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La nature et la domination

· Cahiers du féminisme, n° 22, décembre 1982 - janvier 1983 · p. 31-32 · 1 694 mots

LE SEXE DU CERVEAU

La nature et la domination récemment, Le Monde a publié dans sa page « Médecine » une étude du Dr Escoffier-Lambiotte intitulée « La dominance et l’équilibre » dont les conclusions ont du faire bondir plus d’une militante du mouvement des femmes.

L’article essaie de répondre positivement à la question « le cerveau des femmes fonctionne-1-il différemment de celui des hommes? » à partir d’une série de données anatomiques, de résultats de tests psychologiques et d’hypothèses de recherche dont le point commun est de vouloir montrer une différenciation sexuelle dans le fonctionnement des hémisphères cérébraux. De là, il conclut de but en blanc que chez les femmes la participation des deux hémisphères à la représentation des émotions « pourrait impliquer que celles-ci puissent moins bien que les hommes dissocier leur comportement analytique, logique, rationnel, verbal de leur comportement émotionnel » et que la moindre spécialisation des zones foncionnelles explique « très vraisemblablement pourquoi les femmes sont si peu représentées dans les métiers qui impliquent des aptitudes spatiales et une stratégie cognitive préférentielle telle que ceux d’ingénieur, architecte... artiste ou physicien... ».

Vieux fatras idéologique, production typique du scientisme passé de mode dira-t-on et c’est vrai. Mais il est important de ne pas traiter l’affaire uniquement Par le mépris. Derrière la caution scientifique et culturelle (Le Monde + des résultats objectifs de la recherche) il y a une tentative, encore peu développée en France mais forte aux USA, notamment depuis la défaite du mouvement féministe dans la lutte pour FERA, de donner un fondement plus rationnel au refus des revendications des femmes. Il y a la recherche d’une légitimité à une offensive contre les « prétentions égalitaires » des femmes dont l’enjeu en période de cise n’est pas négligeable; en présentant comme « contre-nature » la participation des femmes aux tâches intellectuelles c’est la totalité du droit au travail qui est refusée. Par ailleurs, ce type de réduction à des données biologiques, de « comportements sociaux » plus ou moins remis en cause, n’est pas nouveau. Déjà il y a quelques années, la nouvelle droite avait fait ses choux gras de « l’inévitabilité des contraintes biologiques » en réponse à « l’égalitarisme abstrait et illusioniste de la gauche » et plaidant en faveur d’une reconnaissance des compétences assurant la subordination de tous ceux qui étaient « naturellement » défavorisés quant à l’intelligence. Pour brutale qu’elle soit, l’idée n’est pas restée sans effet et une des ses répercussions fut la renaissance d’un discours raciste, appuyé sur l’exploration biologique des inégalités.

Même s’il est peu probable que le débat sur la différenciation sexuelle des capacités intellectuelles prenne en France l’ampleur qu’il a dans 'les pays anglo-saxons, il constitue un symptôme face auquel il ne convient pas de rester les bras-croisés. Il est donc nécessaire de se pen-

« Au XIXe siècle, Broca, grand neurologue, prétendait mesurer l'intelligence des femmes au poids de leur cerveau... aujourd'hui ses observations et conclusions sont contestées »

LE SEXE DU CERVEAU cher plus avant sur les conclusions et la méthode de ce nouveau naturalisme.

L’article du Monde est avant tout un chef d’œuvre de mécanisme. Pratiquant l’amalgame entre différents types de résultats, il essaie de construire une chaîne causale permettant la réduction de données sociales à des éléments neurologiques :

-il existe une différence anatomique au niveau du corps calleux, organe par lequel passent de nombreuses fibres nerveuses reliant les deux hémisphères.

-donc, les différences entre sexes « constatées » en ce qui concerne la répartition entre les deux hémisphères des fonctions de reconnaissance spatiale s’explique.

-donc il y a chez les femmes une moindre spécialisation entre connaissance issue du langage et connaissance spatio-temporelle

-donc il y a moindre capacité aux fonctions-métiers demandant une plus grande aptitude rationnelle-analytique. CQFD.

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme »

Sur le plan scientifique les éléments apportés sont tous soumis à contestation et surtout aucun ne permet d’établir les rapprochements envisagés par l’article.

La reconnaissance de zones topologiques spécialisées au sein du cerveau est une des données les plus anciennes de la neurobiologie. Néanmoins elle ne permet pas de conclure à un exclusivisme de ces zones pour la réalisation d’une fonction : par exemple, si l’hémisphère gauche présente un « centre du langage » indispensable à la parole puisque sa lésion entraîne la perte de « l’activité verbale », cela ne permet ni de dire que celui-ci est le seul, ni d’expliquer l’existence du langage par le fonctionnement de ce centre : s’il est une condition nécessaire il n’est certainement pas une condition suffisante. De là découle la très grande difficulté à relier observation anatomique et analyse de comportements. Dans la plupart des activités il est très rare que la latéralisation cérébrale soit détectable puisque dans la plupart des cas un fonctionnement d’ensemble du cerveau est nécessaire et même si cela ne l’était pas, l’existence fondamentale d’une connexion permanente entre les deux hémisphères à travers le corps calleux suffit à assurer la circulation des influx nerveux. Cela rend difficile toute connexion entre l’analyse des systèmes de neurones et les résultats de l’activité cérébrale.

Aussi est-ce avec prudence qu’il faut manier la notion de spécialisation des hémisphères. S’il est incontestable que la répartition des zones fonctionnelles entraîne une polarisation des rôles des hémisphères droit et gauche qui se manifeste par une dominance de l’hémisphère gauche pour les activités sensorielles auditives et du droit pour l’analyse visuelle, ou bien par l’importance de l’hémisphère gauche dans la perception du langage, on ne saurait conclure de là à une séparation stricte et tout particulièrement en ce qui concerne les fonctions supérieures -compréhension linguistique et non plus perception par exemple. En tout cas, une polarisation entre émotion-langage d’un côté, spatialité-géométrisation-analyse rationnelle de l’autre, telle que la sous-entend le Dr Escoffier-Lambiotte est peu sérieuse. En fait, en admettant un lien direct entre audition-langage-subjectivité (irrationalisme ?) et vue-sens des formes-mathématisation, l’article ne fait que répéter un poncif du rationalisme positiviste. Escoffier-Lambiotte qui admet un fondement unique à des aptitudes aussi diverses que celles à accomplir les rôles d’ingénieur, architecte, physicien ou artiste... procède à un malgame d’où n’émerge rien d’autre que la bonne vieille division du travail et l’exclusion des femmes de professions socialement valorisées. Si l’artiste est dans ce cadre identifié à un technicien, il ne faut sans doute voir là que la conception bornée d’un scientisme où les notions d’expression créatrice, de lien entre subjectivité et activité objective ont perdu leur sens.

Le problème se retrouve au niveau des tests psychologiques destinés à mettre en évidence la latéralisation des fonctions cognitives. Pour être décelable, la différenciation doit être définie par ses voies sensitives, non par la globalité du comportement et donc par son sens. Dans le même sens où l’écriture-acte global et conceptuel -passe par l’interventin préférentielle d’une seule main sans que l’on puisse en déduire l’identité entre fonctionnement d’un hémisphère et possibilité d’écriture, on peut alors montrer cette latéralisation. Tout test doit alors opérer une limitation drastique du fonctionnement cérébral et comportements analysés. Ainsi même dans le cas de la reproduction de modèles simples à partir de blocs colorés -opération visuelo-spatiale privilégiée -la seule conclusion possible est qu’aucun hémisphère n’est à lui seul capable de remplir cette tâche et que les deux hémisphères doivent nécessairement coopérer.

Mais même dans ce contexte, les conclusions quant au rapport à la différenciation sexuelle restent éminemment contradictoires :

-aucune différence n’a pu être montrée pour la spécialisation auditive de l’hémisphère gauche. Or cette différence est impliquée par l’idée d’une meilleure spécialisation masculine reposant sur la polarisation des stimuli linguistico-émotionnels.

-en utilisant des tests légèrement différents, les résultats concernant l’aptitude spatiale sont inverses, concluant à une « meilleure » latéralisation féminine.

Enfin, le dernier argument invoqué par l’article, l’éventualité d’une base génétique à la différence de latéralisation, est lui aussi assez spécieux. En aucun cas, le rôle actuellement connu des gènes ne vérifie l’hypothèse renvoyant les capacités intellectuelles à l’existence de gènes spéciaux.

« La petite différence et ses grandes conséquences »

L’hypothèse de la latéralisation ressemble donc à un château de sable et s’effondre dès qu’on examine ses bases. Elle témoigne de la réapparition d’une méthode particulièrement réactionnaire de répudiation des questions posées par le mouvement des femmes. Alors que l’émergence du féminisme avait bien mis à mal, l’adéquation entre rôle social de femmes et « nature féminine », elle fait un retour masqué avec toujours les mêmes conclusions : la légitimation des inégalités sociales à partir d’une caution apparemment indiscutable.

Le refus de ces glissements tendant à anlyser toute réalité sociale en dehors d’un cadre historique, fruit de l’activité humaine doit nous amener à certaines interrogations sur la « scientificité » de certains résultats de la recherche.

Ce n’est sans doute pas un hasard si des recherches axées sur cette hypothèse ont pu voir le jour et recevoir des crédits significatifs au cours de l’ère-Reagan. Derrière la « cohérence » propre de choix scientifiques, c’est la motivation au premier chef sociale des orientations de la recherche qui apparaît. Non seulement la recherche scientifique est marquée par la logique directe du marché mais elle reste prise dans les cadres idéologico-politiques dominants.

La notion de « spécialiste » articulée à la division du travail existante en témoigne éloquemment. La conception d’une adéquation entre développement des capacités et spécialisation motive la recherche sur les aires cérébrales. La séparation des fonctions étant jugée à tous les niveaux comme le meilleur système, le fonctionnement du système nerveux doit être lui-même cloisonné, articulé en blocs isolables, sans que la cohérence d’ensemble puisse être étudiée. De là à penser qu’en niant cette spécialisation les femmes s’illusionnent, qu’en étant moins bien préparée à la compétition intellectuelle, elles sont candamnées à rester les pions d’un jeu dont personne ne maîtrise les règles, il n’y a qu’un pas.

D’une certaine façon, en s’attaquant sur ce terrain aux revendications des femmes, l’hypothèse de la moindre latéralisation a touché juste. La lutte contre la ségrégation des rôles est en effet un des enjeux les plus importants de la lutte des femmes car le refus de la perte du pouvoir sur sa propre vie qu’entraîne le morcellement des tâches rejoint et unifie l’ensemble des luttes contre la division du travail. A ce titre il restera un thème majeur de la liaison entre lutte des femmes et lutte pour le socialisme.

Jean Paul

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