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SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE

Les femmes dans la lutte du peuple palestinien

· Cahiers du féminisme, n° 21, octobre 1982 · p. 29-32 · 2 457 mots

Dans les rangs de ceux qui ont soutenu dès le début la lutte du peuple palestinien , celle-ci a toujours été présentée comme l’affaire des hommes. On a exalté l’image héroïque du combattant palestinien , enroulé dans keffieh et le fusil à la main.

Des femmes, il en était rarement question. Sauf quand une actualité tragique comme celle d’aujourd’hui nous jette à la figure la vision atroce de leurs cadavres, par centaines... Alors, on parle de ces femmes palestiniennes, restées seules dans les camps avec les enfants et les vieillards, après le départ des combattants de l’OLP — fils, frères, maris, pères, emmenés à des centaines ou des milliers de kilomètres...

Mais ce qui nous est ainsi présenté, c’est l'image de femmes passives, totalement à l’écart de la lutte menée par les hommes.

Certes, il y a peu de femmes combattantes. Certes il y en a peu également dans les instances politiques (15 femmes pour plus de 300 hommes au Conseil National de l’OLP). Certes, la participation des femmes à l’activité des organisations de la résistance se cantonne surtout dans les tâches dites traditionnellement féminines : assurer le ravitaillement et la cuisine, les soins médicaux, etc.

Certes. Mais qui pourrait s’en étonner, quand on connaît le poids très grand encore des traditions arabo-musulmanes dans cette région, et les conditions d’oppression des femmes qui en découlent ?

Pourtant, le rôle des femmes dans la lutte du peuple palestinien est loin d’être négligeable : malgré leur oppression, malgré leur statut d’inférieures, elles ont contribué, et contribuent tous les jours, par leurs initiatives, à la prise de conscience des masses palestiniennes, au réveil et à l’affirmation d’une conscience nationale et d’une volonté de résistance à la domination sioniste — résistance dont la lutte armée n ’ est pas et ne doit pas être la seule forme d’expression.

C’est à ce combat des femmes palestiniennes, trop souvent ignoré, que nous voulons rendre hommage ici.

SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE

Dès le début, des femmes se sont engagées dans la lutte contre la colonisation sioniste de la Palestine (alors sous mandat britannique) : on les voit dans les manifestations, les mouvements de protestation, d’autres se chargent de la diffusion des informations vers les pays voisins, afin d’alerter les masses arabes sur ce qui est en train de se préparer. D’abord individuelle et spontanée, cette activité s’organise peu à peu : une première association de femmes est créée en 1921 ; en octobre 1929, le 1er Congrès des Femmes Palestiniennes, à Jérusalem, rassemble quelque 300 déléguées, qui se rendent ensuite devant la résidence du Haut Commissaire britannique pour demander l’annulation de la Déclaration Bal-four, l’arrêt de l’immigration sioniste en Palestine et l’interdiction des appropriations illégales de terres par les colons sionistes.

Quelques années plus tard, en 1936, elles contribuent par la diffusion de tracts, par la propagande auprès des commerçants, à la préparation de la grève générale qui paralyse la Palestine pendant 6 mois. 600 étudiantes réunies en Congrès se mettent aussi en grève, organisent le boycott des produits sionistes et étrangers et manifestent contre l’occupant. Les femmes sont encore présentes lors des premières actions de lutte armée (1938), transportant les armes et les ordres militaires au travers des postes de contrôle britannique.

1948 : partage de la Palestine

Les mobilisations s’intensifient en

1947, pour tenter de faire échec au partage de la Palestine et à la création de l’Etat d’Israël : de nombreuses femmes manifestent contre ces projets. Mais le partage a lieu, et les sionistes mettent alors tout en œuvre pour exproprier et expulser le plus grand nombre de Palestiniens : beaucoup fuient ; d’autres résistent, mais les forces sont loin d’être égales. Dans une telle situation, beaucoup de tabous tombent — au moins momentanément : des femmes participent directement à la lutte armée, quelques-unes créent même en 1948 une organisation secrète de femmes, la « Fleur de Lys », qui assure l’entraînement des femmes au combat militaire et leur participation aux opérations sur le terrain.

Mais c’est l’échec. Des centaines de milliers de Palestiniens (plus de 750 000) chassés de leur pays, qui n’ont d’autre refuge que les camps tout autour des frontières du nouvel Etat d’Israël. Refuge qu’ils croient, qu’ils espèrent, provisoire...

A l’exil s’ajoute la misère. La vie des réfugiés est tout entière absorbée par le combat pour la survie, et la lutte contre l’effacement culturel et national. La brèche qui avait commencé à s’ouvrir pour les femmes pendant la période précédente, se referme, elles réintègrent leur statut traditionnel.

La résistance dans les territoires occupés

Le déclenchement de la résistance palestinienne en 1965, puis la nouvelle agression sioniste, en juin 1967, qui aboutit à l’occupation du reste de la Palestine (Cisjordanie et Gaza), vont susciter une très grande mobilisation parmi les masses palestiniennes. Et de nouveau, les femmes vont s’engager activement dans la lutte.

Dans les territoires occupés, au début, il s’agit surtout de se regrouper et de s’organiser pour soutenir les familles touchées par la guerre, leur assurer nourriture et abri. Mais, très vite, ces femmes seront amenées à prendre des initiatives politiques : une première manifestation de femmes se déroule dès août 1967 à Gaza contre la terreur qu’exerce l’armée d’occupation ; en avril 1968, plus de 300 femmes manifestent dans Jérusalem occupée. Dès lors, elles vont multiplier les manifestations, les occupations, les sit-in, pour dénoncer la torture, les assassinats de parents détenus. Ainsi, pendant la grève dans la prison d’Ashkelon, les femmes des prisonniers de la bande de Gaza ont exercé une pression constante sur le gouvernement militaire israélien par des manifestations quotidiennes, malgré l’utilisation systématique des gaz lacrymogènes pour disperser ces manifestations.

C’est un véritable mouvement de « désobéissance organisée » que les femmes développent ainsi, dans toutes les villes des territoires occupés, réussissant à faire connaître à l’opinion mondiale les tortures, les dynamitages de maisons, les camps d’internement, les réquisitions de terres...

Signes de cette participation croissante des femmes à la lutte, les arrestations de femmes palestiniennes se multiplient. La simple possession d’un tract dans son sac peut suffire... Le témoignage de cette ancienne prisonnière (voir encadré) montre ce que sont les conditions de détention pour ceux qui s’opposent à la domination israélienne — dans un pays qu’on a coutume de présenter comme une « démocratie exemplaire ».

Dans les camps de réfugiés...

Dans les camps de réfugiés, au Liban et en Jordanie, la participation des femmes à la lutte prend des formes assez différentes : elle se traduit ici, essentiellement, par un engagement dans les rangs des organisations de la résistance, soit comme combattantes, soit — le (suite p 32 )

SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE

Prisonnière des sionistes. Témoignage de Rasmiyya Odeh (Cisjordanie I960)

« ... L’interrogatoire se poursuivait, de jour ou de nuit. Ils me montraient des gens que je connaissais et qui avaient été torturés. Ils m’ont montré des hommes auxquels des chiens s’attaquaient. Tout cela pour me faire avouer des faits que j’ignorais. Mais je n’avouais pas non plus ce que je savais. Ils m’ont frappée en présence de mon père et de mes sœurs et les ont battus devant moi.

... La première fois qu’ils m’ont déshabillée et jetée à terre, la chambre était pleine d’hommes, des civils et des soldats. Ils se sont moqués de ma nudité, m’ont donné des coups de pied, m’ont frappée avec des bâtons, m’ont pincé tout le corps, spécialement les seins. Puis ils ont saisi un bâton en bois rugueux et me l’ont enfoncé pour me déflorer. Ils ont fait venir mon père et mon fiancé pour me voir, j’ai perdu connaissance. (...)

... Une fois, un des interrogateurs m’a fait asseoir sur une chaise et a pris place en face de moi. Il m’a assené des coups de poings sur les oreilles jusqu’à ce que je perde l’ouïe. Il a fait venir mon père et lui a ordonné de se déshabiller et de me faire l’amour : « Elle n’est pas ta fille, elle est ta femme, vas-y, couche avec elle. » Mon père s’est mis à crier et ils l’ont frappé jusqu’à ce qu’il perde connaissance. Ils m’ont déshabillée et m’ont conduite dans une chambre où des hommes étaient suspendus au plafond. Ils m’ont suspendue par les menottes à un crochet qui pendait du plafond et qui s’abaissait et s’élevait par un système de poulie. •Ils ont enchaîné mes pieds au sol, très écartés, et m’ont soulevée, de telle sorte que je ne touche le carrelage que par l’extrémité de mes orteils. Ils m’ont annoncé qu’ils avaient voulu me violer, mais qu’ils m’avaient trouvée trop sale et qu’ils avaient décidé de me livrer à des prisonniers qui n’avaient pas vu de femme depuis longtemps.

... Je passai 45 jours à la Mos-cobiya, cette usine à tortures, dont 25 au secret. Trois mois s’écoulèrent avant que je ne sois autorisée à voir le représentant de la Croix-Rouge. Puis j’ai été transférée avec d’autres détenus à la prison de Naplouse.

... Quatre ou cinq mois après mon arrestation, nous avons entamé une grève de la faim pour obtenir l’amélioration de nos conditions de détention. Nous réclamions l’accroissement du nombre des visiteurs et des visites autorisées, des livres, des soins médicaux, une meilleure nourriture et davantage qu’une heure d’exercices dans la cour. Nous voulions aussi être traitées en tant que prisonnières politiques et non en tant que criminelles. Nous avons annoncé que nous continuerions notre grève de la faim jusqu’à ce que toutes nos revendications soient satisfaites, et nous avons désigné deux filles pour nous représenter. »

Extrait de « Femmes prisonnières pour la Palestine » par Soraya Antonius, dans Revue d ’Etudes Palestiniennes.

SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE (suite de la page 30 )

plus souvent — à l’« arrière » comme infirmières, cuisinières...

Mais ceci ne concerne qu’un nombre limité de femmes — même si ce nombre augmente régulièrement — et surtout des jeunes. La grande masse des femmes des camps reste encore peu mobilisée, en marge de l’action politique (même si elle adhère totalement aux objectifs de la résistance).

Et surtout, l’activité militante des femmes, ici, est en général loin d’égaler le niveau d’organisation et d’initiative atteint par les femmes des territoires occupés.

Il y a plusieurs raisons à toutes ces différences, à commencer par les conditions matérielles. Les hommes et les femmes qui vivent dans les camps (environ un tiers des Palestiniens) sont pour la plupart d’origine rurale. Ils ont tout perdu dans l’exil : leur patrie, et leur terre, c’est-à-dire leur instrument de travail, leur gagne-pain, et se retrouvent dans un état de dépendance totale : la plupart ne vivent que des subsides versés par les organismes d’aide aux réfugiés ou par les pays arabes, car il est extrêmement difficile de trouver un travail à l’extérieur, surtout quand on n’a aucune qualification. Dans ces camps, véritables ghettos, les villages d’origine se sont très vite reconstitués, avec leurs structures tribales, et la toute puissance du pouvoir patriarcal. Les femmes, qui autrefois participaient à la production dans les petites exploitations familiales, se retrouvent enfermées au foyer. Aux conditions déjà très dures de la vie dans les camps (habitat, ravitaillement, problèmes sanitaires...) s’ajoute le sentiment de vivre dans un univers en permanence menacé (beaucoup en sont à leur deuxième ou troisième exode, obligés de fuir sans cesse devant l’agression sioniste, la guerre, les bombardements). Tout cela amène les familles à vouloir à tout prix resserrer leurs liens, à se replier sur les valeurs traditionnelles, qui restent ainsi très vivaces : femmes sous la tutelle des mâles de la famille, mariages précoces, nombreuses naissances, etc.

Libération nationale et émancipation des femmes

Une évolution cependant se fait sentir au niveau des générations plus jeunes, évolution favorisée par le développement de la scolarisation des filles (pour les camps proches des villes tout au moins), et la possibilité qui leur est ainsi donnée de trouver ensuite un travail à l’extérieur. Bien sûr, cette évolution n’est pas sans rencontrer d’obstacles, les familles tentent souvent de s’opposer à la participation de leurs filles aux activités de la résistance, par crainte surtout pour l’« honneur » de la famille.

D’autres raisons de la situation particulière dans les camps sont à rechercher dans l’attitude même des organisations de la résistance palestinienne. Toutes affirment leur souci de « gagner les forces féminines au combat du peuple palestinien pour sa libération », et c’est l’objectif premier de l’Union Générale des Femmes Palestiniennes, inscrit dans sa Charte lors de sa création en 1965. Mais ces organisations ont une conception très « militaire » de la lutte : elles n’envisagent en général la participation des habitants des camps (qui constituent leur lieu privilégié d’intervention et de recrutement) que sous la forme d’un soutien matériel et d’un enrôlement direct dans l’une des structures militaires. Une telle conception ne favorise guère l’organisation autonome de la population, encore moins celle des femmes ! Les rapports sociaux archaïques ne sont d’ailleurs pas remis en cause, pas plus que le statut des femmes dans la société. Il est significatif de constater que la Charte de l’Union des Femmes ne prend pas position sur cette question : tout est orienté vers un seul et unique objectif, la libération nationale par la lutte armée. Il est rarement question de libérer les femmes elles-mêmes...

Mais depuis quelques temps, des militantes prennent conscience de ces problèmes et de la nécessité, pour mobiliser les femmes, de se préoccuper plus directement de l’amélioration de leur situation propre. Ainsi cherchent-elles à regrouper toutes les femmes d’un même camp, pour tenter de résoudre en commun les problèmes quotidiens auxquels elles sont confrontées : problèmes de garde d’enfants, d’alphabétisation, de formation professionnelle. Dans les territoires occupés, dans plusieurs villages, existent — parfois depuis longtemps déjà — des associations de femmes, qui se sont constituées pour prendre en charge collectivement l’organisation de ces différentes activités.

C’est cette voie que les organisations palestiniennes doivent poursuivre, c’est ainsi qu’elles pourront mobiliser réellement toutes les femmes, de toutes les catégories, qu’elles pourront transformer le type de rapport entre les combattants et le reste de la population, et en même temps contribuer à libérer les femmes de leur propre oppression.

Mais ceci rejoint aussi tout un débat plus vaste, qui ne va sans doute pas manquer de s’engager à l’intérieur de la résistance palestinienne dans son ensemble, sur l’orientation à donner à sa lutte après la défaite de Beyrouth.

Il nous revient à nous, ici, de nous saisir de l’émotion suscitée par les récents événements du Liban, pour développer un réel mouvement de solidarité avec le peuple palestinien, d’empêcher le retour au silence, d’empêcher que cette lutte ne retombe. dans l’indifférence ou dans l’oubli ; et pour cela, de faire connaître, le plus largement possible, tous les aspects de cette lutte.

Anne-Marie GRANGER

Notes

  1. En raison de la situation au Liban, il ne nous a Pas été possible de contacter nos camarades de la g on pour la rédaction de ce texte. Il ne s’agit donc
  2. pas ici d’un article d’actualité. Nous avons voulu simplement rappeler les principales étapes de l’histoire des femmes palestiniennes. Nous reviendrons dans un
  3. prochain numéro sur l’évolution récente.

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