Manifestation pour le droit à l'avortement : « Ce n'est ni à l'Etat, ni à l’Eglise de décider. Les femmes doivent décider de leur destin. »
Betty Friedan le second souffle »
Four comprendre le débat stratégique qui traverse le mouvement des femmes américain, les féministes européennes devraient lire « Femmes, le second souffle », le dernier livre de Betty Friedan, parce qu’il est très représentatif d’un des principaux courants de ce mouvement.
Betty Friedan a souvent été appelée « la mère » de la deuxième vague (1) du féminisme américain, celle qui, par son libre célèbre « La Femme mystifiée » a, pour la première fois, démonté le mythe de la ménagère heureuse et épanouie des années d’après-guerre. Elle fut aussi l’une des fondatrices de NOW (2) et joua un rôle dirigeant dans les premières années de la lutte féministe. Ce passé prestigieux donne une certaine crédibilité à ses idées et à la stratégie qu ’elle propose pour gagner les droits des femmes; stratégie qui est d’ailleurs déjà mise en pratique par NOW.
Pourquoi a-t-on soudain besoin d’une seconde étape, d’un second souffle Pour les femmes ? Tout simplement parce Que, selon Friedan, la première étape -celle du « mouvement des femmes » -est finie.
Une nouvelle période s’ouvre aux USA, une période d’austérité, et Friedan note très justement les signes d’une anxiété naissante chez les femmes comme chez les hommes. Avec Reagan, c’est le chômage croissant, les coupures de crédit dans les services sociaux, dans les programmes de formation professionnelle, etc... avec toutes leurs conséquences sur les femmes. Mais Friedan, au lieu de tirer les conclusions logiques qui s’imposent face à cette politique d’austérité, tombe dans le piège des solutions individuelles : le repli sur la famille, les joies de la maternité.
Le produit de nos vingt dernières années de luttes pour les droits des femmes, c’est -nous dit Friedan -cette créature féministe qui hait les hommes, est insensible et avide de pouvoir : des arrivistes, uniquement préoccupées de leur carrière, voilà vers quelle nouvelle aliénation le féminisme nous a menées. D’où l’importance de la famille qu’il nous faut redécouvrir, l’importance d’avancer ensemble -avec les hommes -vers une libération « humaine ». Pour Friedan, la « mystique féministe » a remplacé la « mystique féminine » (3).
Recul sur la famille
Selon Friedan, l’égalité ne sera obtenue que « lorsque la maternité sera librement choisie » Or depuis qu’existe le mouvement des femmes, il n’y a plus réellement de « choix »; la norme est devenue maintenant le refus de la maternité. Le mouvement des femmes nie l’importance de la famille et de la maternité comme choix positif « désiré et désirable ».
Sur ce, Friedan nous révèle son interprétation personnelle du droit de choisir :
Manifestation pour le droit à l'avortement : « Ce n'est ni à l'Etat, ni à l'Eglise de décider. Les femmes doivent décider de leur destin. »
Betty Friedan
SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE « je ne suis pas favorable à l’avortement. Je suis pour le droit de choisir d’avoir des enfants ».
On commence à comprendre quand, plus loin, elle nous déclare qu’il va dorénavant falloir pallier aux « excès » de la première période. La droite réactionnaire s’est sentie agressée dans ses valeurs morales par des mots d’ordre tels que « avortement libre et gratuit » qui revêt pour elle une « connotation de licence sexuelle ». On était évidemment habitué à ce genre de langage de la droite, mais ce qui est extrêmement surprenant c’est que Friedan lui donne raison !
Et cela d’autant plus au moment même où la classe dirigeante lance une nouvelle offensive contre le droit à l’avortement aux USA (cf. encart) et où, dans la bouche d’une féministe, devrait résonner un tout autre son de cloche : l’appel à la mobilisation et à la continuation de la bataille pour l’obtention de ce droit qui est loin d’être gagné aux USA !
avec nos hommes. A ce propos, où a droit à un chapitre savoureux sur ces « nouveaux hommes » touchés par la première phase du féminisme, et qui apparaissent comme quasiment « opprimés » par les féministes.
Le deuxième souffle c’est aussi cette « nouvelle sorte de pensée politique ». Les hommes et les femmes doivent se réapproprier ce mode de pensée nouveau découvert par le mouvement de femmes et qui refuse l’autoritarisme et la hiérarchie. En effet, au moment où « les acquis mêmes du mouvement des femmes pour l’égalité vont être balayés par la réaction sous Reagan », si nous expliquons les choses en termes de pensée masculine et linéaire -gagnant-perdant -eh bien « nous allons devoir nous y remettre ». Selon cette pensée masculine, « l’ennemi, en définitive, a vaincu, une fois encore ».
Par contre, les choses apparaissent moins tristes, plus colorées si nous utilisons ce « style » nouveau, « nos intui- « force nouvelle », à l’origine constituée par des millions de femmes qui grâce au féminisme ont découvert leur idendité et leurs possibilités et qui maintenant sont rejointes par les hommes.
Beaucoup de femmes croiront se retrouvera la lecture du « Second Souffle » de Friedan. En effet ses reculs sur les revendications des femmes sont constamment nuancés par des rappels des positions féministes traditionnelles. Ceci donne au livre un aspect contradictoire, confus et éclectique et on a souvent l’impression de la suivre et d’être d’accord avec elle. Cependant la logique du « Second Souffle » apparaît sans ambiguïtés: plus besoin d’un mouvement de femmes offensif; d’autre part « cultiver son propre jardin » (la famille et la maternité) surtout en période d’austérité où le « sauve-qui-peut » est de rigueur.
Reste qu’on est en droit de se demander si le terme « faire de nouvelles alliances avec les hommes » ne recouvre pas
L’armée au service de la libération des femmes
Au cours de ses réflexions diverses sur le bilan qu’elle tire de la première phase du féminisme, on trouve ce chapitre original, mais bien peu convaincant, sur les répercussions du mouvement de libération des femmes dans l’armée. Suite à sa visite à l’Académie militaire de West Point où elle a interviewé les nouvelles recrues féminines, elle écrit : « Je quitte West Point au moment où les premières femmes admises vont être diplômées, et je me sens en quelque sorte plus en sécurité en sachant que ces armes nucléaires puissantes qui peuvent détruire le monde seront désormais aux mains de femmes et d’hommes... qui sont assez forts pour être sensibles, tendres, vis-à-vis des besoins et des valeurs de la vie humaine en pleine évolution. »
Elle ne remet pas en question le rôle de l’armée dans une société capitaliste, pas plus qu’elle ne mentionne le mouvement sans cesse croissant d’opposition à la militarisation et au draft (4).
La question du draft pour les femmes a donné lieu à des débats houleux dans NOW, qui s’est prononcé récemment en faveur du draft pour les femmes. Pourtant de nombreuses femmes sont conscientes que servir sous les drapeaux n’a rien à voir avec la libération des femmes, et ont pris position contre le draft que ce soit pour les femmes ou pour les hommes.
Une nouvelle stratégie ou une absence de stratégie ?
Finalement en quoi consiste ce deuxième souffle ? Le deuxième souffle c’est d’abord « dépassr ce faux antagonisme entre le féminisme et la famille », apprendre à concilier travail et vie familiale, grâce notamment aux horaires variables, en partageant de façon égalitaire tions ». Nous pourrons alors « établir des solutions fluides (sic) aux problèmes que pose le vécu de l’égalité, faisant nôtre la diversité des valeurs, des perceptions, des espoirs et des méthodes qui ont fait la force des femmes -et de l’Amérique. »
Voil à qui est clair. Plus question de se battre, de poser les problèmes en termes de pouvoir : cette première étape du féminisme est bel et bien enterrée. Ce dont il s’agit maintenant c’est d’être un peu plus responsable et de proposer des solutions « fluides » aux problèmes de l’Amérique.
Quant au mouvement des femmes, à NOW, aux femmes qui s’organisent dans les syndicats, aux femmes qui continuent à se battre comme celles qui se sont mobilisées pour l’ERA (5) en juillet 1979 (manifestation qui regroupa 100000 personnes à Washington), Friedan ne daigne même pas en faire mention. A la place elle nous propose cette notion vague de autre chose quand on sait les visées qu’a NOW vis-à-vis des partis Républicain et Démocrate. Ce serait alors là réellement une nouvelle stratégie.
Simone WOODS et Elisabeth RENAN
Notes
- 1. Référence aux luttes des années soixantes ; la première vague étant celle des suffragettes pour le droit de vote.
- 2. The National Organization for Women -l’organisation nationale des femmes -qui avec 220000 membres est l’organisation la plus grande qui se réclame du féminisme aux Etats-Unis, c’est une organisation mixte.
- 3. Référence au titre de son premier livre «la femme mystifiée », «The Feminine Mystique » en anglais.
- 4. Le draft est une loi sur l’enregistrement des conscrits. Il n’y a pas de service militaire obligatoire aux USA ; seulement une registration des hommes quand ils ont 18 ans.
- 5. ERA est une proposition d’amendement qui devait modifier la Constitution fédérale pour y inscrire explicitement le principe de l’égalité des sexes. Voir Cahiers du féminisme, numéro 21 du novembre/de-cembre 1982.