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Dans toute l'Europe, la légitimité du travail des femmes remise en cause...

· Cahiers du féminisme, n° 25, 1983 · p. 3-4 · 1 079 mots

Dix-huit millions d'Européens sont au chômage aujourd'hui. Parmi eux, les femmes sont les plus nombreuses, notamment les ouvrières (l). Ainsi le chômage se conjugue -t -il au féminin: quelle que soit la qualification, la sortie du chômage est beaucoup plus lente pour les ouvrières que pour l’ouvrier. Et à l’inverse des hommes, avoir une qualification ne protège pas les ouvrières du chômage : bien au contraire, le chômage croit avec la qualification.

Comment devient-on chômeuse en 1983 ? Deux situations typiques peuvent être décrites : le licenciement suite aux restructurations opérées dans des secteurs économiques féminisés, où par exemple l’automation est introduite, et la cessation d’activités suite à la maternité, surtout à partir du deuxième enfant. Mais il convient de prêter attention au phénomène suivant : chômeuse ou non, une femme a toujours la charge des travaux domestiques.

Les enquêtes récentes ont montré que le partage des tâches ménagères ne s 'est aucunement répandu dans les mœurs, et que le temps de ce travail domestique (malgré les appareils ménagers !) ne s’est raccourci que de six minutes depuis 1968. La lourdeur de la double journée de travail ainsi imposée aux femmes travailleuses les incite à « aller et venir » de l’activité à l’inactivité. Une telle caractéristique du travail féminin a pour conséquence d’accentuer sa dévalorisation.

Les femmes occupent des emplois déqualifiés et sous-payés. Elles sont rarement reconnues comme chômeuses, même par leur entourage, quand elles n’ont pas d’activité professionnelle. La pression sociale dans ce sens est si forte qu 'il n 'est pas rare que ces femmes « oublient » de s’inscrire à l’ANPE (2).

Parce que le chômage touche environ 7 % de la population active, la lutte contre cet effet de la crise de récession qui frappe l’économie mondiale intéresse les plus hautes sphères gouvernementales. A la fin du mois d’avril, ce sont successivement l'Assemblée européenne de Strasbourg et les vingt et un ministres du Conseil de l’Europe qui ont consacré des sessions particulières à ce sujet. Aucune conclusion ne s’est imposée dans ces réunions autre que la conviction de la persistance du problème : les perspectives en France restent parmi les plus sombres à cause du troisième plan d ’austérité de Delors qui tend à accepter une augmen -tation du chômage afin de pouvoir réduire le déficit du commerce extérieur.

Le grand débat promis sur la lutte contre le chômage par la réduction du temps de travail a tourné à la défense des entreprises de la Communauté économique européenne face à la concurrence internationale. Le patronat a exprimé clairement son point de vue pour les années à venir : il souhaite la « multiplication d’emplois temporaires qui eux répondraient mieux à la demande des entreprises (3) ». De tels objectifs sont précis ; la généralisation des emplois précaires, des contrats à durée limitée et du travail à temps partiel permet aux patrons de contrecarrer la baisse de leurs profits, et les femmes sont les premières visées : le discours patriarcal et patriotique vient à la rescousse des intérêts patronaux pour éloigner les femmes de l’activité professionnelle. A long terme, ce qui serait en cause si aucune riposte n’apparaissait, ce serait la légitimité même de tout travail rémunéré des femmes.

Mais les premiers signes de résistance sont d’ores et déjà ap- parus: malgré le contexte d’augmentation du nombre de chômeurs, le taux d’activité des femmes ne cesse de croître : il est passé de 65,5 % en mars 1981 à 67,4 % en avril-mai 1983. Cela signifie que le nombre des femmes qui s’inscrivent à l’ANPE, malgré les préjugés, malgré la pression sociale, est en augmentation. S’affirmer comme chômeuse, et refuser le statut de femme « inactive » reléguée dans sa cuisine, c’est le premier pas, encore individuel, d’une lutte contre le chômage.

Les travailleuses belges de Bekaert -Cokerill , comme les ouvrières d'Arthur Martin montrent l’exemple de la lutte collective. C’est parce qu’elles refusaient d’accepter le temps partiel dans leur entreprise que les travailleuses de l’entreprise belge ont été licenciées. Les femmes ont réagi, d’abord toutes seules ; il a fallu plusieurs semaines pour que leur lutte soit connue et que la solidarité se manifeste nationalement. La Confédération des syndicats chrétiens, liée à la Démocratie chrétienne actuellement au gouvernement, a fortement subi la pression patronale sur le temps partiel, et après avoir commencé à soutenir la lutte des ouvrières contre les licenciements, elle a désavoué cette lutte quand un compromis avec le patronat échoua.

Le rôle des militantes féministes belges fut exemplaire .-s’il n V avait pas eu les initiatives des féministes du mouvement des femmes en direction des syndicats, jamais il n ’y aurait eu de mobilisation syndicale à ce sujet ; c’est grâce à ces initiatives que les 8 Mars 1982 et 1983 des travailleuses ont pu manifester comme femmes des syndicats c’est pour cela aussi que les syndicats belges avaient mandaté des femmes déléguées à la rencontre de Turin. Mais l’attitude de la CSC illustre l’isolement relatif des revendications des femmes. Ainsi, les ouvrières belges, par leur lutte exemplaire contre le temps partiel, ont dévoilé au grand jour les ressorts de la politique patronale et gouvernementale, en démontrant en quoi la mise en place du temps partiel n ’est qu ’un substitut à des licenciements. Les ouvrières de l’entreprise des Ardennes Arthur Martin, confrontées à une même situation — l’introduction généralisée du temps partiel — ont suivi la même voie, celle de la lutte collective. Elles ont obtenu cette fois, avec le soutien unanime des syndicats, que leur patron recule et retire provisoirement sa proposition de rendre obligatoire le temps partiel.

De telles luttes vont se multiplier, parce que les attaques contre le travail féminin seront, avec la prolongation et l’approfondissement de la crise, de plus en plus nombreuses. Ces luttes, pour être victorieuses, ne doivent pas rester isolées : c ' est la responsabilité des militantes féministes qui doivent lutter contre l’atomisation des femmes, pour l’obtention du soutien du mouvement syndical. Le chômage frappe en premier lieu les femmes ouvrières, le temps partiel est censé les séduire : comme celles de Bekaert -Cokerill et celles d’Arthur Martin, les femmes devront lutter pour conserver leur emploi et imposer leur lutte et leurs revendications, avec le soutien des féministes. Pour lutter contre le chômage, il faut se battre pour la réduction massive du temps de travail pour tous, hommes et femmes, sans réduction de salaire !

Oui, le chômage est une question d’actualité, la lutte des femmes travailleuses et chômeuses aussi.

Natacha Brink

Notes

  1. 1. En 1982, il y avait 689 000 chômeurs et 916 000 chômeuses selon les normes PSERE. Selon le BIT, respectivement, 777 000 hommes et 1 009 000 femmes.
  2. 2. En 1982, 626 000 hommes sur les 689 000 chômeurs sont inscrits à l’ANPE ; seules 762 000 femmes sur 916 000 chômeuses y sont inscrites.
  3. 3. Cf. le Monde 29 avril 1983. L’Assemblée européenne se prononce pour un «pacte de l’emploi ».

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