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Guerre à la guerre (1914-1918).
Le déclenchement de la guerre en août 1914 suscite une vague de chauvinisme en Europe qui prend l'allure d’un véritable raz de marée. Ni les associations féministes, ni l'Internationale Socialiste, ni les organisations syndicales ne sont épargnées. En l'espace de quelques jours les engagements solennels « d'empêcher la guerre par tous les moyens » j, de recourir à la grève générale2, sont reniés. Dans toute l’Europe, les députés socialistes votent les crédits de guerre, n 'hésitant pas comme en France à faire partie de ces gouvernements « d’union sacrée ».
Malgré tout quelques voix isolées vont se faire entendre progressivement comme celle de l'intellectuel Romain Rolland qui écrit son article « Au-dessus de la mêlée » le 1er septembre 1914 dans le « journal de Genève ». Mais ce sont surtout les femmes, les femmes socialistes notamment, qui vont oser dénoncer la guerre publiquement et se rencontrer au niveau international. Ce sont elles qui les premières vont braver toutes les polices d'Europe.
Alors que les hommes sont envoyés au front et se taisent, ces femmes socialistes, ces féministes pacifistes se sentent responsables de la lutte pour la paix, elles qui pourtant, comme elles le rappellent, n'ont pas été consultées pour la guerre, n'ayant toujours pas le droit de vote.
Clara Zetkin
Clara Zetkin
Les femmes socialistes contre la guerre
S’opposer à la guerre en pleine mobilisation, demande un certain courage quand on sait que cela a valu la prison à certains 3. Mais le pire pour les femmes socialistes n'est sans doute pas la répression bourgeoise, mais plutôt l'isolement qu 'elles doivent affronter au sein de leurs propres partis. La majorité des socialistes suit ses dirigeants dans leur nationalisme. D’autres — extrêmement minoritaires — conscients de l'ampleur de l 'événement, mais submergés par la vague de patriotisme qui déferle dans tout le pays restent paralysés, abattus. Dans ce silence les premières voix à se faire entendre à contre-courant, les premières à reprendre le drapeau de l’internationalisme, ce sont les femmes socialistes.
La conférence de Berne
« Si les hommes tuent, les femmes doivent lutter pour la paix, si les hommes se taisent notre devoir socialiste est d’élever la voix. » Cet appel de Clara Zetkin4 précède la Conférence Internationale des Femmes Socialistes qui se réunit à Berne en mars 1915, 6 mois avant la célèbre conférence de Zimmerwald. La résolution issue de Berne reconnaît le caractère impérialiste du conflit, condamne l’idée de « défense de la patrie », et appelle à la mobilisation. Quelles que soient les critiques justifiées qu’on puisse rétrospectivement faire sur l’ambiguïté du mot d’ordre de paix avancé par C. Zetkin, cette conférence est bel et bien le premier signe de résistance internationale à la guerre et le coup d'envoi du regroupement de la gauche
Wmc��OO d’où naîtra la IIIe Internationale.
D Si Clara Zetkin s'adresse spécifiai quement aux femmes pour s’oppo-� ser à cette atroce boucherie, à ce S massacre généralisé qu'est la S guerre, ce n'est pas en r_1ouii de Soltis disant qualités « pacifistes innées » * féminines5. Son projet reste avant E tout politique et s’inscrit dans la lutte R qu'elle mène depuis des années contre la droite réformiste du SPD qui de plus en plus remet en cause les méthodes révolutionnaires de lutte de classes et préconise la voie électorale pour le passage au socialisme.
Cette dure bataille d'idées au sein du SPD reste longtemps centrée autour de la question des femmes. La direction du parti s’oppose notamment au droit au travail des femmes et renonce à la bataille pour leur droit de vote. Clara Zetkin défie courageusement l’ensemble du parti et de l’Internationale, démontrant sans relâche l'importance centrale de l’oppression des femmes pour la lutte des classes. Quand au début du XXe siècle, les femmes finissent par entrer en masse sur le marché du travail et qu’elles commencent à s'organiser, Clara Zetkin devient dirigeante du plus puissant mouvement de femmes socialistes que l’histoire ait jamais connu 6.
Elle éduque systématiquement ces femmes dans la tradition marxiste par le biais du journal féminin du parti, « Die Gleichheit » qui devient un des piliers de l’opposition de gauche face à la droite révisioniste. Ce n'est donc pas un hasard si Clara Zetkin est une des premières à se ressaisir face à la déroute de la IIe Internationale, en 1914.
La SFIO et la guerre
A une échelle bien moindre et dans un contexte fort différent7 il faut signaler le rôle joué par Louise Saumoneau dans la SFIO en 1914. C'est encore une femme, seule, qui se dresse la première contre la capitulation honteuse de ses directions et pour la fidélité aux principes de l’Internationale Socialiste. C’est aussi la seule française à participer à la conférence de Berne. A ce propos, Charles Sowerwine remarque 8 : « Il n’y avait pas dans toute la SFIO, un homme qui fut prêt à faire ce qu'avait osé L. Saumoneau : rencontrer des camarades socialistes de nations en guerre et, qui plus est, rapporter une résolution demandant une paix immédiate. »
Il n’y a d’ailleurs aucune autre femme, puisque secrétaire du GDFS9, L. Saumoneau est obligée de démissionner de ses fonctions pour être libre de propager ses idées antimilitaristes car le GDFS suivant le mouvement général a, lui aussi, versé dans l’exaltation patriotique. Conséquence de son engagement contre la guerre : elle est arrêtée le 2 octobre 1915.
C’est alors que la SFIO montre sa vraie nature. Quasiment aucune solidarité n'est développée vis-à-vis de la camarade emprisonnée. Renau-del 10 va même jusqu'à demander au président du Conseil de la faire libérer car son arrestation est « une erreur... une bêtise qui peut devenir dangereuse car il est à craindre qu'elle n’apparaisse comme une martyre ».
Il semblerait que les autorités aient compris ce conseil, puisqu’elle est
relâchée 7 semaines plus tard au moment où la gauche zimmerwal-dienne commence à faire parler d’elle. L’affaire Saumoneau aurait risqué de devenir un abcès de fixation qui n’aurait pu que renforcer les zimmerwaldiens .
Ces exemples sont une fois de plus un démenti de l'image qu'on nous a léguée des femmes comme êtres passifs, relégués à l’arrière plan de l’histoire. Ils montrent au contraire combien les femmes peuvent jouer un rôle d’avant-garde à certains moments et un rôle moteur dans l'histoire.
Elisabeth Renan
Féminisme et pacifisme
Les femmes socialistes ne sont pas les seules à dénoncer la guerre. Une nouvelle Conférence Internationale de femmes a lieu cette fois à La Haye à l’initiative de l’Américaine Jane Addams et de militantes hollandaises. Cette conférence se prononce pour une paix sans annexion. En France, le Conseil National des femmes françaises 1 refuse d 'y participer. Seules, quelques femmes comme Cabrielle Duchêne 2, Jeanne Halwachs, Madeleine Rolland se déclarent solidaires de cette initiative mais ne peuvent s'y rendre.
Leurs positions, au demeurant fort modérées, sont popularisées dans une brochure dans laquelle elles demandent : « que tous les gouvernements alliés formulent leurs conditions de paix et les fassent connaître ;
Que ces gouvernements ne rejettent pas, de parti pris, les propositions de paix faîtes ou à venir d’où qu’elles viennent : que le gouvernement français soumette celles-ci à l’examen des chambres et par con- séquent au contrôle de l’opinion3 ». Cela suffit néanmoins pour susciter les foudres de la presse aux ordres du gouvernement.
Néomalthusianisme et antimilitarisme
Et que deviennent dans la tourmente ces militant(e)s néomalthusiens qui depuis la fin du xixe siècle en France ont pris de nombreux risques pour diffuser des moyens contraceptifs luttant souvent dans un même élan pour la liberté sexuelle des femmes, contre la misère ouvrière et contre le militarisme ?
Nombreuses sont les Ligues de toutes sortes avant (et après) la guerre de 1914-1918 à inciter les Français à faire de nombreux enfants pour tenir tête à l’Allemagne : « Un Français qui n'a que trois enfants laisse dépérir la France et la condamne à succomber sous les coups de l'étranger »4. C’est donc très spontanément que se fait le lien pour les militant(e)s néomalthusiens entre la lutte pour une maternité consciente et la lutte antimilitariste. Mais avec la guerre, les pistes se brouillent. Certains comme Gustave Hervé dont le journal « La Guerre Sociale » était connu depuis 1906 comme un journal d’un antimilita- risme virulent ouvert à la propagande néomalthusienne, deviennent des partisans de la guerre à outrance et des natalistes résolus. D'autres comme Georges Hardy restent fidèles à leur combat. En novembre 1916, il tente de relancer, malgré la censure, son journal « le néomalthusien » 4.
Nelly Roussel, qui n’a pas cessé depuis le début du siècle de populariser par ses articles et conférences la lutte en faveur des droits des femmes, en particulier du droit à la « maternité consciente », Nelly Roussel donc reprend sa plume non pas pour glorifier ces hommes qui partent au front comme le font tant d’autres femmes, mais pour traiter de « lâches » « ceux qui sont partis quand même », malgré leurs serments révolutionnaires5. Après la guerre, elle s’engage à nouveau dans la lutte contre le projet de loi scélérate de 1920. Elle meurt à l’âge de 44 ans, en 1922 6.
La Fédération des syndicats des instituteurs contre la guerre
Mais le mouvement de protestation le plus important contre la guerre part du mouvement syndical notamment, du petit groupe de « La vie ouvrière » animé par Monatte, et de la Fédération des syndicats d’instituteurs qui fournit le plus grand nombre de militantes pacifistes et, avant la guerre, de nombreuses militantes féministes remarquables.
Dès la déclaration de la guerre, une institutrice des Vosges est arrêtée comme suspecte puis révoquée. Elle s’appelle Julia Bertrand. Elle a déjà été déplacée d’office en 1905 et 1912 pour délit d’opinion. C’est la première d’une longue liste de mili-tant(e)s qui seront révoqué(e)s pour leur action pacifiste comme Marie et François Mayoux.
C’est cette même Marie Mayoux qui en juin 1915 a pris l'initiative de convoquer à Tours, la première réunion nationale de la fédération depuis le début de la guerre. La majorité des délégués présents se prononcent pour la paix contrairement à Hélène Brion qui à l’époque est pour la poursuite de la guerre. Elle dira plus tard « C’est vrai j’ai cru, entrainée comme tant d’autres, à la guerre du droit et de la justice mais je reconnais maintenant que je me suis trompée et je considère cette erreur comme la plus grande faute de ma vie » 7 .
En 1917 les époux Mayoux font publier une brochure sans visa de censure « les instituteurs syndicalistes et la guerre ». Ils seront perquisitionnés et d’autres avec eux, arrêtés et condamnés pour « défaitisme ».
Après les grèves de 1917 dans la couture, les usines d’armement etc. au cours desquelles les femmes ont revendiqué une prime de vie chère, la semaine anglaise (de ...54 heures) et le retour « des poilus », après les mutineries dans les tranchées, la répression se développe.
Des femmes au travail dans une usine d'armement fabriquant des obus pendant la Première Guerre mondiale
Le procès d’Hélène Brion
Hélène Brion est arrêtée le 17 novembre 1917. Une campagne de calomnie se déchaine dans la presse. Les ami(e)s d'Hélène Brion organisent la solidarité. Son amie Madeleine Vernet rédige une brochure « Hélène Brion, une belle conscience et une sombre affaire » et lors de son procès Séverine, Marguerite Durand, Nelly Roussel et bien d’autres viennent témoigner en sa faveur.
C’est d’abord en tant que féministe et non en tant que pacifiste qu’H. Brion se défend : « Je comparais ici comme inculpée d'un délit politique : or je suis dépouillée de tous droits politiques... »
Elle précise ensuite le lien entre sa lutte féministe et sa lutte contre la guerre « Je suis ennemie de la guerre parce que féministe. La guerre est le triomphe de la force brutale ; le féminisme ne peut triompher que par la force morale et la valeur intellectuelle : il y a antinomie absolue entre les deux. » Elle termine enfin sa déclaration par un thème permanent du mouvement féministe depuis les années 1830 : « ... Si vous n'appelez pas les femmes à votre secours, la pente ne sera pas remontée et le monde nouveau que vous prétendez instaurer sera aussi injuste et aussi chaotique que celui d’avant guerre » 8. Elle est condamnée à trois ans avec sursis.
A Grenoble, devant le Conseil de guerre, c’est Lucie Colliard qui comparaît. Elle est condamnée à deux ans de prison avec sursis.
Au sortir de la guerre, bon nombre de ces militantes qui ont pris des risques pour défendre leur idéal pacifiste et internationaliste suivent avec enthousiasme (et sens critique) les développements de la Révolution Russe.
En France, loin d’obtenir les droits pour lesquels elles ont combattu depuis des années, notamment le droit de vote, elles doivent supporter les conséquences désastreuses des lois de 1920 et 1923 contre l’avortement et la contraception et subir une pression énorme pour quitter le marché du travail.
Josette Desbois
Notes
- 1. Résolution du Congrès de Stuttgart de l'Internationale Socialiste en 1907.
- 2. Résolution du Congrès de la CGT de 1912.
- 3. Iront en prison notamment Louise Saumoneau pour la France, Rosa Luxembourg, Karl Liebknecht, Clara Zetkin pour l’Allemagne sans compter d’autres brimades telles qu’envoyer Monatte au front dès les débuts de la guerre.
- 4. Appel aux «Femmes Socialistes » de tous les pays en décembre 1914.
- 5. La raison pour laquelle elle s’adresse surtout aux femmes est explicitée dans son appel : «Femmes socialistes, nous ne sommes nullement responsables du malheur qui, comme un fauve dévore les peuples. Ce n’est pas notre faute. En nous retirant les droits
- politiques, ne nous a-t-on pas retiré le moyen de décider de la Guerre et de la Paix. »
- 6-7. Le Mouvement des femmes socialistes allemand compte 175 000 adhérents en 1914, ce qui est plus que le nombre d’adhérents à la SFIO à la même époque (90 725). Le SPD a 1 million d’adhérents. Au niveau des femmes, si les Allemandes représentent 16 % du SPD, les Françaises seulement 2 à 3 % de la SFIO.
- 8. «Les femmes et le socialisme » de Charles Sowerwine, édité en 1978 aux Presses de la Fondation Nationale des sciences politiques.
- 9. Groupe des Femmes Socialistes, lié à la SFIO, cl. Charles Sowerwine, op. cit.
- 10. Pierre Renaudel, rédacteur à «l’Humanité » jusqu’en 1918.
- 1. n regroupe la majorité des associations féministes après 1900. S’il est favorable au droit de vote, il est contre la «maternité consciente » au nom de la défense de la moralité !
- 2. Après la guerre, elle continuera son combat pacifiste (cf. Les Cahiers du Féminisme n° 18).
- 3. Histoire des féministes de J. Rabaut, éd. Stock,
- 4. La libre maternité de R.H. Guerrand éd. Casterman Poche. La grève des ventrés de F. Ronsin, éd. Aubier.
- 5. Le Grief des femmes M. Albistur et D. Ar-mogathe, éd. Hier et Demain.
- 6. Nelly Roussel, l’étemelle sacrifiée, éd. Syros.
- Z. L’histoire de la fédération de l’enseignement, de F. Bernard, L. Bouet, M. Domman-get, Gilbert Serret. Collection «documents » de l’Institut d’Études politiques de Grenoble. 8. Hélène Brion, la voie féministe, éd. Syros.