On répète un peu partout que Reds n ’ est qu ’une super bande dessinée luxueuse et frivole, une superproduction fastueuse dont il fallut vendre l’idée « aux patrons de Gulf et Western, les actuels propriétaires de Paramount, magnats du pétrole enrichis sur le dos de tant de prolétaires, princes du capitalisme dont John Reed toute sa vie n’eut de cesse de dénoncer les jeux mortels ». (Louis Marco -relies, le Monde du 8 avril 1982), bref qu’il y a dans ce film de 3 h 30 beaucoup plus d ’Hollywood que de John Reed, communiste américain, inoubliable auteur de Dix jours qui ébranlèrent le monde.
Je ne suis pas d’accord avec ces critiques dédaigneuses. A force de subir un certain type de « soap operas » à prétention historique et à gros budget fabriqués dans les studios des grandes compagnies cinématographiques de la côte ouest des Etats-Unis, à force de patauger dans le sirop de ces grandes fresques de carton-pâte, nous en venons à considérer comme automatique que tout film évoquant une page d’histoire ancienne, moderne ou contemporaine, avec un luxe de moyens, tombe dans le piège de la « spectacularisa-tion » et traite cette histoire en chromo : comme Autant en emporte le vent évoque la guerre de sécession, le Pont de la rivière Kwaï et le Jour le plus long la Seconde Guerre mondiale. En vérité, les choses sont plus complexes. Il n’est pas toujours vrai que le tape-à-l’œil du grand spectacle étouffe la méditation sur l’histoire ou l’émotion de l’artiste qui, par le film, replonge dans le tourbillon de l’histoire. On peut dire, par exemple, que le Faussaire tombe complètement dans le piège de la spectacularisation de l’horreur. On ne peut pas le dire de la même façon d 'Apocalypse Now. Encore moins de Reds. Il y a de bons et de mauvais « grands spectacles »...
Reds n’est pas un chromo sur la révolution d’Octobre, c’est le récit de quelques séquences de l'existence, ô combien romantique et aventureuse, de John Reed. Les images et les couleurs d’Octobre, finalement, les effets faciles, mouvements de foule et autres attaques de trains blindés, bref, le côté « western » du film, y occupent une place plutôt réduite. Par contre, et je trouve cela aussi original que sympathique, Warren Beatty a consacré beaucoup de pellicule à faire découvrir au public américain de l’ère Reagan qu’il existait aux Etats-Unis, au début de ce siècle, un mouvement ouvrier révolutionnaire, certes minoritaire mais actif, convaincu que le communisme était à l’ordre du jour dans l’Amérique du premier Roosevelt et que leurs frères russes montraient la voie... Avec une vigoureuse simplicité, Beatty rappelle à ses compatriotes que ces ouvriers et intellectuels révolutionnaires parlaient l’américain avec un fort accent yiddish, italien ou russe, que les capitalistes et la « démocratie » américaine d’alors traitaient alors grévistes et militants à coups de matraques, de prison et d’expulsion.
Comment ne pas mettre au crédit de ce film que des personnages comme Max Eastman, Louis Fraina, qui jouèrent un rôle important aux origines du mouvement communiste américain mais sont, évidemment, pour les américains d’aujourd’hui d’illustres inconnus, y soient beaucoup plus mis en vedette que Lénine et Trotsky ? Rappelant que le communisme a aussi son histoire et ses racines aux Etats-Unis, Beatty bouscule la mémoire de ses contemporains avec d’autant plus de vigueur que se réactivent les clichés de guerre froide (le communiste, incarnation du Mal absolu, de l’altérité absolue). En ce sens, il poursuit le travail de déconstruction des mythes de l’histoire américaine qu’ont entrepris, à travers certains « westersn anti-westerns » ou autres films sur la guerre du Vietnam, des réalisateurs comme Penn ou Coppola. Dans Reds, cet effet est renforcé par l’apport des témoins, des personnes qui se rappellent John Reed, son « utopie » ses proches et leur époque et dont le visage et la voix rappellent que ce temps n’est pas si loin.
Coppola disait un jour qu’il avait voulu faire passer deux cents idées dans Apocalypse Now. C’est un peu la même chose dans Reds et c’est évidemment trop. Beatty s’est notamment un peu cassé les dents sur le grand paradygme de l’Amour et de la Révolution traité au fil de la relation John Reed-Louise Bryant. Remarquablement interprétée par Diane Keaton, celle-ci évoque irrésistiblement pour les connaisseurs les compagnes (non inscrites au parti) des militants de la Ligue communiste du début des années 70 qui, tout à leurs tâches exaltantes, leur abandonnaient la garde des enfants et des dieux du foyer. Ces jeunes femmes étaient alors, le plus généralement, d’humeur chagrine et portées aux éclats de voix. Il en va de même pour la Louise Bryant du film qui, du coup, cesse un peu d’exister dans ce qui fut sa dimension réelle, celle d’une militante de l’émancipation féminine. De ce point de vue, le portrait de l’anarchiste russe (juive) Emma Goldmann est beaucoup plus réussi.
Lorsque vous aurez vu Reds, vous aurez mangé votre pain blanc le premier. Il vous restera à lire Dix jours qui ébranlèrent le monde, si vous ne l’avez *pas fait encore (scandale), puis la biographie de John Reed par Robert Rosenstone (John Reed, le romantisme révolutionnaire, Maspero), puis le superbe reportage que le même John, Jack pour les intimes, réalisa sur la révolution mexicaine de Pancho Villa et Emiliano Zapata (le Mexique insurgé, Maspero). Après quoi, vous pourrez enfin fermer les yeux en rêvant aux belles images de plaines glacées, de train blindé et de Trotsky haranguant les foules à en perdre le souffle et la barbiche.
A. B.
NB : mention spéciale à l’interprétation de l’écrivain Jerzy Kozinsky (« L’oiseau bariolé ») dans le rôle de Zinoviev ; il a bien rendu la brutalité théâtrale et bureaucratique du personnage. Par contre, le vrai Zinoviev était plus gras et moins courageux.
Reds