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SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE

Chine : L’infanticide des filles, une pratique confirmée par le recensement

· Cahiers du féminisme, n° 22, décembre 1982 - janvier 1983 · p. 26-27 · 1 290 mots

La Chine a dépassé le milliard d’habitants. Le bureau des statistiques d’Etat, reconstitué en 1978 après vingt ans de disparition, a publié les premiers résultats du recensement national de 1982 (1).

Tant qu’on ne disposera pas du sex-ratio à tous les âges, ni de la distribution par sexe de la mortalité, en particulier de zéro à cinq ans, on est contraint aux conjectures, d’autant plus difficilles que le seul recensement national publié est celui de 1954; le second, effectué en 1964, n’a été que partiellement diffusé en 1978; quant à la période d’avant 1949, les recensements les plus sérieux ne concernent que des populations limitées (3). Toutefois il en résulte, même si ce n’est qu’à titre indicatif, que pour la période de près de cinquante ans couverte par ces recensements, le taux de masculinité est quasi constant.

Un taux de 105 à la naissance est considéré comme la norme pour l’espèce humaine; ce taux peut varier en fonction des régimes alimentaires, de certaines épidémies, etc... Mais de telles hypothèses ne peuvent être retenues pour la population chinoise. En effet, dans son commentaire du recensement de 1954, Chandrasekhar (4) indique que la norme de 105 est respectée pour les enfants de zéro à trois ans, c’est-à-dire nés après l’établissement de la République Populaire de Chine. Le déséquilibre de la proportion des sexes serait selon lui un héritage du passé, période où « l’infanticide des petites filles n’était pas inconnu et la pratique de l’abandon des filles durant les famines ou autres calamités était générale » (4).

Pourtant, trente-trois ans après la « libération », le même constat s’impose : le taux est de 106,3 pour l’ensemble de la population. Il ne s’explique que par une surmortalité féminine à certains âges, en particulier à la naissance et à l’accouchement, ainsi que par un sous-enregistrement des naissances féminines. De plus, le taux de mortalité pour les deux sexes ayant considérablement diminué, aucune surmortalité masculine à certains âges n’étant apparue (si l’on excepte les victimes essentiellement masculines de la Révolution Culturelle), le taux de mortalité à l’accouchement ayant également diminué (diminution supposée notable en ville, légère mais réelle à la campagne), c’est à un accroissement relatif du taux d’infanticide et de sous-

Un des éléments marquants de ces résultats est le taux de masculinité (2) de l’ensemble de la population, qui reste très élevé : 106,3 hommes pour cent femmes .

enregistrement féminins qu’il faut conclure.

« Un couple, un seul enfant »

Cette situation est le fruit de la conjugaison de valeurs sociales traditionnelles et de la politique de contrôle des naissances du Parti Communiste Chinois.

sieurs fils sont une garantie pour la vieillesse (de fait encore aujourd’hui la seule à la campagne). C’est d’ailleurs le fils qui assure la perpétuation du clan et du culte des ancêtres. Il n’est pas besoin, pour le paysan chinois, d’être très savant pour savoir que si le maximum autorisé est de trois enfants par famille-déjà perçu comme une petite famille -la possibilité d’avoir des enfants mâles s’amenuise. La solution alors est d’organiser la « disparition » des filles, par infanticide ou non-enregistrement.

Il y a en Chine deux catégories d’infanticide féminin. L’infanticide néo et

Dans une bruyante dénégation, le commentateur de Pékin-Information écrit que les résultats du dernier recensement montrent que « la recommandation “un couple, un seul enfant” n’a pas suscité de déséquilibre de la proportion des sexes ». (5)

C’est manifestement l’inverse qu’il constate. Depuis le début des années soixante plusieurs « campagnes » de contrôle des naissances se sont déroulées; la dernière en date, lançée en 1978, est de toutes la plus contraignante, elle s’accompagne de mesures de rétorsion pour les familles qui dépassent le nombre d’enfants autorisé. D’ailleurs la constitution de 1978 stipule que: « l’Etat préconise et encourage l’application du planning familial » (article 53, article consacré à l’égalité de droits entre hommes et femmes). Ces campagnes ont chaque fois suscité des résistances parmi la population. En Chine une progéniture nombreuse est un gage de félicité : un ou de préférence plu- post-natal : abandon, noyade, etc...; l’infanticide par « omission » : les soins alimentaires et médicaux sont négligés; « la mauvaise graine à la peau dure », la fillette malade ne connaîtra pas le médecin, c’est trop cher pour une fille. Le recours à ces deux modalités augmente considérablement dans les périodes de famine, comme ce fut le cas au moment du « Grand Bond en Avant » (1959-1961). Les 15 à 20 millions de morts du Grand Bond devaient être d’abord des femmes (le sexe-ratio des victimes n’est évidemment pas connu.).

Il n’est pas inutile de rappeler que « 100 millions de chinois ne mangent pas à leur faim » (de source officielle); là-encore les conséquences de cette précarité alimentaire touchent les femmes en premier lieu. Il y a en Chine également des « enfants-noirs », c’est-à-dire non-enregistrés, qui n’ont donc pas d’existence

SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE légale, et ne pourront ni trouver du travail, ni se marier, etc..., qui dès leur naissance sont des marginaux et devront vivre d’expédients. Les « enfants-noirs » sont là aussi encore des filles.

Comment vérifier la « disparition » des petites filles

IL serait intéressant d’avoir une appréciation quantitative de ces phénomènes. De voir comment les différentes politiques de planning familiar du PCC participent de « la disparition » des petites filles. Comment la répartition se fait entre le non-enregistrement et les infanticides féminins. Pour l’heure cela est, semble-t-il, impossible. Les séries chiffrées que nous livre au compte-gouttes la Chine, ne sont ni suffisament fines techniquement, ni suffisament fiables politiquement pour c.r"sager une mesure d’une phénomène qui échappe à toute comptabilité. Le responsable des statistiques du district de la municipalité de Harbin, une zone urbaine et industrielle, avouait en 1958 que les enfants morts, tôt après leur naissance, les enfants illégitimes et les enfants abandonnés n’étaient pas comptabilisés (6). Aird, dans une critique de la distribution par âge et par sexe telle qu’elle résulte du recensement de 1954, constate que les désastres de guerre des années trente et quarante, essentielleemnt masculins, n’apparaissent pas. (6); aussi peut-on avancer l’hypothèse que le taux de masculinité à la naissance est supérieur à celui publié à l’époque et qui était censé représenter le changement (cf. 3).

La norme de 105 est semble-t-il significativement dépassée quoiqu’aucun autre chiffre ne puisse être retenu. Cette difficulté est d’autant plus compréhensible qu’au Japon même, où l’appreil administratif est à la fois plus développé et plus moderne, les enfants morts entre 0 et 1 semaine échappent largement à l’enregistrement (7). Toutefois, une publication récente a apporté une nouvelle information. Le « Journal de la Jeunesse » du mois d’octobre 1982 (8) abordant le problème des infanticides, signale, à la suite des mesures effectuées dans un certain nombre de communes populaires au cours des années 80-81 (c’est-à-dire en pleine période de contrôle des naissances) qu’il y aurait trois bébés mâles pour 5 naissances enregistrées. En prenant pour taux de masculinité la norme de 105, et en supposant que le taux enregistré dans ces communes populaires soit étendu à toute la Chine, alors, en deux ans, 5,6 millions de petites filles auraient disparu » soit par infanticide, soit par non-enregistrement. Ce calcul est bien sûr absolument inrérifiable et ce chiffre de 5,6 millions n’a qu’une valeur indicative (ne pas oublier qu’à l’échelle de la Chine les 40.000 enfants martyrs français deviennent 800.000). Son énormité même oblige à le mettre en doute. Mais il déontre plus qu’aucun autre que la disparition et l’infanticide des filles ne sont pas un phénomène marginal mais un véritable fléau social, constitutif de l’oppression des femmes en Chine. D’une certaine façon son expression concentrée, puisque s’y conjuguent la tradition confucéenne et le despotisme bureaucratique.

Notes

  1. (1) Beijing-information, n’ 45, 8.11.82.
  2. (2) Rapport hommes-femmes à la naissance.
  3. (3) Ta Chen : Population in modem China. 1946.
  4. (4) Chandrasekhar : China’s population. Hong-Kong, 1959.
  5. (5) Beijing-information, n‘ 48, 29.11.82.
  6. (6) in : Aird, U.S. Congress, Joint Economie Cim-misttee, Economy post Mao, Population growth in PRC, 1978.
  7. (7) J. Vallin : La mortalité' infantile dans le monde depuis 1950. (in Population)
  8. (8) International Herald Tribune, 11.11.82.

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