La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE

Brésil : Le Mouvement des femmes à la veille des élections

· Cahiers du féminisme, n° 21, octobre 1982 · p. 33-37 · 4 176 mots

Nous avons rédigé cet article à la suite de discussions que nous avons eues lors d’un récent voyage au Brésil, avec de nombreuses militantes féministes de Sao Paulo, Rio et Belo Horizonte notamment. Nous les en remercions.

Au Brésil, toute la vie politique est polarisée par la préparation des élections de novembre 1982. L’enjeu de ces élections est de taille : quatre élections auront lieu en même temps : les municipales, les législatives, les sénatoriales et les premières élections des gouverneurs des Etats depuis le coup d’Etat militaire, le 1er avril 1964. Ces élections interviennent dans un contexte de crise économique sans précédent depuis 1964 marquée d’un côté par les superprofits du secteur bancaire, de l’autre par la récession, l’inflation c’est-à-dire pour les masses, le chômage et la misère.

Ces élections interviennent aussi après les mobilisations massives en faveur de l’amnistie et les grandes grèves ouvrières dont le bastion était constitué par les ouvriers de la métallurgie de Sao Paulo, en 1978, 1979 notamment, grèves et manifestations qui ont contraint la dictature à opérer une certaine « ouverture politique ».

Cette « ouverture politique » a permis la légalisation d’un parti comme le PT (parti des travailleurs) qui est dirigé par Luis Inacio Da Silva (Lula), ouvrier métallurgiste de Sao Paulo dont le programme est centré sur la lutte pour l’indépendance de classe des travailleur s(ses), pour le renversement de la dictature contre l’exploitation capitaliste dans les villes et à la campagne, dans une perspective socialiste.

Mais comme le déclarait Lula : « Maintenant il faut qu’il soit clair qu’il n’y a jamais eu vraiment d’“ ouverture politique” pour la classe ouvrière. Pour nous, la “fermeture” continue à exercer dans la mesure où il nous est interdit de faire grève, dans la mesure où il n’y a pas de liberté syndicale, dans la mesure où les travailleurs n’ont pas le droit de négocier librement avec leurs employeurs, dans la mesure où les grèves entraînent l’inculpation des dirigeants syndicaux au nom de la loi de sûreté nationale (LSN), dans la mesure où les dirigeants syndicaux ne peuvent s’opposer à la politique économique du gouvernement sans encourir la suspension de leurs droits syndicaux1... »

Ces élections sont d’autant moins démocratiques que pour éviter d’être battu lors de ces élections, le gouvernement a imposé certaines contraintes supplémentaires comme celle-ci : tout électeur est dans l’obligation de voter pour le même parti aux quatre élections. On imagine le nombre de voix de travail-leurs(ses) que va pouvoir ainsi invalider la dictature : combien de travailleurs(ses) dans les petites villes et à la campagne, dont certains ne savent pas lire, vont pouvoir se retrouver dans l’inextricable complexité de la réglementation électorale ?

SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE

Après tant d’années de silence auquel était contrainte la grande majorité de la population, cette période électorale est l’occasion néanmoins pour des millions de travailleurs(ses) de participer à des débats politiques publics.

La « chasse au vote féminin est ouverte »

C’est aussi l’occasion, on s’en doute, pour la bourgeoisie qu’elle soit au pouvoir ou dans l’opposition2, de faire couler à flots la démagogie.

C’est dans ce cadre que « s’est ouverte la chasse au vote féminin ». De nombreuses affiches électorales du gouvernement appellent les femmes à voter « pour une femme ». Tous les partis en effet ont été amenés à promouvoir de nombreuses femmes (même si elles sont évidemment encore en minorité) comme candidates. Pour les partis bourgeois, l’objectif est évident : récupérer les voix des femmes qui constituent 51% de l’électorat ! Ce qui conduit des militantes féministes à s’interroger : après avoir été ou être toujours des objets sexuels, les femmes sont-elles en train de devenir « un objet électoral ».

Mais la démagogie électorale ne peut masquer la réalité : les femmes font partie des travailleurs les plus exploités.

La participation des femmes à la force travail a connu une croissance importante dans la période d’essor économique notamment : elle est passée de 17,9% en 1960 à 32,6% en 1978 3. Le patronat en effet, n’a pas hésité à recourir massivement à la main d’œuvre féminine dans cette période, y compris dans des secteurs réservés traditionnellement à la main d’œuvre masculine pour faire des économies de salaire notamment : « Le salaire moyen d’un travailleur brésilien en 1980 était de 1 1 000 cruzeiros ; en ce qui concerne les femmes il était de 7 000 cruzeiros4. »

Que ce soit dans l’agriculture de subsistance, dans les services où elles sont domestiques, institutrices ou infirmières non diplômées, ou dans l’industrie où elles sont encore massivement concentrées dans la branche de l’habillement, chaussure, tissus, dans les branches du textile et du tabac, les femmes occupent toujours les emplois les moins rémunérés et les moins qualifiés.

De plus, les femmes mariées ont beaucoup de mal à trouver du travail et dans les congrès de travailleuses syndiquées de ces dernières années, les ouvrières ont été nombreuses à dénoncer les tests de grossesse ou les examens périodiques des règles imposés par le patronat pour qui une femme enceinte n’est pas rentable.

Mais cette participation des femmes à la force de travai rémunérée ne s’est absolument pas accompagnée d’une amélioration quelconque de leurs conditions de vie, bien au contraire : « manque de crèches, de garderies collectives, d’écoles, de transports collectifs, situation aggravée par la hausse du coût de la vie, surtout à partir de 1974 ».

Les crèches : une question vitale !

Mais l’énumération de ces carences ne doit pas faire illusion. Il n’y a pas de comparaison possible entre la gravité de la situation au Brésil et celle que nous connaissons dans un pays capitaliste développé comme la France ; là-bas, n’importe quel service social est payant : il faut payer une crèche privée, une école privée si l’on veut que son enfant soit scolarisé et encore, seulement l’après-midi ou le matin. Il faut payer si l’on veut être soigné correctement. Les femmes qui travaillent doivent donc se débrouiller pour faire garder leurs enfants en bas âge.

Pour celles qui en ont les moyens, cela signifie recourir aux services d’une domestique qui présente l’avantage de faire le ménage, faire à manger et de garder les enfants, le tout à bon marché ; ces femmes domestiques viennent de la campagne, notamment du Nord-Est, une des régions les plus pauvres du Brésil. Dans les grandes villes elles vivent dans les bidonvilles, en banlieue, et pour aller travailler au centre ville, elles ont plusieurs heures de transport, à moins qu’elles ne logent, sur place, chez leur patronne. Très souvent leur travail n’est pas déclaré et dans ce cas, elles ne bénéficient d’aucune protection sociale ; parmi ces femmes, on trouve bien évidemment une forte proportion de femmes noires...

C’est donc sur les femmes, en particulier sur les plus exploitées, que reposent totalement les soins du ménage et des enfants sans que l’Etat ni les hommes en général ne soient mis à contribution.

On comprend dès lors pourquoi la question des crèches est une question vitale et pourquoi la lutte pour les crèches a pris une telle importance au Brésil ces dernières années.

Avoir ou non un enfant... Ce n’est pas un choix au Brésil

Comme dans toute l’Amérique latine, les femmes brésiliennes ne peuvent pas choisir librement d’avoir ou non des enfants. Elles n’ont pas le choix d’en avoir quand le taux de mortalité infantile comme à Récife est de 300V00 et quand elles doivent se confronter quotidiennement à la misère, à la maladie, et à l’absence d’équipements sociaux élémentaires. Mais elles n’ont pas non plus le choix de ne pas avoir d’enfants quand elles se heurtent à la législation répressive de l’avortement et à la politique autoritaire du gouvernement en matière de planning familial.

Marie José, médecin, membre de la commission « sexualité et politique » de la maison des femmes de Sao Paulo, militante du PT, nous a donné quelques précisions : « Avant 1974, le gouvernement prétendait que c’était aux couples de décider mais dès 1964, la BEMFAM (organisme financé par les USA et l’Angleterre) a organisé une campagne en faveur du Planning familial. Ils ont commencé dans le Nord-Est. Mais cette campagne n’avait rien à voir avec une campagne d’information auprès des femmes ; par exemple ils posaient des stérilets aux femmes et coupaient le fil, ou ils distribuaient des pilules de manière massive sans fournir d’explication et les femmes les donnaient à leurs enfants pour les faire grossir ! Ils pratiquaient la stérilisation des femmes. La BEMFAM existe toujours.

La question de la stérilisation est une question très compliquée car d’un côté la politique de stérilisation massive préconisée par le gouvernement et les USA est fondée sur une propagande qui vise à faire croire que les populations sont pauvres parce qu’elles ont trop d’enfants et non à cause des structures économiques et sociales ; de l’autre, les femmes des banlieues n’ont aucune information sur les autres moyens de contraception et réclament donc la stérilisation. Ici, à Sao Paulo, il y a une

SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE clinique privée financée par les Américains qui pratique 80 stérilisations par jour. Une femme qui n’a pas d’argent peut être stérilisée gratuitement à condition de ramener dix autres clientes !

Pour revenir à la politique du gouvernement il faut parler de l’année 1974 ; 1974, c’est l’année du colloque mondial sur la population, à Bucarest. Après ce colloque, les USA ont proposé au Brésil de prendre en charge une partie de sa dette extérieure s’il s’engageait dans une politique de Planning familial. A Sao Paulo ils ont essayé à plusieurs reprises d’implanter ce type de programme mais ils se sont heurtés à l’opposition du mouvement féministe, de syndicats de médecins, d’intellectuels et d’assistantes sociales.

En tant que féministes, nous ne sommes pas contre tout Planning familial mais les femmes doivent avoir une information complète sur tous les moyens contraceptifs et leurs contre- indications et bénéficier d’une assistance médicale régulière.

Ici au Brésil, le système de santé est composé notamment d’un secteur privé très cher et d’un secteur qui dépend de la Sécurité sociale, ne disposant d’aucun moyen, débordé, et où les soins ne sont pas de bonne qualité. Une femme qui veut une consultation de gynécologie dans un hôpital qui dépend de l’INPS (la Sécurité sociale) doit attendre trois mois 6.

A Sao Paulo, au niveau du mouvement des femmes, nous avons décidé en tant que groupe « sexualité et politique », d’aller dans les banlieues pour organiser avec les femmes des réunions où nous discutons avec elles, du corps, de la sexualité, des différents moyens contraceptifs. On a fait ce travail pendant deux ans de 1980 à 1982. Mais maintenant nous ne sommes pas très nombreuses pour poursuivre ce travail. C’est difficile d’aller le samedi ou le dimanche en banlieue... Mais ces réunions sont très intéressantes, les discussions y sont très ouvertes et elles nous permettent d’aborder bien d’autres aspects de l’oppression des femmes (cf. encadré). »

Des chiffres qui parlent d’eux-mêmes données de 1979

Pour une population de 120 millions d’habitants environ, il y a au Brésil :

— 3 000 000 avortements par an au moins, selon l’ONU

— 50% des cas d’infection dus aux avortements, conduisent à la mort

— il y a 340 000 cas de morts consécutives à des avortements, par an (suite p 36 )

L’association des femmes du Grajau

C’est dimanche. Après une heure de route en voiture, nous arrivons au quartier du Grajau. Un quartier populaire comme tant d’autres où les routes sont en terre battue, où les maisons sont minuscules, recouvertes de tôles ondulées. Mais ce n’est pas exactement un quartier comme un autre car ici le PT est très implanté et il y a deux ans, des femmes de militants du PT ont demandé à avoir un cours sur les questions de la contraception, de la sexualité. Contact a été pris avec le groupe « sexualité et politique » de Sao Paulo. Depuis, les femmes se sont organisées et ont créé une association de femmes, totalement indépendante.

Aujourd’hui c’est un jour important. Marie José2 commence un nouveau cycle de cours. Une trentaine de femmes, d’âges différents sont arrivées par petits groupes accompagnées souvent de leurs enfants. Pour que les mamans puissent participer tranquillement à cette séance, la plupart des enfants vont aller dans une maison tout près qui servira de garderie.

Pendant ce temps, toutes ces femmes dont certaines sont des anciennes de l’association, assises en rond, se présentent, d’abord timidement et bientôt dans des éclats de rire. C’est ensuite « aux anciennes » de présenter l’association, ses buts : parler librement de ses problèmes, s’entraider etc.

Quand l’atmosphère est bien détendue, Marie José commence sa première leçon ; elle n’a rien de très scolaire : tout en expliquant le fonctionnement des organes sexuels de la femme elle commence à parler de la sexualité, du plaisir...

C’est bientôt l’heure de la discussion : après quelques moments de gêne, elles vont prendre la parole pour parler de leurs problèmes ou ceux de leurs voisines et après plus de deux heures d’information et de discussion, c’est le moment de conclure et de se redonner rendez-vous pour la semaine suivante pour une braderie de l’association des femmes destinée à faire rentrer un peu d’argent.

Ce jour-là, c’était un grand jour pour une autre raison : Marie José pouvait annoncer à toutes ces femmes qu’une institution américaine s’engageait à financer leurs activités. Elles pourraient dorénavant aménager leur local pour faire des consultations gynécologiques etc.

L’Association des femmes du Grajau ne fonctionne pas seulement quand les militantes féministes de Sao Paulo sont là. Ce sont les femmes du Grajau seules qui, sur la base de leurs luttes, ont obtenu après la mort de plusieurs enfants un feu rouge ou l’ouverture d’une crèche.

Qui peut prétendre après cela, que les problèmes de la sexualité n’intéressent pas les femmes des milieux populaires ou ne peuvent être le point de départ d’une prise de conscience plus globale ?

Certainement pas les militantes du groupe « sexualité et politique » de la maison des femmes de Sao Paulo qui s’interrogent au contraire sur les moyens de populariser leurs expériences, de les élargir.

J. D.

SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE (suite de la page 34 )

— 10% des avortements réalisés dans le monde, sont faits au Brésil

— 35 à 40% des lits de l’INPS (dans les hôpitaux qui dépendent de la Sécurité sociale) sont occupés par des femmes qui ont des complications dues à l’avortement.

Les assassinats de femmes

Un autre thème mobilise particulièrement certaines femmes du mouvement féministe à Sao Paulo, à Rio ou à Belo Horizonte, c’est la violence vis-à-vis des femmes. Il est vrai que la violence s’exerce à tous les niveaux de la société brésilienne, vis-à-vis des plus exploités en particulier comme le rappelle à juste titre Charles Vanhecke dans le Monde1 mais il oublie tout de même de mentionner cette violence particulière qui s’exerce contre les femmes et dont on ne parle jamais : les femmes sont battues, violées, comme dans le monde entier mais en plus ici, elles sont assassinées par des maris jaloux. Le journal « Movimento » (N° 332, du 15/11/81) signale 772 cas d’assassinats de femmes « par amour » à Sao Paulo, dans l’année 1980 4.

Dans plusieurs villes comme Sao Paulo, Belo Horizonte, Rio, des femmes ont mis en place des permanences « SOS femmes » en vue de venir en aide aux femmes victimes de ces violences. A Rio par exemple, elles ont ouvert un local pour tenir ces permanences SOS en décembre 1981 . Elles sont vingt-deux femmes à se répartir les permanences. La plupart d’entre elles exercent des professions intellectuelles ou libérales. Elles ont réussi à obtenir une subvention d’institutions religieuses internationales. A l’occasion des élections, elles ont adressé une lettre ouverte aux candidats dans laquelle elles demandent que le viol soit reconnu en tant que tel et non plus assimilé à l’attentat à la pudeur, que des femmes soient présentes dans les commissariats et les hôpitaux pour accueillir les femmes violentées, une aide financière gouvernementale. Le plus urgent selon elles, c’est d’obtenir de l’argent pour ouvrir un refuge et d’obtenir des relais dans la société (médecins, avocats, assistantes sociales) pour les aider dans leurs tâches. L’activité de ces groupes a con- traint les médias à parler de cette question et permis de rompre le silence.

Le mouvement des femmes au Brésil

De 1975 à 1980, de multiples groupes féministes et féminins se sont développés dans les villes les plus importantes du Brésil, notamment sur la question des crèches, de la violence, de la sexualité et de la contraception.

Le 8 mars a été l’occasion, plusieurs années de suite, de tenir des congrès de femmes, à Sao Paulo notamment, très ouverts avec un impact très populaire. Ils étaient organisés par les groupes femmes mais ils étaient soutenus par des structures de base de l’église. En 1980 par exemple, 4 000 femmes ont participé au congrès de Sao Paulo. Dans le mouvement syndical lui-même, à la suite des grandes grèves ouvrières, plusieurs congrès de travailleuses ont eu lieu, notamment dans la métallurgie, au cours desquels les ouvrières ont dénoncé publiquement les discriminations dont elles sont victimes.

C’est dans cette période qu’ont été publiés deux journaux : l’un « Brasil Mulher » a été lancé en 1975 au Parana et publié aussi à Sao Paulo ; il était d’abord centré sur la participation des femmes aux luttes générales, notamment à la lutte pour l’amnistie, l’autre « Nos Mulheres » a été publié à partir de 1976 à l’initiative d’un groupe de femmes de Sao Paulo. Il a eu dès le début une orientation beaucoup plus féministe. Mais en 1979, ces deux journaux ont disparu, pour des raisons financières entre autres.

A partir de 1980, la situation a évolué. Elisabeth Souza Lobo, universitaire, militante du PT, membre du comité de rédaction de « Mulherio » et du groupe « Sexualité et politique » de la maison des femmes de Sao Paulo m’explique la situation nouvelle : « Depuis 1980, même si la question du féminisme reste posée à tous les niveaux de la société, les groupes femmes ont tendance à disparaître. Il y a un reflux du point de vue de l’organisation du mouvement.

En 1981 la légalisation des partis politiques a accentué la division du Mouvement des femmes entre deux courants : d’un côté, celui impulsé par des femmes organisées autour du journal « Hora do povo » ou « Tribuna de lutta operia », qui militent au sein du PMDB, qui ne reconnaît pas l’autonomie du Mouvement des femmes et prétend transformer le Mouvement des femmes en simple secteur féminin de leur propre parti ; de l’autre un courant en faveur de l’autonomie du Mouvement des femmes dans lequel se retrouvent les militantes du PT, certaines femmes du PMDB et d’autres.

« Nous avons gagné un certain espace »

Par ailleurs la légalisation des partis a entraîné une certaine perte d’énergie du mouvement des femmes : en effet les militantes les plus actives du mouvement sont aussi militantes des partis politiques. Cela a un aspect négatif mais aussi un aspect positif : par exemple dans les partis nous avons pu toucher des femmes qui n’avaient jamais milité dans les Groupes femmes. Nous avons ainsi gagné un peu d’espace. Par ailleurs dans le secteur syndical, la lutte des femmes a connu un développement limité, les revendications féministes sont encore très peu intégrées dans les revendications générales. Mais la discussion dans les partis, notamment à l’occasion des débats pour la construction d’une centrale unique, ont permis de répercuter au sein même du mouvement syndical, cette préoccupation féministe.

Dans le cadre de ces élections, ce ne sont pas tant les revendications qui différencient les partis d’opposition sur la question des femmes : tous défendent la revendication de crèches, de démocratisation de la législation sur la famille, tous posent les problèmes de santé, mais aucun ne défend en tant que tel la décriminalisation de l’avortement même si individuellement des candidat(e)s la défendent notamment au niveau du PT et comme probablement certaines candidates du PMDB. Tous dénoncent les inégalités de salaire entre hommes et femmes... ce qui différencie le plus profondément les partis, ce sont les solutions organisationnelles proposées : le PT défend l’autonomie du mouvement des femmes, au sein du PMDB, il y a division. »

Pour bien comprendre ce que nous a déclaré Elisabeth, il faut rappeler que le PT a 500 000 adhérents dont 60% de femmes, qu’il a une implantation non

SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE

Mulherio. Interview d’Elisabeth Souza Lobo, membre du comité de rédaction

• Comment est né votre journal ?

« En 1979, le mouvement des femmes au Brésil a connu un véritable boom mais de 1979 à 1980 nous n’avions plus aucun journal. En 1980, des femmes liées à l’institution Carlos Chagas ont disposé de moyens financiers qui leur permettaient de lancer un journal ; elles ont invité des féministes de Rio et de Sao Paulo à participer au comité de rédaction.

Le premier débat que nous avons eu, a porté sur le choix du titre : Mulherio signifie « bande de femmes » avec une certaine connotation négative dans la société brésilienne. Nous l’avons délibérément conservé pour affirmer notre orientation féministe.

• Quel était votre projet ?

Avec ce journal nous voulions donner un moyen d’expression à l’ensemble du mouvement dés femmes.

* Qui participe au comité de rédaction ?

Les femmes qui participent au comité de rédaction, le font à titre individuel mais certaines d’entre nous sont liées à telle ou telle expérience du mouvement des femmes : le SOS femmes, le tribunal sur le travail des femmes, le groupe sexualité et politique etc. et les discussions que nous avons au sein du comité de rédaction portent surtout sur l’importance à accorder à tel ou tel sujet dans le journal.

Le courant en faveur de l’autonomie du mouvement des femmes est largement représenté au sein du comité de rédaction. Par exemple quand on aborde la question de l’avortement, nous sommes toutes d’accord pour demander la décriminalisation de l’avortement mais il peut y avoir des petites différences sur la question de la gratuité. Nous étions à peu près toutes d’accord aussi pour considérer que dans la conjoncture actuelle où tout le monde se réclame du mouvement des femmes et son organisation, il était important de renforcer l’expression du mouvement des femmes et son organisation. Dans le comité de rédaction, il n’y a pas de courant féministe radical par contre, certaines d’entre nous qui sont plus liées à des luttes concrètes, se réclament d’une orientation « féministe, lutte de classes », d’autres sans être contre, s’intéressent plus aux travaux académiques mais ceci ne constitue pas un obstacle au fonctionnement du comité de rédaction (...)

• Quelles sont vos perspectives ?

Pour l’instant notre journal est bimensuel, nous souhaiterions devenir mensuel mais nous manquons d’argent. Il est diffusé dans des librairies, il a des abonnements dans tout le Brésil. Les femmes qui s’abonnent sont surtout des enseignantes ou des femmes qui travaillent dans le secteur de l’éducation. Notre journal est ;onnu et son impact est lié au fait jue nous avons réussi à maintenir ;on caractère ouvert. »

seulement parmi des intellectuels mais dans des secteurs décisifs de la classe ouvrière comme la métallurgie et dans les quartiers populaires. On comprend pourquoi alors diffuser les idées féministes au sein du PT, c’est contribuer à leur donner une diffusion de masse. C’est ce qui explique l’effort particulier développé par certaines militantes, pour impulser des commissions femmes au sein du PT, pour tenir une rencontre des femmes du PT comme celle du 19 et

20 juin dernier. Mais d’autres militantes tirent la sonnette d’alarme : même si le PT a pris ouvertement parti dans son programme contre toutes les discriminations vis-à-vis des femmes, pour leur droit de choisir d’avoir ou non un enfant, il n’empêche que sur la question des femmes, les débats se poursuivent comme par exemple sur la question de la décriminalisation de l’avortement ; dans le PT en effet cohabitent des mili-tant(e)s d’origines politiques différen-

Mulherio

tes ; à côté de militant(e)s marxistes, nombreux(ses) sont ceux et celles qui continuent à militer dans des structures de base de l’église et sont encore influencé(e)s par son idéologie. Par ailleurs, si les femmes sont très nombreuses à la base, elles sont déjà moins nombreuses parmi les militantes actives et encore moins dans les directions.

Alors on le voit, la question de la construction d’un mouvement de femmes, implanté parmi les femmes travailleuses, défendant une orientation féministe lutte de classes tout en étant indépendant organisationnellement des partis, est tout autant à l’ordre du jour qu’en France. Mais là-bas, les féministes se heurtent encore à une difficulté supplémentaire que connaissent toutes les organisations ouvrières : les distances immenses d’un point à l’autre du pays ; plus de 4 000 kilomètres du nord au sud. On comprend dès lors les difficultés pour coordonner une action.

Josette Desbois.

Notes

  1. 1. Les Cahiers du Féminisme ont déjà parlé de l’Association des Femmes du Grajau dans le numéro 19.
  2. 2. Marie José est membre du groupe «sexualité et politique » de Sao Paulo et médecin.
  3. 1. Interview de Lula dans INPRECOR, N° 120.
  4. 2. Le parti au pouvoir, c’est le PDS. Dans l’opposition, la bourgeoisie participe notamment au PMDB ; c’est un front où se retrouvent des banquiers et des politiciens (qui ont participé directement au coup d’Etat de 1964), aux côtés... du PC clandestin.
  5. 3. Critiques de l’économie politique, N° 17, article d’Helena H ira ta.
  6. 4 : Em Tempo N° 157, journal de militants marxistes révolutionnaires qui militent au sein du PT.
  7. 5. «Il n’y a que 33 crèches d’entreprise et 122 crèches de quartier à Sao Paulo, avec 9 000 places pour un million d’enfants demandeurs ; à Rio de Janeiro, on dénombre 6 800 places pour 510 000 enfants. » Cité dans Critiques de l’économie politique, N° 17, p. 61.
  8. 6. «L’Etat réduisant au minimum les dépenses de pour la santé, on voit le budget du ministère de la Santé dans le budget total national, passer de 2,21% en 1968 à 1,40% en 1972. » Cité dans Critiques de l’économie politique, N° 17, p. 60.
  9. 7. Juillet 1982.

Une erreur sur cette page ?