La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Palestine : Scènes de l’occupation en Cisjordanie : La résistance au féminin

· Cahiers du féminisme, n° 23, février - mars 1983 · p. 27-31 · 3 861 mots

L'émotion et l'indignation soulevées , l'été dernier, par les bombardements des camps de réfugiés au Liban et par les massacres de Sabra et Chatila sont aujourd’hui largement retombées. Et les brumes de l’oubli se sont à nouveau refermées sur le peuple palestinien.

La diplomatie semble avoir repris le devant de la scène. Les feux de la rampe sont désormais braqués sur le ballet que mènent les dirigeants du monde arabe (bien muets lorsque les obus israéliens s’abattaient sur les camps) autour d'une prétendue « solution pacifique à la crise du Moyen-Orient ». Et tous les commentateurs d’évaluer les pressions que pourront exercer les États-Unis sur leur protégé rebelle, Menahem Begin, ou de spéculer sur les chances de l’opposition travailliste de revenir au pouvoir en Israël.

Pendant que s’échafaudent ces « plans de paix », les soldats israéliens installent leurs quartiers d’hiver au Liban. Et dans les territoires occupés de Cisjordanie et de la bande de Gaza, le gouvernement sioniste poursuit inexorablement son entreprise : préparer l'annexion pure et simple, le rattachement de ces régions au « Grand Israël ». Un document gouvernemental prévoit la création en quelques années de trente-cinq nouvelles implantations israéliennes en « Judée et Samarie » (Cisjordanie), ce oui porterait la population juive de cette région de 30.000 à 170.000 personnes1 .

Face à cette entreprise, c’est leurs terres, leurs maisons, leur droit même à rester dans leur pays, que les Palestiniens doivent défendre. Malgré la répression, malgré les contraintes multiples nées de l’occupation militaire israélienne, leur détermination ne cesse de se renforcer. La résistance s’intensifie, même si elle ne s’exprime pas tous les jours de façon spectaculaire : il y a celle des combattants qui luttent les armes à la main, et il y a aussi celle des « samidin » (d’après un mot arabe qui signifie « ténacité », « persévérance »), ces milliers d’hommes et de femmes qui pratiquent le « sumud », c’est-à-dire s’efforcent, quotidiennement, de faire front, de résister aux pressions de l’occupant, de « s’accrocher à [leurs] demeures et à [leurs] terres par tous les moyens »2.

SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE

C’est sur les femmes en grande partie que repose cette pratique du « sumud », cette résistance anonyme, au jour le jour. Beaucoup d’hommes en effet, ayant vu leurs terres confisquées par les Israéliens, ont été contraints de partir chercher du travail dans les pays arabes voisins. Demeurées sur place, les femmes sont amenées à jouer un rôle beaucoup plus important qu ’autrefois : c’est elles désormais qui se trouvent confrontées directement à l’occupation sioniste, aux tracasseries administratives quotidiennes, aux difficultés économiques de tous ordres (Israël importe dans les territoires occupés son inflation, supérieure à 100%). Sans parler de ces familles qui, du jour au lendemain, se retrouvent à la rue, complètement démunies, parce que les soldats israéliens, soupçonnant l’un des leurs d’appartenir à l’OLP (ou simplement de l’aider), ont dynamité leur maison...

C’est pour tenter de faire face à tous ces problèmes que sont nées, dans plusieurs villes ou villages palestiniens, des associations de femmes, à l’image de celle créée à El Bireh par Samiha Khalil (voir plus loin des extraits de son témoignage, publié dans un ouvrage récent 3).

Maintenir l’identité palestinienne...

A l’origine, ces organisations ne se veulent pas autre chose que des associations d’entraide : « Tout le monde est dans le besoin, pourquoi ne pas aider les gens ? J’ai pensé qu’ individuellement on ne pouvait rien faire et peu à peu, l’idée de créer une association a fait son chemin, explique Samiha Khalil : l’Association de l’Union des femmes arabes. Nous avons commencé avec un jardin d’enfants, un centre d’alphabétisation, un centre de couture. » Mais rapidement, cette organisation a été amenée à prendre en charge bien d’autres activités, pour répondre aux besoins en matière de santé, d’éducation, de formation professionnelle, etc. : besoins nés des limitations que l’administration israélienne impose volontairement au fonctionnement des services publics dans les territoires occupés.

Même si la plupart des autres associations de femmes n’atteignent pas un niveau de développement égal à celui de l’Association d’El Bireh, elles représentent une forme non négligeable de « résistance civile » à l’occupation : en assurant, grâce à leurs ateliers de production, un minimum de ressources aux populations locales, elles permettent le maintien d’une certaine activité économique dans les territoires occupés et enrayent ainsi le processus d’exode qu’ Israël cherche à encourager.

Ces associations jouent également un rôle important dans le maintien et la transmission du patrimoine culturel du peuple palestinien : elles font revivre et connaître

Le projet sioniste

Le projet du gouvernement israélien est très clairement décrit dans un document publié en 1980 par l’Organisation sioniste mondiale1 :

« En raison des pourparlers sur l’avenir de la Judée et de la Samarie, il devient nécessaire d’engager une course contre la montre. Durant cette période de négociations, tout sera déterminé par les faits accomplis que nous aurons imposés dans les territoires. »

L’objectif des implantations de colonies israéliennes est présenté sans détour : « Réduire au minimum le danger de la création d’un nouvel État arabe dans ces territoires. » Et le document précise : « Isolée par les implantations juives, la population locale éprouvera des difficultés à maintenir une continuité territoriale et politique. Notre intention de conserver la Judée et la Samarie pour toujours ne doit faire aucun doute. »

Cet encerclement des centres de population arabe par les colonies juives doit aboutir à un quadrillage de l’ensemble de la Cisjordanie; du nord au sud et d’est en ouest, les nouvelles villes de colons seront reliées par de grands axes routiers (en cours de construction) évitant totalement les villages arabes : c’est une véritable société d’apartheid qui se met en place par cette stratégie de conquête méthodique.

Mais pour réaliser cet objectif, l’installation de nouveaux colons ne suffit pas : il faut aussi limiter le plus possible le nombre de Palestiniens vivant dans ces territoires. Tout est donc fait pour décourager les habitants et les contraindre à l’exil : contrôles militaires incessants, multiplication des tracasseries administratives, harcèlement et intimidation systématiques, humiliation permanente... Les multiples restrictions apportées à l’activité économique des territoires occupés (expropriation de terres, détournement de l’eau au seul profit des terres des colons juifs, fermeture des banques arabes, etc.) et la tentative d’étouffer même toute expression de la culture palestinienne : ces mesures n’ont également pas d’autre but. Tout est mis en œuvre pour concourir à la réalisation du grand dessein sioniste.

les chants et danses d’autrefois, les traditions de l’artisanat local. Cette démarche pourra sembler « passéiste » à des yeux d’Occidentales. Mais il faut savoir que le sionisme, dans sa volonté de nier l’existence du peuple palestinien, va jusqu’à tenter d’étouffer toute forme de manifestation culturelle, à moins qu’il ne cherche — autre façon de procéder — à s’approprier cette culture : une compagnie commerciale israélienne exporte ainsi à l’étranger, sous l’étiquette « Produits de l’artisanat israélien », des robes minutieusement brodées à la main par... les paysannes palestiniennes, à qui la compagnie achète ces robes pour une bouchée de pain. Aussi, par les témoignages qu’elles apportent de la culture palestinienne, les associations féminines contribuent-elles à la lutte pour le maintien de l’identité du peuple palestinien.

... sans maintenir les traditions

Les différentes activités de ces associations constituent autant de brèches ouvertes dans le dispositif soigneusement mis au point par le sionisme pour écraser le peuple palestinien. Mais en même temps, elles bousculent bien des traditions de la vieille société palestinienne : voilà que les femmes, pour qui la seule place reconnue jusqu’ici était le foyer domestique, se mettent à jouer un rôle de plus en plus important dans la vie de la communauté tout entière ! N’en déplaise à certains pères ou maris nostalgiques, maintien de l’identité palestinienne ne signifie pas forcément maintien de toutes les traditions...

Au départ, la démarche qui amène les femmes à se regrouper n’a cependant rien de révolutionnaire : la non-mixité ne fait qu’obéir à l’idéologie traditionnaliste qui veut que partout et en toutes circonstances, la ségrégation la plus stricte soit respectée; et l’adhésion à une association de caractère humanitaire est la seule activité sociale admise pour les femmes. Le nom de l’Association des femmes d’El Bireh est significatif des objectifs visés lors de sa constitution : « In’Ash el Usra », c’est-à-dire : « Pour que vive la famille »...

L’entrée dans le domaine des hommes

Mais les choses, en général, évoluent vite : amenées à prendre des initiatives, à assumer des responsabilités plus grandes, ces femmes y puisent un sentiment de dignité nouvelle, qui leur fait relever la tête et sape l’ancien schéma de la soumission féminine. Et voici qu’en menant ces actions, elles ont mis le pied sur un terrain jusqu’ici réservé aux hommes : la politique. Pourquoi s’arrêteraient-elles là ? Désormais, on va les voir prendre des initiatives

PALESTINE

L’association des femmes d’El Bireh

« En 1965, nous [les femmes d’El Bireh] avons créé l’association “In’ash el Usra”. Au moment de la guerre de 1967, trois villages furent détruits par les Israéliens, près de Latroun. Il y avait cent mille personnes sans abri, les nouveau-nés étaient couchés sur du journal à même le sol. Comment satisfaire tous ces réfugiés ? Nous avons commencé à recueillir de l’aide dans chaque maison. Nous avons organisé un comité pour collecter de l’argent auprès de tout le monde [...]

« ...Par la suite, nous nous sommes dit que nous ne pouvions pas demander aux Palestiniens de boycotter les usines israéliennes si nous ne leur proposions pas de travail. Alors l’Association a créé un centre de formation pour les jeunes filles. Nous avons commencé par le centre de couture. Nous avons organisé un bazar pour vendre ce qui était produit. A chaque projet nous avons associé la formation et la production, l’argent recueilli servait à financer de nouveaux projets. Après le centre de couture nous avons créé le centre pour la fabrication de tricots ainsi que les activités de broderie à la main et à la machine.

« ...Lorsque nous avons entendu les Israéliens dire dans la presse qu’ils étaient arrivés dans un pays qui était un désert, nous avons été surpris de voir que ces mensonges n’étaient pas réfutés en Europe, aux États-Unis. Pour bien montrer qu’il y avait toute une culture palestinienne, nous avons fondé notre centre de recherche sur le folklore palestinien, un musée a été ouvert pour présenter les traces de notre passé, et nous avons commencé à écrire sur les coutumes de notre pays. »

Le témoignage de Samiha Khalil figure, avec une vingtaine d’autres, dans l’ouvrage « Mémoires palestiniennes : la terre dans la tête ». Il s’agit de récits autobiographiques de Palestiniens et Palestiniennes vivant dans les territoires occupés ou dans les pays arabes voisins. C’est l’Association des femmes d’El Bireh qui a recueilli ces témoignages pour la Cisjordanie.

plus directement politiques, organiser des manifestations, des sit-in, des grèves.

Raymonda Tawil raconte dans son livre4 l’une de ces manifestations, qui eut lieu à Naplouse en 1968 après l’arrestation par les Israéliens d’un grand nombre de membres de la résistance : « A l’heure fixée, sept cents femmes pénétrèrent dans les locaux de la municipalité et s’installèrent pour y veiller toute la nuit. L ’atmosphère était tendue et agitée, il y avait dans l’air de la joie en même temps que la peur de l’inconnu. Les femmes étaient le fer de lance de l’opposition de la population à Naplouse. Quelle audace !

« ...[Le lendemain] nous sommes sorties du bâtiment. En masse nous avons parcouru les rues, et des milliers d’autres femmes se sont rapidement jointes à nous pour former la plus grande manifestation qui ait eu lieu à Naplouse depuis le début de l’occupation. [...] Cette manifestation de femmes constituait en elle-même une importante révolution. »

Que de tabous balayés en effet : ces femmes seules dans la rue, « exposées » aux regards des hommes et, pire encore, des étrangers (les journalistes venus pour rendre compte de la manifestation) !

Depuis, ce genre d’initiative s’est multiplié et est devenu pratiquement chose courante. Les associations féminines, bien organisées, disposant d’un réseau important d’adhérentes, représentent même l’un des principaux instruments de la protestation contre l’occupation. En août dernier, elles ont aussi organisé des manifestations dans plusieurs villes, à Jérusalem,

Naplouse, Bethléem, pour protester contre l’invasion israélienne au Liban.

La libération des femmes : quel contenu ?

Tout ceci constitue une avancée très importante dans la voie de l’émancipation des femmes palestiniennes. Les nécessités de la lutte contre la domination sioniste ont obligé les femmes à bousculer les traditions; certains tabous parmi les mieux ancrés, tel celui de « l’honneur des femmes », commencent à s’effriter, comme on le lira plus loin.

Il serait prématuré pour autant de conclure à l’existence d’un large mouvement de radicalisation féministe. Raymonda Tawil, qui raconte dans Mon pays, ma prison l’histoire de son double combat pour « la libération de [son] peuple et [sa] libération personnelle », n’est encore qu’un cas très à part dans la société palestinienne. La plupart des autres femmes, même les plus actives, disent avant tout leur fierté de servir la cause de leur pays, mais remettent rarement en question leur propre situation en tant que femme. Si l’expression « libération des femmes » revient souvent dans leur bouche — de même qu’elle figure dans tous les écrits ou déclarations des organisations de résistance — elle n’a le plus souvent pas d’autre contenu que la participation des femmes à la lutte de libération de tout le DeuDle.

Tout ce qui touche au domaine privé reste sujet tabou — ne parlons pas de la sexualité ! Quant à la question du contrôle des naissances, elle est particulièrement délicate : malgré la pauvreté et l’insécurité, les femmes continuent à avoir beaucoup d’enfants, et les revendiquent : « La natalité doit être forte pour que le peuple palestinien continue d’exister en face d’Israël. Nous n’avons pas de territoire, c’est par notre nombre que nous existons, si bien que les revendications de contraception ou d’avortement libre n’existent que dans les milieux bourgeois. » 5

C’est l’attitude qu’on rencontre le plus souvent chez les femmes dans tous les mouvements de libération nationale : « La révolution a besoin de combattants, donc d’enfants. »

Mais une fois encore, sous la pression des contraintes extérieures, l’évolution se poursuit. L’aggravation permanente de la situation économique, et les entraves qu’apportent les autorités israéliennes à la réception des fonds envoyés par les Palestiniens émigrés à leur famille, obligent de plus en plus de femmes à chercher elles aussi un travail salarié, chez les employeurs palestiniens de préférence (mais les possibilités sont limitées) ou dans les usines israéliennes.

Fêter le 8 mars sous l’occupation

Et l’on voit progressivement se former des regroupements de travailleuses; la question des problèmes spécifiques des femmes commence à être abordée et discutée publiquement. Le 8 mars 1982, par exemple, fut célébré dans plusieurs villes de Cisjordanie, par des initiatives auxquelles l’hebdomadaire palestinien Al-Fajr donna un large

SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE

L’honneur perdu des palestiniennes

écho6. Si la partie spectacle (chants et danses traditionnels, expositions d’artisanat féminin) occupait dans ces manifestations une place assez importante, il y eut aussi, en différents endroits, des débats autour du rôle de la femme comme travailleuse et des revendications d’égalité au travail et à la maison. Cinq cents femmes participèrent à celui organisé à Jérusalem. A Ramallah, le Comité des femmes travailleuses fit signer une pétition demandant que le 8 mars soit un jour chômé et payé.

Ce type d’initiatives est significatif d’une évolution importante : l’attitude habituelle des organisations du mouvement palestinien est plutôt celle de cette responsable de l’Union des femmes palestiniennes de Gaza, qui explique au journaliste d’v4/-Fajr qu’il n’y a pas lieu de célébrer le 8 mars en raison de la situation politique des territoires occupés.

Tout aussi significative, cette brochure intitulée « La voie des femmes », publiée par le Comité des femmes travailleuses de Cisjordanie, à l’occasion du 8 mars 1982 également, et dont Al-Fajr reproduit de larges extraits7. Ce texte dénonce la situation des femmes dans le monde arabe, la non-reconnaissance de leurs droits; mais il analyse aussi, de façon très critique, la position sur ces questions des différents partis et gouvernements qui se réclament du mouvement de libération nationale arabe, ou se disent « socialistes » : quelques slogans, mais bien peu de choses dans la pratique. Le sort des femmes algériennes, revoilées et renvoyées à la maison après avoir participé à la lutte d’indépendance, y est particulièrement dénoncé.

Ce texte pose ainsi les jalons d’un débat capital pour l’avenir des femmes palestiniennes : si la lutte de libération nationale peut avoir des répercussions très importantes sur les rapports sociaux, et la condition des femmes en particulier, comme on vient d’en voir quelques exemples, le sort des Algériennes est là pour rappeler aux Palestiniennes que c’est à elles de s’organiser pour consolider ces acquis et ne pas se retrouver, à leur tour, les dupées de l’Histoire.

Anne-Marie Granger

Si la société patriarcale arabe ne reconnaît aucun droit aux femmes et les considère comme d’éternelles mineures, elle fait cependant reposer sur celles-ci l’honneur et la réputation de toute leur famille. Tout au long de leur vie, les femmes arabes se devront d’observer de façon la plus stricte les règles de vertu et de moralité édictées par la société, afin de préserver cet « honneur ». Et malheur à celles qui transgresseraient les interdits...

Tabou numéro un : le sexe, bien entendu. Pour une femme, expérience sexuelle ne peut signifier que honte, déchéance. L’important pour les femmes, c’est de protéger leurs organes génitaux, et pour les jeunes filles, de garder leur virginité : « L’honneur d’un homme est sauf tant que les femmes de sa famille savent préserver leurs hymens », explique Naoual El Saadaoui1. L’honneur d’un homme dépend du comportement des femmes de sa famille (son épouse, ses filles, ses sœurs) et non du sien (un proverbe arabe ne dit-il pas que « pour un homme, seul le portefeuille peut être source de déshonneur » ?)

Ainsi, un viol ne sera pas considéré comme un crime contre la femme — se sou-cie-t-on d’ailleurs de ce qu’elle peut ressentir ? — mais comme une catastrophe pour toute la famille, à moins qu’on ne réussisse à étouffer l’affaire pour sauvegarder « l’honneur ».

Les Israéliens, dans leur entreprise de soumission du peuple palestinien, ne se privent pas de chercher à exploiter ces « susceptibilités en matière de sexualité » dont parle Naoual El Saadaoui. Si le viol d’une femme amène honte et déshonneur sur toute sa famille — se disent-ils -la menace de viol peut être un bon moyen de pression.

Aussi est-il fréquent, lors de l’arrestation de femmes palestiniennes, d’entendre ceci dans la bouche des soldats ou des enquêteurs israéliens : « On va t’emmener dans une pièce où tu seras violée. » À une autre, on dira : « On va faire courir dans ton village le bruit que tu n ’es plus vierge et que tu es enceinte. »

Si ces menaces s’avèrent insuffisantes, alors on passe à un échelon supérieur : la femme sera effectivement violée, devant son père ou son fiancé que l’on fait venir exprès pour assister à la scène. Rasmiyya Odeh raconte comment, lorsqu’elle était en prison, les Israéliens ont voulu obliger son père à la violer lui-même2 !

La menace de viol n’est plus l’arme absolue

Mais, au milieu des bouleversements que provoquent l’occupation israélienne et la résistance qu’elle fait naître, même les tabous les plus solides commencent à être ébranlés. Raymonda Tawil apporte dans son livre3 des témoignages de cette évolution, qu’elle constate dans l’attitude des jeunes Palestiniennes qui sont arrêtées et condamnées par les Israéliens : « Rada El Naboulsi rapporta au juge, au cours de son procès, comment on avait tenté de la violer lors de ses interrogatoires. Elle parlait ouvertement et sans équivoque, sachant bien pourtant que sa famille était dans la salle et ne perdait aucune de ses paroles. [...] En utilisant ces méthodes, les interrogateurs israéliens croyaient pouvoir tirer parti de l’obsession de l’honneur et de la virginité, traditionnelle chez la femme arabe. Ils menaçaient leurs prisonnières de “déshonneur” si elles refusaient de répondre à leurs questions. Mais cette tactique dénuée de scrupules était loin d’être aussi efficace qu’elle aurait pu l’être dans le passé. »

Quand les tabous s’effritent...

On pourrait citer bien d’autres témoignages de cette évolution, considérable si l’on songe qu’elle est en train de saper l’un des piliers de la société patriarcale. La romancière palestinienne Sahar Khalifa rapporte, par exemple, ce dialogue entre des soldats israéliens et une jeune Palestinienne qu’ils viennent d’arrêter dans une manifestation4 : « Toi nous te connaissons, nous savons que tu n ’as pas peur des coups [ils l’avaient déjà battue sans résultats], mais nous savons de quoi tu as peur », lui disent-ils de façon à ce que tout le monde entende. Ce oui signifiait : « que nous t’humilions sur le plan sexuel ». Mais la jeune fille, ouvrant son vêtement, leur montra sa poitrine en disant : « C’est de ça que vous pensez que j’ai peur ? Vous vous trompez ! »

Et Sahar Khalifa ajoute : « Il faut bien comprendre la portée d’un tel geste, devant les hommes qui participaient à la manifestation, les commerçants conservateurs de la ville, etc. Il était certain que sa famille le saurait. Ceci vous donne une idée des changements qui sont intervenus, au cours des dernières décennies, dans la mentalité des femmes palestiniennes. »

Autres exemples, ces gestes de Palestiniennes ouvrant leur blouse ou relevant leur jupe en public (lors des procès, devant les juges mais aussi leur famille, ou devant des journalistes étrangers venus enquêter dans les territoires occupés) pour montrer les traces de coups et les brûlures de cigarettes, sur les seins ou le haut des cuisses, portés précisément à ces endroits-là par les Israéliens, qui comptaient sur le poids des tabous pour protéger leurs agissements. Ils ne sont pas les moins surpris d’entendre aujourd’hui ces Palestiniennes s’écrier : « Notre honneur, ce n’est pas notre corps, c’est notre pays5 ! »

Cette attitude nouvelle a donné naissance, en Palestine, à ce dicton qui eût été impensable il y a quelques années (mais n’est pas dépourvu d’ambiguïté) : « Al-ard qabl al-’ird », c’est à dire : « La terre avant l’honneur de nos femmes. »

Anne-Marie Granger

Notes :

1. Naoual el Saadaoui : « La face cachée d’Ève : les femmes dans le monde arabe », Ed. Des femmes, 1982.

2. Témoignage publié dans l’article de Soraya Anto-■dns, « Femmes prisonnières pour la Palestine », in * Revue d'études palestiniennes » n°l, automne 1981.

3. Raymond » Hawa-Tawil : « r Mon pays, ma prison : une femme de Palestine », Ed. du Seuil, 1979.

4. Interview donnée par Sahar Khalifa aux « r Cahiers du féminisme » n°12, mars-avril 1980.

S. Lors du procès de trois jeunes Palestiniennes, rapporté par Leila Khaled (militante du FPLP) dans « Mon peuple vivra : autobiographie d'une révolutionnaire », Ed. Gallimard, 1973.

Notes

  1. 1. Document cité par Francis Cornu dans sa série d’articles «Cisjordanie : Daoud contre Goliath » (Le Monde des 31 mars, 1er, 2 et 3 avril 1982).
  2. NOTES :
  3. 1. Chiffres auxquels il faut ajouter les 60.000 habitants israéliens des nouveaux quartiers de la partie Est de Jérusalem.
  4. 2. Raja Shehadeh «Tenir bon : journal d'un Palestinien en Cisjordanie occupée », Ed. du Seuil, 1983.
  5. 3. «Mémoires palestiniennes : la terre dans la tête », témoignages recueillis par Anwar Abu Eishe, Ed. Cjan-cier-Guénaud, 1982.
  6. 4. Raymonda Hawa-Tawil : «Mon pays, ma prison : une femme de Palestine », Ed, du Seuil, 1979.
  7. 5. Entretiens avec une femme palestinienne, paru dans «Remue-Ménage » n°I, mai 1979.
  8. 6. «Al-Fajr » du 12-18 mars 1982.
  9. 7. idem.
  10. Notes :
  11. 1. Naoual el Saadaoui : «La face cachée d’Ève : les femmes dans le monde arabe », Ed. Des femmes, 1982.
  12. 2. Témoignage publié dans l’article de Soraya Anto-■dns, «Femmes prisonnières pour la Palestine», in * Revue d'études palestiniennes » n°l, automne 1981.
  13. 3. Raymond» Hawa-Tawil : «r Mon pays, ma prison : une femme de Palestine », Ed. du Seuil, 1979.
  14. 4. Interview donnée par Sahar Khalifa aux «r Cahiers du féminisme » n°12, mars-avril 1980.
  15. S. Lors du procès de trois jeunes Palestiniennes, rapporté par Leila Khaled (militante du FPLP) dans «Mon peuple vivra : autobiographie d'une révolutionnaire », Ed. Gallimard, 1973.

Une erreur sur cette page ?