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Pérou : Edith, militante féministe péruvienne de passage à Paris

Cahiers du féminisme, n° 23, février - mars 1983 · p. 31-33 · 2 295 mots

Entretien avec Edith.

Edith, militante péruvienne de passage à Paris

Edith, membre de l’organisation féministe péruvienne « Femmes en lutte » est de passage en France pour préparer avec les groupes femmes latino-américains qui existent en Europe, la deuxième rencontre féministe latino-américaine et caraïbe qui va avoir lieu en juillet 1983 à Lima. Les Cahiers du Féminisme l’ont rencontrée.

tion publique, dans les usines, et aussi comme petites vendeuses ambulantes. Dans le cadre de la crise économique actuelle, les femmes doivent lutter pour défendre leur emploi, ou pour défendre leur droit d’entrée à l’université. A cause de cette crise, et malgré les luttes féministes qui ont eu lieu, de plus en plus de femmes sont retournées au foyer, selon leur rôle traditionnel. Néanmoins, une certaine prise de conscience féministe s’est développée, ce qui a permis que dans différents secteurs se forment des groupes de femmes.

• Comment a surgi le mouvement féministe au Pérou ?

— Dans les dernières années, la lutte des femmes dans notre pays s’est manifestée à travers différentes organisations, et a porté ses propres revendications. Les femmes ont participé à des luttes ouvrières et syndicales et à des organisations variées. La lutte des femmes a provoqué une prise de conscience : nous avons reconnu que nous sommes opprimées comme sexe, parce que nous vivons dans une société patriarcale, où les femmes sont condamnées à accomplir leur rôle, et cette société contribue à notre marginalisation.

Les femmes péruviennes qui travaillent sont surtout employées dans Padministra-

• Quelle est la situation des femmes péruviennes en ce moment ?

— Le Pérou vit la crise la plus grave de son histoire. La femme est la victime centrale de cette crise. Dans notre pays, la femme ne peut pas rester à la maison pour toutes les tâches ménagères, elle doit aussi chercher du travail ailleurs, pour pouvoir nourrir ses enfants. Avec la crise, cette situation de double oppression est beaucoup plus visible. Après s’être occupée de ses enfants jusqu’à huit heures du soir, elle va sortir dans la rue jusqu’à onze heures ou minuit, pour vendre n’importe quoi (cigarettes une par une, chocolat, biscuits), pour rapporter un supplément de revenus dans la maison. Les femmes qui travaillent dans le

SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE secteur public doivent constamment lutter pour défendre leur emploi ; les ouvrières doivent aussi lutter contre les fermetures d’usines. Et en général elles doivent supporter le chantage sexuel de leurs chefs. Les femmes diplômées de l’université souffrent d’une discrimination dans le travail : elles dies, ni d’assistance médicale. Dans tous les domaines, la vie des femmes péruviennes est très dure : ainsi une femme qui veut accoucher doit commencer par s’inscrire dans une longue liste d’attente. Si elle a la chance de trouver une place à la maternité de Lima par exemple, il faut savoir que son que, c’est-à-dire qu’elle loge chez ses patrons, qu’elle travaille toute la journée, dix heures ou plus, et qu’elle ne gagne presque rien, parfois rien du tout. Les patrons de ces femmes analphabètes ne les laissent pas aller à l’école acquérir un minimum de connaissances. Si elles sont enceintes, elles ne trouvent pas de travail qui corresponde à leur qualification, elles sont mal payées, et en fin de compte elles aussi doivent retourner à la maison comme femme au foyer. A la campagne, les femmes travaillent la terre, mais elles ne participent pas aux décisions et sont victimes du machisme traditionnel et même de la violence physique.

Cette situation de double oppression rend les conditions de vie des femmes particulièrement tragiques : les femmes péruviennes sont obligées de s’organiser. Les ouvrières sont dans les syndicats ; les femmes au foyer sont dans les « clubs des mères » : ce sont des organisations de masse qui sont apparues il y a déjà plusieurs années dans les quartiers et surtout les bidonvilles, pour lutter sur les questions vitales du ravitaillement, de l’eau, de l’électricité, etc. Les femmes de mineurs s’organisent en comités de « femmes au foyer », les étudiantes en « centres d’étudiants », etc. Mais, par exemple dans les syndicats, les femmes n’ont pas la possibilité d’être très actives, car elles doivent aussi être à la maison, et le syndicat ne donne pas les moyens d’assumer collectivement les tâches ménagères. En plus le mari est souvent un obstacle à la participation de sa femme au syndicat, par jalousie. Il n’y a pas de crè- lit sera occupé en même temps par deux autres femmes dans son cas. Les femmes doivent accoucher dans des conditions terribles.

Quand je parle de société patriarcale, on doit comprendre que le pouvoir masculin qui s’exerce sur les femmes empêche celles-ci de participer de façon égalitaire à la société. Le machisme est si fort au Pérou qu’il s’exprime sous forme de violence physique : une femme ne peut pas marcher seule dans la rue sans avoir la main aux fesses ! Elle ne peut pas rentrer seule tard le soir à cause du risque de viol. Il me semble que la violence sexuelle croît au fur et à mesure que la crise économique se développe. Dans notre société machiste, plus l’homme a d’enfants, plus il est bien considéré : pour cette raison le mari va empêcher sa femme de prendre des moyens contraceptifs. Ainsi les taux de fécondité sont très élevés (dans la « Selva », c’est-à-dire la forêt vierge, 8 enfants en moyenne, 7 dans la montagne et 5 sur la côte).

La majorité des analphabètes au Pérou sont des femmes. En général la femme analphabète est originaire de la montagne, et elle vient en ville pour chercher du travail. Elle y trouve un emploi de domesti- sont jetées à la rue. Elles sont opprimées aussi parce qu’elles viennent de la montagne et sont indiennes. Aujourd’hui dans les villes, ce qui est indien peut être à la mode, mais les indiennes qui travaillent dans ces villes sont victimes du racisme !

• Quel est le lien du mouvement des femmes au Pérou avec le mouvement populaire ?

— Nos revendications font partie d’une bataille plus vaste pour le changement et cela implique un lien avec la lutte de tout le peuple péruvien. Nous sommes la moitié de ce peuple. Ces dernières années, le droit des femmes au travail était notre revendication centrale, et nous nous sommes mobilisées pour défendre les travailleuses en lutte des entreprises de confection « Lucy » et d’électroménager « Conel ». Les ouvrières avaient occupé ces usines qui avaient fermé. Nous avons soutenu leur lutte pour la remise en marche, par elles-mêmes, de leurs usines.

La lutte contre le viol s’est concrétisée dans une manifestation le 27 novembre 1982 pour dénoncer un cas de viol contre une paysanne par les « Sinchis » (forces de police) dans la ville de Ayacucho. On a fait

PEROU aussi une campagne contre le concours de « Miss Univers » qui a eu lieu l’année dernière à Lima. Evidemment nous avons dénoncé ce concours, et la mise en compétition des femmes ; nous avons aussi dénoncé les critères de beauté occidentaux, qui nient la spécificité de notre race péruvienne... Nous avons organisé une manifestation avec un groupe de théâtre de femmes « Retablo » : alors que se déroulait le concours officiel sur la place centrale de Lima, nous sommes sorties dans les rues adjacentes avec un gros moutpn déguisé en « Miss Univers », des comédiennes représentaient « Miss Inflation », « Miss Chômage », « Miss Faim », « Miss Démocratie ». Nos comédiennes ont remporté les suffrages de la rue !

A l’occasion de ces campagnes, divers secteurs de femmes comme les « Clubs des mères », ou des organisations non féministes se sont intégrés à notre lutte. On a fait des manifestations avec les syndicats des employés de maison, les syndicats des instituteurs, et parfois les commissions femmes des partis politiques '. Cela a contribué à élargir notre audience et à constituer un mouvement féministe large où nous sommes capables de défendre notre propre cause, avec notre personnalité.

• Comment le mouvement des femmes participe-t-il à la lutte pour le changement social ?

— Le féminisme est apparu au Pérou avec... beaucoup de passion ! Nous menons avec force" le combat contre l’oppression et l’exploitation que nous subissons. Notre lutte pour l’égalité implique la mise en question de toute la vie quotidienne ; nous refusons les sujets tabous, le fossé entre vie publique et vie privée. Cela implique une révolution idéologique. Nous voulons en premier lieu combattre et surmonter le sentiment de culpabilité qui constamment accompagne les femmes et qui est un élément central de démobilisation. Nous demandons une égalité qui ne soit pas pour un futur indéterminé, mais qui commence aujourd’hui, nous voulons mettre en cause la division sexiste des rôles. Cette exigence met aussi en question les formes traditionnelles de la lutte politique. C’est pourquoi les femmes luttent contre tous les privilèges, pour une démocratie totale.

' Quels sont les groupes qui existent aujourd’hui au Pérou et comment se coordonnent-ils ?

— A partir de 1979, des groupes féministes sont apparus : groupe « Flora Tristan », « Alimuper », mouvement « Manuela Ramos », le « front socialiste des femmes » et l’organisation « femmes en lutte ». Dès le début, ces groupes ont ressenti la nécessité de se constituer en organisation collective, pour pouvoir mener les campagnes pour les droits et la libération des femmes. Ainsi est née la « Coordinadora » ou comité coordinateur des organisations féministes, dès 1979. Tous les groupes sont représentés et plusieurs campagnes ont été impulsées. Le plus important, c’est que nous avons appris à fonctionner de manière collective, sans sectarisme, chaque groupe gardant son travail particulier, par exemple sur la santé ou sur la sexualité. Quand la Coordinadora lance une campagne, beaucoup de femmes se mobilisent, y compris des femmes d’organisations non-féministes, comme les groupes « Creatividad Cambio », institut Maria Alvarado, « El Pozo » qui travaille avec les prostituées, etc. La Coordinadora est ouverte à tous les groupes qui apparaissent au Pérou.

* Quelle est la situation des femmes face à l’avortement ?

— Il y a 160 000 femmes qui meurent par an au Pérou à la suite d’un avortement clandestin. Pour cette raison, on a mené en 1978 une campagne pour la légalisation de l’avortement. Au Pérou, l’avortement est une pratique quotidienne mais silencieuse, car le poids de la religion est très fort et le pays très catholique. La pratique de l’avortement s’est généralisée dans tous les secteurs les plus pauvres de la population. On utilise des aiguilles à tricoter ou des potions d’herbes traditionnelles pour provoquer l’avortement. La clandestinité est extrêmement dangereuse : plus de la moitié des femmes qui sont en prison de nos jours, le sont parce qu’elles ont avorté. La campagne pour la légalisation de l’avortement reste donc d’actualité et soulève la question plus vaste de la libre disposition de son corps.

Nous menons aussi une lutte pour le droit à l’éducation sexuelle, car il y a une ignorance totale des femmes sur ce thème. A cause de cette méconnaissance, les femmes sont victimes de la mafia des médecins ; à l’insu des femmes des expériences médicales sont pratiquées ; des pilules qui sont périmées aux Etats-Unis, ou interdites de vente sont distribuées gratuitement au Pérou. Nous devons donc mener un combat pour la libre disposition de notre corps, et pour l’accès à une contraception libre et gratuite mais volontaire.

• Que font les groupes femmes pour le 8 mars ?

— A partir de 1979 nous avons organisé collectivement la journée internationale des femmes. Cette année, nous préparons une grande manifestation à l’appel de la Coordinadora, sur les revendications féministes, liées au développement de la crise économique. Nous nous sommes mobilisées pour soutenir les femmes nicaraguayennes en lutte avant le triomphe de la révolution. Nous avons aussi fait une grande mobilisation parce qu’en juin 1978, trois femmes argentines avaient été arrêtées au Pérou par les forces argentines, et emprisonnées. Ces femmes faisaient partie des mères de la Place de Mai, des mères de disparus politiques : elles ont été retrouvées mortes en Espagne.

• Quels vont être les thèmes principaux de la deuxième rencontre féministe latino-américaine et caraïbe ?

— Cette deuxième rencontre va essayer de continuer la ligne de la première, qui a eu lieu à Bogota en juillet 1981. Les groupes féministes des différents pays d’Amérique latine et des Caraïbes vont y participer. Nous travaillerons sur le thème central du patriarcat en Amérique latine. Nous discuterons aussi sur les thèmes « femmes et sexualité », « femmes et politique », « femmes et culture ». Cette rencontre sera aussi l’occasion d’un débat sur les avancées du mouvement de libération des femmes ces dernières années en Amérique latine. Nous voulons échanger les expériences des différents groupes féministes.

• Tu appartiens au groupe « Femmes en lutte ». Peux-tu nous raconter comment ce groupe s’est formé et les activités qu’il développe ?

— « Femmes en lutte » est apparue en 1979, à un moment de montée de la lutte des classes, et nous nous sommes constituées à l’époque de l’occupation de Lucy et Conel comme une organisation très liée à la lutte des femmes travailleuses. Nous avons impulsé la campagne pour les soutenir. Par la suite nous avons eu beaucoup d’activités. Après en avoir discuté, nous avons décidé de lutter sur le thème « Femmes et sexualité » : nous nous sommes organisées en commission. Pour approfondir ce thème et dégager les conséquence sur les revendications. Par ailleurs nous avons le projet de former un groupe de cinéma. Ainsi à l’heure actuelle notre groupe a deux préoccupations : le thème de la sexualité, et la parution d’un périodique à diffusion de masse.

Paris, le 30 janvier 1983

Notes

  1. 1. Commision féminine du PRT, de UNIR, de l’UDP, etc.

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