Nous avions prévu pour ce numéro des Cahiers du féminisme un article de bilan du colloque « Femmes, féminisme, recherches » qui s’est tenu à Toulouse, fin décembre 1982; l’article qui suit était prévu en complément. Faute de place, nous avons été contraintes de reporter au prochain numéro l’article de bilan.
Dans le foisonnement actuel des enquêtes et écrits sur les femmes et le féminisme en France1, une démarche est particulièrement nouvelle et originale tant par son apport proprement théorique que par la contribution qu ’elle peut donner aux discussions au sein du Mouvement des femmes2. Il s’agit des études de Danièle Kergoat, en sociologie.
Après avoir commencé ses recherches sur la genèse des revendications ouvrières3 et constaté la diversité des revendications et des formes de solidarité selon la situation concrète de chaque travailleuse(eur), immigré ou français, femme ou homme, elle a poursuivi ses enquêtes en essayant de rendre visibles toutes les formes de pratiques sociales d’ordinaire invisibles aux sciences humaines, en particulier celles des femmes. Les femmes sont analysées par elle non pas comme catégorie indifférenciée et homogène qu’on opposerait d’emblée aux hommes mais en fonction de leur appartenance de classe et de sexe, sur la base d’une analyse concrète de leur place dans le travail, tant à l’usine qu ’ à la maison, c’est-à-dire dans l’ensemble des rapprots sociaux et selon des situations très diverses, d’âge par exemple, ou de localisations différentes (selon la place dans la décentralisation industrielle ou dans la division internationale du travail).
Notre seul objectif dans cet article est de présenter brièvement quelques idées qui pourraient donner envie de lire deux articles et un livre récemment édité, qui tous analysent la division sociale (de classes, de sexes) du travail et qui nous font découvrir une nouvelle méthode pour étudier les femmes et « la classe ouvrière », cette fois-ci, au féminin... : « Ouvriers — ouvrières ? » (revue Critiques de l’économie politique, n°5, 1978, Maspero); « Production et reproduction : les jeunes travailleuses, le salariat et la famille » (revue Critiques de l’économie politique, n ° 17, 1981, Maspero, article en collaboration avec Odile Chenal); Les Ouvrières (éditions Sycomore, 1982).
Ces trois écrits partent tous d’une préoccupation concrète : mieux connaître la place réelle des femmes et des hommes dans la vie productive et reproductive, mieux connaître la situation d’emploi et dt travail des femmes aussi bien dans l’histoire de la France que dans la situation de crise et de chômage où l’on se trouve aujourd’hui. Ils partent aussi d’une exigence plus théorique : le souci de répondre à une situation d’exploitation et d’oppression dans laquelle se trouvent les femmes travailleuses et le besoin de connaître leurs luttes, les formes variées de leur résistance...
Ils partent donc tous d’études empiriques du travail féminin, d’enquêtes en profondeur dans diverses usines où la politique du patronat, de l’État, des organisations syndicales et la mise au travail différenciée des ouvrières et des ouvriers peuvent être minutieusement analysées.
« Production et reproduction : les jeunes travailleuses... » est, lui, un article basé sur une enquête réalisée en 1980 dans un foyer de jeunes travailleurs, sur. le travail salarié et domestique, sur le rapport au travail et le rapport à la famille des jeunes travailleuses et travailleurs. Danièle Kergoat montre que l’analyse conjointe de la sphère reproductive et de la sphère productive n’est pas importante uniquement pour l’étude des femmes mais aussi pour celle des hommes.
Dans l’ouvrage sur « les ouvrières », on trouve une idée qui mérite d’être très fortement soulignée ici : D. Kergoat montre d’une part que les ouvrières ne sont pas ces êtres « sans formation » qui mérite- raient à juste titre de bas salaires, et de l’autre qu’une catégorie traditionnelle de la sociologie du travail — celle de la « qualification » — doit être remise en question dès qu’on étudie la place des femmes dans le monde du travail.
La place des femmes par rapport à la qualification ne s’expliquerait pas, selon D. Kergoat, par leur niveau de formation. Les ouvrières ne sont pas mal formées professionnellement mais elles sont bien formées par l’ensemble du travail reproductif : formation d’abord acquise par un apprentissage (petites filles), puis par une formation continue (travail domestique), qualification en tout cas qui ne s’acquiert pas par les canaux institutionnels reconnus. Ce qui entraîne des conséquences importantes sur les capacités de luttes collectives des ouvrières sur ces problèmes.
Si les femmes sont utilisées pour des travaux répétitifs monotones, à forte cadence, ne serait-ce pas parce qu’elles ont fait longuement l’apprentissage de tâches domestiques avec des caractéristiques tout à fait semblables ? A partir de cette thèse tout à fait nouvelle sur la qualification des ouvrières, plusieurs recherches se font aujourd’hui en France et à l’étranger.
L’effort de conceptualisation nouvelle implique, c’est évident, l’ébranlement des catégories traditionnelles et des essais de redéfinition d’intruments nouveaux d’analyse. Ainsi en va-t-il du concept de classes sociales que les sciences sociales présentaient traditionnellement comme universelles et asexuées : si l’on part des rapports sociaux de sexes, on voit que les ouvrières qui sont à la fois dominées et exploitées ont une trajectoire singulière. Elles ont rarement une activité continue pendant leur vie, passant fréquemment de l’activité à l’inactivité et du secondaire au tertiaire. Qu’elles soient, au cours de leur vie, entrées et sorties du marché du travail, OS dans le seco-naire et vendeuse, dactylo ou employée de maison dans le tertiaire, toutes ces femmes aux situations hétérogènes ont pourtant en commun un emploi déqualifié et sous-payé.
Cela nous amène à poser la question suivante : ces femmes font-elles partie de la classe ouvrière ? Et selon quelles modalités se fait cette appartenance de classe ? Peut-on continuer à utiliser, à propos des fem-' mes, et sans les mettre en question, des catégories qui ont été façonnées à partir uniquement d’un modèle masculin, comme modèle universel ?
Considérer conjointement, et pour la première fois, le destin de classe et de femme des ouvrières peut ainsi bouleverser bien des catégories solidement établies...
Héléna
Notes
- 1. Dont le colloque de Toulouse sur «Femmes, féminisme, recherches» est une démonstration récente.
- 2. Je pense ici particulièrement à son analyse en termes de «rapports sociaux » et en particulier le refus de hiérarchiser ces rapports sociaux : «un rapport social ne peut pas être un peu plus vivant qu’un autre, il est ou il n’est pas » ; cette conception rejette les thèses d’un «ennemi principal » ou d’un «front principal », ou les thèses courantes dans les pays dits «sous-développés » qui essaient de hiérarchiser les luttes générales, prioritaires par rapport aux «luttes spécifiques » des femmes...
- 3. Cf. l’ouvrage «Bulledor », éd. du Seuil, Paris 1973.