Si, en France, les discours sur les sacrifices nécessaires en temps de crise commencent à nous devenir fa -miliers, en Belgique c'est un refrain que les travailleurs entendent depuis longtemps déjà. Il est vrai que ce pays est frappé de manière particulièrement brutale par la crise depuis 1973 (avec le taux de chômage le plus élevé d’Europe). Dès 1976, en réponse à la revendication syndicale des trente-six heures pour tous, le patronat belge pro -posait le développement du travail à temps partiel comme solution au chômage. Cette mesure, bien évidemment, s’adressait tout particulièrement aux femmes. Elle s’inscrivait dans un plan d’attaques généralisées contre tous les acquis des travailleurs : licenciements massifs (en raison notamment de l’automatisation), augmentation des cadences, remise en cause de l’indexation des salaires sur les prix.
Les féministes n’ont pas été les dernières à réagir à cette situation. Dès le 8 Mars 1980, les groupes féministes socialistes (courant lutte de classe du mouvement autonome des femmes en Belgique) organisaient une conférence nationale de femmes pour débattre des réponses à apporter face à la crise. Y ont participé les femmes de toutes les composantes du mouvement ouvrier et féministe belge à l’exception des femmes membres des syndicats chrétiens.
A l’issue de cette conférence, une plate-forme de revendications fut adoptée à l’unanimité, ainsi que le principe d’actions communes, à commencer par l’organisation en commun d’une manifestation pour le 8 Mars 1981.
Entre-temps, en décembre 1980, le gouvernement (coalition des démocrates-chrétiens et des socialistes) ne trouvait
Plate-forme des comités « Femmes contre la crise »
POUR LE DROIT AU TRAVAIL
Nous exigeons une réduction radicale du temps de travail pour tous, avec maintien du salaire, sans augmentation du rythme et avec embauches compensatoires.
POUR LE DROIT AUX ALLOCATIONS DE CHOMAGE POUR TOUS
Suppression des AR* de De Wulf et de toute autre discrimination des non-chefs de famille (en majorité les femmes et les jeunes). Pas de taxation des allocations des non-chefs de famille !
MAINTIEN DU POUVOIR D’ACHAT
Pour le rétablissement intégral de la liaison des salaires à l’index. Ceci est un minimum pour garantir notre pouvoir d’achat.
Pas de nouvelles hausses de la TVA qui touchent lourdement les petits revenus.
POUR L’INDEPENDANCE ECONOMIQUE DES FEMMES
Le droit au travail en tant qu’individu, le droit au chômage indépendamment du revenu familial, sont la base pour l’indépendance économique des femmes. Nous nous opposons à toute réforme fiscale qui ne tiendrait plus compte de l’individu mais du revenu familial.
Pas de sanctions fiscales des femmes travailleuses. Maintien du système de décumul !
*AR : arrêtés royaux.
rien de mieux pour répondre à la montée du chômage que de diminuer les allocations chômage des personnes « non chefs de famille », des femmes pour la plus grande partie...
Dès que cette mesure fut connue, elle suscita une réaction immédiate et très vive de toutes les femmes : une manifestation organisée sur le champ à Bruxelles rencontra un large écho puisqu’elle entraîna même les femmes du syndicat chrétien et de l’organisation chrétienne « Vie féminine ».
C’était le début d’un rapprochement dans l’action de femmes d’horizons politiques aussi différents que le mouvement des femmes, les syndicats (FGTB et CSC)
(1 ), les partis de gauche (PS, PC), ou d’extrême gauche (LRT, PTB) (2). Néanmoins, cette volonté commune de refuser que les femmes fassent les frais de la crise ne put aboutir le 8 Mars 1981. En effet, le mot d’ordre de dépénalisation de l’avortement, inclus dans la plate-forme du 8 Mars, justifia le refus de la direction du syndicat chrétien de soutenir l’appel à. la manifestation. Cependant, les femmes chrétiennes de Liège n’hésitèrent pas à y participer.
Mais on n’en resta pas là. Dans toutes les régions, des comités unitaires furent mis en place, sous le sigle « Femmes contre la crise ». Ils furent coordonnés à l’échelle nationale, et pour lever tout obstacle à la participation de femmes chrétiennes à ce mouvement, il fut décidé de ne pas faire figurer la question de l’avortement dans la plate-forme unitaire. Des comités locaux très différents se constituèrent partout pour préparer la manifestation du 8 Mars 1982. Le caractère massif de celle-ci (dix mille personnes environ), la participation importante de femmes travailleuses syndicalistes, s’intégraient dans une montée générale des luttes ouvrières en Belgique à cette époque (un mouvement vers la grève générale en défense de l’échelle mobile des salaires se dessinait alors). Ce fut le point culminant de la mobilisation unitaire car fin 1982, la FGTB amorçait un tournant qui la conduisit à soutenir la politique d’austérité du gouvernement, au moment même où celui-ci entamait une campagne systématique en faveur du travail à temps partiel (brochures de propagande, mesures incitatives, discours répétés sur le thème bien connu de l’harmonie entre travail et vie familiale...). Comment, dans ces conditions, les femmes de Bekaert-Cokerill, en lutte depuis août 1982 contre les licenciements et contre le travail à temps partiel obligatoire pour les femmes non chefs de famille, pouvaient-elles compter sur le soutien des directions syndicales ?
C’est un fait que ni la confédération chrétienne, ni les fédérations de la métallurgie des deux syndicats, ni même les délégués syndicaux de leur entreprise n’ont apporté un quelconque appui à leur lutte. Pire, certaines femmes syndicalistes furent empêchées d’agir. Seule la commission féminine de la FGTB, bien isolée et sans véritable influence, manifesta sa solidarité. Dans cette bagarre, les femmes de Bekaert-Cokerill n’ont pu compter que sur les comités « Femmes contre la crise ». Malheureusement, malgré leur détermination, treize femmes de Bekaert sont aujourd’hui licenciées et n’ont d’autre recours qu’une démarche en direction de la cour de justice européenne. Mais leur lutte fut si exemplaire qu’elle a contraint la direction du PS wallon, pourtant favorable au temps partiel, à déléguer une de ses élues au Parlement européen pour les soutenir.
Depuis, les licenciements se multiplient, comme aux grands magasins Galeries Anspach, fermés purement et simplement, comme à l’usine Siemens de Bruges, touchant particulièrement les femmes. Et partout est reconnue la nécessité de résister à ces attaques... C’est ce qui a obligé la direction de la FGTB à soutenir la manifestation du 8 Mars 1983, malgré ses réticences...
Mais les comités « Femmes contre la crise » perçoivent bien les aspects contradictoires de la situation. C’est pour cela que tout est fait pour élargir la mobilisation et toucher d’autres femmes travailleuses, notamment par le biais d’initiatives européennes. On comprend bien, dans ce contexte, la proposition des femmes belges à la conférence de Turin de tenir un tribunal international des femmes contre la crise à Bruxelles, à l’occasion du 8 Mars 1984, dans la perspective d’une mobilisation européenne unitaire des femmes pour la défense de leur droit à l’emploi et à l’indépendance. Nous devons répondre à leur appel.
A.-M. G. et C.B.
7 000 personnes à la manifestation « Femmes contre la crise », le 5 mars 1983 à Bruxelles, parmi lesquelles les travailleuses de Bekaert-Cokerill.
7 000 personnes à la manifestation « Femmes contre la crise », le 5 mars 1983 à Bruxelles, parmi lesquelles les travailleuses de Bekaert-Cokerill
« A l’initiative du Club d’études et de recherches féministes Flora Tristan, qui a reçu le 16 avril dernier les ouvrières de Bekaert-Coke-rill, plus de cent femmes de toutes opinions lancent l’appel suivant... »
Le texte de cet appel, signé par de nombreuses femmes, militantes féministes, syndicalistes, personnalités, était destiné à être publié dans la presse. Il a été communiqué aux divers journaux à cet effet par les initiatrices, le 18 mai. Aucun n’a jugé opportun de le publier. Une seule réponse a été obtenue, « après de multiples interventions de notre part, y compris pour une publication payante », disent les initiatrices ; c’est celle de la rédaction du Monde, faisant savoir quelle utiliserait le texte, mais sans donner de date de parution !
Ainsi, alors que la presse de gauche comme de droite a ouvert largement ses colonnes aux détracteurs du féminisme, au moment de la présentation de la loi antisexiste en Conseil des ministres, avec des titres ronflants (« Les femmes après le féminisme », etc.), elle refuse de publier cet appel /
Il appartient à tous les militants et toutes les militantes de le populariser largement, de répondre à l’appel de la solidarité avec les ouvrières de Bekaert-Cokerill, de susciter des débats sur la question du droit au travail des femmes dans tous les lieux où nous sommes, enfin de donner le maximum d’échos à cette initiative.
Appel
A l’initiative du Club d’études et de recherches féministes Flora Tristan, qui a reçu le 16 avril dernier les ouvrières de BEICAERT-COKERILL, plus de cent femmes, de toutes opinions, lancent l’appel suivant.
APPEL
13 ouvrières de l’usine métallurgique belge Bekaert-Cokerill ont été licenciées le 2 novembre dernier pour avoir refusé le travail à temps partiel que la direction voulait imposer aux femmes « non chefs de ménage ».
La volonté de la direction patronale était évidente de faire payer aux femmes le prix de la crise économique. Elle s’inscrit dans le cadre d’une politique globale qui consiste à renvoyer les femmes à la maison. La preuve en est qu’aujourd’hui 23 hommes de l’usine remplacent les ouvrières licenciées avec un salaire horaire supérieur.
A cette discrimination intolérable mettant en cause le droit au travail des femmes —et acceptée cependant par le syndicat local — les ouvrières de Bekaert Cokerill ont dit : « NON ».
Elles sont parties seules en grève, et les plus actives ont été licenciées.
Mais elles poursuivent leur action, s’adressant au tribunal du travail, à la Communauté européenne avec l’appui des organisations féminsites belges. Nous nous sentons totalement solidaires de la lutte de ces femmes courageuses.
Leur combat est le nôtre. Les déclarations patronales et autres sur la nécessité du « partage du travail » nous font pressentir que le droit au travail des femmes, déjà contesté dans son principe, pourrait être mis en péril également en France et en Europe.
Pour soutenir la lutte des ouvrières de Bekaert-Cokerill, pour défendre le droit intégral des femmes au travail, nous vous demandons d’envoyer motions, télégrammes comme nous le faisons nous-mêmes.
Au ministre du Travail et de l’Emploi 1040 Bruxelles.
A Monsieur le Président du Parlement européen, Strasbourg.
Michèle ABONEL, Catherine AMIEL, Marguerite ANDRE, Michèle ANSIDEI, Mania AOURI, Aline ARCHIMBAUD, Simone AUBERT, Françoise AUDE, Marie-Hélène BARDON-NET, Geneviève BASTID, Simone de BEAUVOIR, Anita BENSAID, Jeannine BLAISE, Louise BLANQUART, Jacotte BOBROFF, Marie-Claire BOONS, Véronique BOUDIER-LECAT, Patricia BOUILLAGUET, Maguy BOURGOIN, Josia-ne BOUTET, Jacqueline BOUTIN, Odette BRUN, Mary CADRAS, Claudine CAREL, Colette CASTAGNO, Danielle CHA-BAUD, Marguerite CHARPENTIER, Dany CHARTIER, Hélène CHENUT, Christiane CHEVALLIER, Alice COLANIS, Madeleine COLIN, Nicole CORVI, Jeanne COUDERT, Annick COUPE, Marie-Claude CUNY, Danièle DELEUZE, Christine DELPHY, Monique DENTAL, Odile DHAVERNAS, Annie DONA-GIMENEZ, Françoise DUBOCQ, Eliane DUTARTE, Nicole ECHARD, Geneviève de FELICE, Liliane FLABBEE, Maryse FLUTEAU, Sonia FOLLONI, Danièle FONTAINE, Dominique FOUGEYROLLAS, Geneviève FRAISSE, Michèle GARD, Annie GAUVIN, Françoise GAVARINI, Juliette GIL, Anne-Marie GOURGOFF, Michelle GUERCI, Claudia GON-DEX, Danielle GUILLOS, Danielle HAESE-DUBOSC, Cécile HALLE, Monique HEROLD, Héléna HIRATA, Cécile HOCHET, Brigitte JOLIVET, Danièle KERGOAT, Liliane de KER-MADEC, Sylviane KESEL, Yvonne KNIBIEHLER, Nadia LA-BICA, Annick LE FLOC’HMOAN, Huguette LEFORESTIER, Danièle LE GUILLOU, Jeannine LE ROUX, Dorothée LETES-SIER, Edith LHUILIER, Marie-Victoire LOUIS, Mariane LOU-PIAC. Claude MAIGNEN, Elisabetta MAINO, Monique MAL-FATTO, Claudine MARENCO, Danièle MARTINET, Margaret MARUANI, Marie-Annick MATHIEU, Solange MAURICE, Andrée MICHEL, Arlette MOCH-DAVID, Monique MORVAN, Laure de MONDRAGON, Monique MOSSOT, Janine MOSSUZ-LAVAU, Josyane MOUTET, Chantal NICOLE, Jeanne OUDOT, Yvonne PELAT, F. PERIER, Michelle PIERROT, Geneviève PROST, Chantal ROGERAT, Marie RONCIL-LON, Véronique SAGLIET, Danielle SENOTIER, Ghislaine SHAW, Mariette SINEAU, Michèle SOULARUE, Christiane SOURIAU, Annie SUGIER, Maya SURDUTS, Mijo THOMAS, Lydia TORU, Josette TRAT, Janine TRAT, Arielle VERGARA, Claude VIGUIE, Dominique VILLENEUVE, Brigitte WAUCQUIER.
Notes
- 1 . FGTB : Fédération générale des travailleurs de Belgique, syndicat à majorité social-démocrate.
- CSC : Confédération des syndicats chrétiens ; syndicat démocrate-chrétien lié aux partis bourgeois chrétiens.
- 2. LRT : section belge de la IVe Internationale.
- PTB : organisation maoïste.