EXCISION « La géographie de l’excision ne se limite pas àl’ Afrique .. »
La publication de Ainsi soit-elle de Benoite Groult, une conférence de presse de Terre des Hommes à Genève en avril 77, une réunion de l’OMS à Khartoum au Soudan en février 79, avaient contribué à révéler à un large public l’existence des mutilations sexuelles pratiquées surtout dans les pays africains. Trente millions de femmes et de petites filles excisées, cousues, infibulées, trente millions d’« invalides érotiques » d’après l’expression de B. Groult, surgissaient. La description et les récits de ces mutilations ont suscité la révolte, puis la mobilisation des féministes.
Ainsi, en 1976, un tract du Mouvement des femmes dénonce l’excision en concluant :
« L’excision n’est qu’une des formes extrêmes de l’oppression subie par les femmes dans les sociétés patriarcales. Parce que cette torture n ’est infligée qu ’aux femmes, on garde le silence. Nous mettons sur le même plan politique les excisions subies par les femmes et les tortures que nous avons dénoncées, notamment dans les guerres d’Algérie et du Vietnam, au Brésil, au Chili, en Espagne, en Grèce et ailleurs. Nous nous solidarisons avec celles et ceux qui dans leurs pays s’insurgent contre ces atrocités. »
Cette position du Mouvement des femmes a suscité des critiques : « vous réagissez en occidentales, par ethnocentrisme. Vous ne respectez pas une autre tradition, une autre culture. Ce sont les Africaines elles-mêmes qui demandent l’excision. »
Puis la discussion s’est tarie. L’Afrique est loin, l’actualité des batailles sur le viol, l’avortement ou l’emploi mobilise les énergies en créant d’autres sujets de polémique.
Mais depuis l’été 1982, cette question est redevenue le centre de nombreuses controverses. C’est que la géographie de l’excision ne se limite pas à la carte de l’Afrique comme naïvement on se l’imaginait, mais elle inclue notre pays, les HLM d’en face, peut-être nos voisins de palier... C’est l’affaire de BOBO T, morte trois mois après l’excision, opérée par une matrone, en juillet 82. C’est aussi l’histoire de Doucara Bintou soignée deux semaines à l’hôpital après avoir été excisée par son père. Le premier procès pour excision s’est ouvert à Paris le 5 octobre : le père de Bintou est inculpé de coups et blessures volontaires, en application de l’article 312 du code pénal. Pour la deuxième fois, le tribunal a repoussé le jugement, au 11 janvier 1983.
Les » Cahiers du Féminisme » abordent aujourd’hui cette question avec la volonté de progresser dans le débat qui concerne tout le Mouvement de libération des femmes et l’avant-garde révolutionnaire : que sont les mutilations sexuelles ? d’où viennent ces pratiques ? comment lutter contre celle-ci ?
qu’à la côte Atlantique (Sénégal et Mauritanie), et dans le sens nord-sud depuis l’Egypte jusqu’à la Tanzanie, y compris la majeure partie du Nigeria, » estime Mme F. Hosken, déléguée « temporaire » de l’OMS (1)
-L’infibulation ou « circoncision pharaonique », c’est à dire l’ablation du clitoris, des petites lèvres, d’une partie des grandes lèvres sur leur face interne, puis la suture de la vulve de manière à réduire l’orifice vaginal au diamètre d’un crayon au maximum. On prévient l’occlusion totale, qui empêcherait l’écoulement de l’urine et du sang menstruel, en insérant une allumette.
Hémorragies, tétanos, infections urinaires ou septicémies ne sont pas rares. Les infections chroniques du système génital entrainent une fréquence particulière de la stérilité. Des kystes et calculs se forment souvent sur les cicatrices, sur la vulve, dans le vagin : ils peuvent atteindre la taille d’un pamplemousse. Les douleurs spasmodiques des règles sont extrêmement fréquentes, surtout lorsque l’évacuation du sang ne peut se faire correctement. Enfin, la frigidité est pour les femmes une quasi-fatalité : « L’amour fait mal » disent les femmes somalies...
Les mutilations sexuelles sont réalisées entre la naissance et l’âge de 10-12
Suivant les cultures, les ethnies, les périodes historiques, la pratique de l’excision ou de l’infibulation connaît de légères variante concernant surtout les rites préparatoires et consécutifs à l’opération elle-même. Il y a néanmoins différentes formes de mutilations :
-L’ablation du clitoris, connue sous le nom de « circoncision sunna », à l’aide d’un instrument aiguisé, en général une lame de rasoir. Il s’agit d’une pratique assez rare.
-L’excision totale du clitoris ainsi que des petites lèvres : « cette forme est pratiquée dans plus de 26 pays depuis la Corne de l’Afrique et la mer Rouge jus-
EXCISION ans, toujours avant le mariage. Elles sont pratiquées aussi bien chez les populations musulmanes que chez les chrétiens, ou les animistes. Pas une seule mention n’est faite de l’excision dans le Coran. Seul un « hadith » (la tradition) veut que le prophète ait dit un jour à une exciseuse en train « d’opérer » une jeune fille : « réduis mais ne détruis pas ».
Pourquoi l’excision ?
Pourquoi l’excision existe-t-elle si aucune religion ne la prescrit ? C’est pour protéger la virginité de la femme, et même pour protéger la femme contre ses propres désirs. Le clitoris n’est que l’organe du plaisir stérile, du plaisir « honteux ». Nicole Sindzingre (2) montre comment l’excision, malgré l’appellation fréquente de « circoncision féminine », n’est pas l’équivalent féminin de la circoncision : la fonction de l’excision, rituel individuel auquel les jeunes filles sont individuellement soumises (la circoncision est au contraire un rituel collectif), est de préluder au mariage et de donner ainsi au corps de la femme un surcroît de fertilité et la capacité de mettre au monde des enfants dans les conditions les plus favorables. L’extrême douleur provoquée par l’excision ou l’infibulation est partie intégrante -et non un « raté » -de la cérémonie. La répression et le contrôle se justifient par « la terrible responsabilité pour la femme de porter des enfants ». Enfin la femme n’est pas un être achevé : elle en a soit trop, soit pas assez. Dans le second cas, l’excision a pour fonction de compléter symboliquement la femme en tant que personne, de mettre fin à son désordre, de la préparer au mariage et à la procréation. Dans le premier cas, l’excision fait « disparaître la cause du premier désordre » Pour la femme, l’âme mâle serait supportée par le clitoris, pour l’homme, l’âme femelle siégerait dans le prépuce... La vie des hommes ne pouvait s’accommoder de ces êtres doubles; il fallait décider chacun à verser dans le sexe pour lequel il était apparement le mieux fait, ôtant sa féminité à l’homme et sa masculinité à la femme.
N. Sindzingre conclut ainsi son article: « Mais de quel droit les organismes occidentaux jugent-ils à la place des intéressées ? N’est-ce pas le propre de l’impérialisme que d’intervenir chez les autres et d’y définir le mal à extirper ? De par ses ambiguités, l’excision ne peut s’appréhender comme institution « en soi », et il importe d’analyser en détail les formations sociales où elle se situe, les discours Qui lui sont associés, et de susciter l’intervention des femmes concernées. »
Cette critique rejoint les propos de Naoual el Saadaoui dans La Face cachée d’Eve : « Bien sûr il faut dénoncer la clitoridectomie. Mais en s’arrêtant exclusivement à de telles considérations, on ris-Quefort de ne pas voir ou même d’oublier Que le véritable problème réside dans la nécessité d’un changement social et économique. (...) Je réprouve toute tentative de vouloir traiter ces problèmes isolément ou de les dissocier des pressions économiques et sociales exercées sur les femmes du monde entier et de l’oppression qui est le lot quotidien de la femme, que ce soit dans les pays développés ou dans les pays en voie de développement, car partout le système patriarcal continue à régner en maître ».
Nous serons d’accord avec ces deux critiques pour dénoncer l’hypocrisie du soit-disant humanisme des organismes internationaux. Pour les militantes féministes et révolutionnaires, le combat se mène non seulement avec le Mouvement des femmes, mais aussi avec une organisation politique révolutionnaire à cause de la conviction partagée que le problème réside aussi dans la nécessité d’un changement économique et social. Certes, personne ne défend l’idée qu’au nom d’un bouleversement socio-économique à venir, d’une révolution future, comme chemin vers l’abolition définitive du patriarcat, il faudrait s’abstenir de lutter contre les pratiques des mutilations sexuelles. Reste néanmoins une question : les deux auteurs citées défendent l’idée que les occidentales doivent se taire sur ce qui ne les regarde pas. Intervenir contre les mutilations sexuelles, si on n’est pas soi-même l’objet de ces pratiques, serait impérialiste, ou pour le moins serait faire preuve d’ethnocentrisme.
La question décisive dans ce domaine sera le développement d’un mouvement autonome de libération des femmes concernées, c’est à dire grosso modo africaines, d’autant que, comme le révèlent tous les témoignages, ce sont aujourd’hui les femmes elles-mêmes qui sont le relai de transmission de ces traditions. « J’ai été excisée quand j’avais une semaine et bien entendu je ne me souviens de rien. Je sais seulement que mon père y était opposé mais, malgré son opposition, mes trois sœurs et moi-même, nous avons été excisées sur l’avis de ma grand-mère maternelle et des tantes de ma mère. Comme vous pouvez le voir l’excision est avant tout une affaire de femmes. » (4)
« Le Monde » du 28 février 1979
Ni substitutisme, ni neutralité
Mais Naoual el Saadaoui avance un autre argument: « L’ablation psychologique (en Europe et en Amérique) est peut-être plus pernicieuse et plus néfaste, car la femme a toujours l’impression que son corps est intact alors qu’en réalité il se peut qu’il ait perdu un organe essentiel, tout comme un enfant né idiot qui posséderait un cerveau. La femme se croit totalement libre, alors qu’en fait il n’en est rien. » (5) On ne peut pas être d’accord avec un tel argument : toutes les femmes subissent l’oppression patriarcale, seules certaines subissent l’ablation du clitoris ! La notion de plaisir sexuel est-elle ethnocentriste? Les féministes françaises doivent-elles se taire quand des médecins «
EXCISION pratiquent des mutilations dans les hôpitaux français ? L’excision et l’infibulation sont des crimes commis sur des petites filles, à qui on ne demande rien. L’enfant est considéré comme la propriété privée de la famille. C’est aussi cet aspect du système qui est à dénoncer.
Si, suite à une discussion préalable, on est convaincu de la nécessité de lutter contre l’excision et l’infibulation, il est nécessaire de savoir comment lutter pour que ces pratiques disparaissent. EsLce que le mouvement des femmes doit lutter aujourd’hui pour que le gouvernement interdise les excisions et les infibulations ? Oui, dans la mesure où une telle interdiction serait l’occasion d’une large campagne d’information. En effet, l’information est la condition pour le développement de la conscience. Non, s’il s’agit de la répression : si on peut faire un parallèle entre l’excision et le viol du point de vue de l’analyse, il serait absurde de le poursuivre quant aux outils de dissuasion éventuelle en France. Le décalage économique et culturel entre la société française et les milieux concernés est facteur de tensions; des réponses répressives pourraient devenir le support de campagnes racistes (par exemple, expulsion des immigrés). Le jour où du sein des communautés pratiquant l’excision, la voix des femmes s’élèvera, les solutions seront limpides. Christiane Huraux, pédiatre, membre du Comité médicosocial pour la santé des migrants, explique : « Je crois que l’interdiction de cette pratique ne fera que renforcer sa clandestinité... Je ne peux pas comprendre ces pratiques bien sûr, elles me sont étrangères, mais on ne peut pas intervenir de façon si brutale. Si action possible il y a, ce ne peut être que très progressif, en tenant compte du caractère original des cultures. Le débat ne peut être mené que par contact individuel. Cela demande du temps. Cela ne peut se faire sur fond de scandale. »
Le caractère contradictoire, ou pour le moins ambigu des réponses apportées sur les moyens d’action, face au crime des mutilations sexuelles, souligne de manière brutale le décalage qui existe entre les sociétés européennes dévelopées où plusieurs droits des femmes, y compris le droit au plaisir, sont assez largement considérés comme des acquis, et les communautés d’immigrés vivant dans cette société, qui perpétuent leurs traditions, surtout en vue d’un retour possible chez eux, dans une société qui rejette les femmes individuelles qui ne se plient pas à ces traditions.
Cet article, loin d’apporter des réponses simples, se veut une introduction à la discussion.
Natacha Brinck
Naoul Sadoni témoigne
« Une nuit, j’avais six ans, j’étais dans mon lit, bien chaud et en paix, dans un agréable demi-sommeil; dans ma tête voletaient de tendres rêves d’enfant avec leur cortège de gentilles fées. Soudain je sentis quelque chose s’agiter sous mes draps; cela ressemblait à une énorme main rude et froide, qui palpait mon corps comme pour y chercher je ne sais quoi. Presque simultanément, une autre main tout aussi froide et rude, s’abattit sur ma bouche, m’empêchant de crier.
On me porta jusqu’à la salle de bains. Je ne sais pas combien ils étaient et je ne me souviens pas de leurs visages ni si c’étaient des hommes ou des femmes. Le monde me semblait enveloppé dans un brouillard opaque qui me voilait la vue. Peut-être m’avait-on recouvert les yeux. Tout ce dont je me souviens c’est que j’avais peur, qu’ils étaient nombreux et qu’une poigne de fer saisit mes mains, mes bras, mes cuisses : je ne pouvais plus résister ni même bouger. Je me rappelle aussi du carrelage froid de la salle de bains sous mon corps nu. Le bourdonnement de voix inconnues était coupé de temps en temps par un bruit raclant et métallique semblable à celui que produit le boucher lorsqu’il aiguise son couteau avant de procéder au sacrifice de l’Eid (Fête du sacrifice au cours de laquelle un mouton ou un agneau est sacrifié, rappelant ainsi qu’ Abraham sacrifia un agneau à la place de son fils).
Mon sang se glaça dans mes veines. Je pensais que des bandits étaient entrés dans ma chambre et m’avaient kidnappé et dans mon lit. Ils allaient maintenant me couper la gorge, parce que c’était toujours ce qui arrivait aux petites filles désobéissantes comme moi, dans les histoires que ma grand-mère aimait à me raconter.
Je tendis l’oreille pour tenter d’identifier ce bruit raclant et métallique. Il s’arrêta et mon cœur cessa de battre... Je ne voyais rien et j’avais l’impression que même ma respiration s’était arrêtée. Pourtant, j’imaginais que la chose métallique qui causait le bruit râclant se rapprochait de moi. Elle ne s’approchait pas de mon cou, comme je m’y attendais, mais d’une autre partie de mon corps. Elle cherchait dans la région de mon bas-ventre quelque chose de caché : entre mes cuisses. C’est à ce moment que je réalisai que mes cuisses avaient été écartées au maximum et qu’elles étaient tenues par des doigts en fer qui ne relâchaient pas leur emprise. Je sentais le couteau ou la lame se diriger directement vers mon cou. Et, tout à coup, l’objet de métal affûté plongea entre mes cuisses et coupa une partie de la chair de mon corps. Malgré la main plaquée sur ma bouche, je hurlai, car ce n’était pas une simple douleur, mais une flamme dévorante qui transperçait mon corps tout entier. L’instant d’après, je vis que mes hanches baignaient dans une mare de sang.
Je ne savais pas ce qu’ils avaient coupé, et je ne voulais pas le savoir. Je pleurais et appelais ma mère à mon secours. A ma grande horreur, je la découvris à mes côtés. C’était bien elle, je ne me trompais pas, en chair et en os, au milieu de tous ces étrangers, leur parlant et leur souriant, comme s’ils n’avaient pas essayé d’assassiner sa fille quelques instants auparavant. Ils me portèrent jusqu’à mon lit. (...)
Le souvenir de l’excision me poursuivit pendant longtemps comme un cauchemard. Un sentiment d’insécurité s’était emparé de moi, je redoutais l’inconnu qui me guettait à chaque pas que je ferai dans ma vie. Je ne savais même pas si ma mère ou mon père, ou ma grand-mère, ou les personnes qui m’entouraient ne me réservaient pas d’autres surprises. Depuis le jour où j’avais ouvert les yeux, la société m’avait fait sentir que j’étais une fille et m’avait enseigné que le mot « bint » (fille) était presque toujours accompagné d’un froncement de sourcils. » (1)
Notes
- (1) Le Monde du 28/2/79
- (2) Le plus et le moins : à propos de l’excision.
- N. SINDZINGRE -Cahiers d’Etudes Africaines
- (3) Op. Cit. P. 36 et 37
- (4) Interview paru dans Marie Claire de novembre 1982
- (5) Op. cit. P. 38
- (6) Marie Claire novembre 1982
- (1) «La Face cachée d’Eve » de Naoual El Saa-daoui
- éd. des Femmes, p. 55.56 et p.58.