Harold Pinter a adapté à l’écran l’excellent roman de John Fowles, Sarah et le Lieutenant français. L’ouvrage est particulièrement attachant, par le thème comme par l’écriture.
Charles Smithson, gentleman victorien, héritier d’un titre de baronnet, fiancé à la fille d’un marchand enrichi, rencontre, sur la côte à falaises du Dorset, Sarah, préceptrice et perdue de réputation. L’aura du malheur qui la frappe, son étrangeté, son intelligence font qu’il s’éprend d’elle tandis qu’elle l’utilise pour se libérer de sa névrose, de sa « mélancolie » comme on disait alors. Le livre juxtapose deux regards : celui du héros, pris entre le respect des conventions, le sens du « devoir », d’une part, et, d’autre part, l’esprit critique et la force de la passion ; celui de l’auteur, qui prend ses distances et commente avec une multiplicité d’informations les mœurs de l’époque victorienne. Sarah, l’héroïne reste opaque ; on ne la perçoit que de l’extérieur, Fowles traduisant ainsi l’incommunicabilité entre les sexes, si forte à l’époque. C’est pourtant elle qui mène le jeu. Déclassée (elle ne peut épouser ni un gentleman ni un fermier ignorant), révoltée, et retournant contre elle son agressivité, elle s’invente un déshonneur par lequel elle se distingue de la société qui l’entoure. On a peine à imaginer aujourd’hui ce que pouvait être, pour les femmes, l’univers étouffant de formalisme et de bigoterie aux destinées duquel présidait Victoria qui enju-ponnait les jambes des pianos et des guéridons, jugés « chocking ». La situation était pire encore pour les marginales entre deux classes et deux cultures, qui ne travaillaient ni aux champs ni en usine, et qui, chassées par leurs employeurs de la bonne société, fournissaient le contingent des prostituées londoniennes.
Le film a voulu rendre la distance romanesque par la superposition de deux intrigues, l’une au 1 9e siècle, l’autre à l’époque contemporaine parmi les acteurs. L’idée était bonne, mais le film est bien moins riche que le livre, même si le jeu parallélisme/opposition entre les deux « histoires » est fort bien mené. Parallélisme dans les lieux, dans la montée de la passion amoureuse chez le héros, dans sa vision traditionnelle des rapports hommes-femmes, et l’instrumentalisation Finale. Opposition dans les formes prises par la relation amoureuse (à l’époque victorienne, les héros cachent leurs sentiments aux autres et à eux même, et font l’amour en fin de film ; à l’époque moderne, ils assument une relation sexuelle, dès le début et sous le regard de la troupe) ; opposition dans l’enjeu, le Charles Victorien acceptant d’être mis au ban de la société, le Charles moderne conservant maison et épouse ; quant à la Sarah moderne, elle s’offre une aventure de week-end... L’intrigue contemporaine paraît d’ailleurs plus superficielle et les personnages manquent de consistance. Pinter aurait-il voulu signifier que la répression donne à l’amour un caractère absolu et tragique tandis que la liberté transforme la passion en comédie de boulevard ?
Frédérique Vinteuil