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La féminisation de l'armée en débat : «Engagez-vous, rengagez-vous !»

· Cahiers du féminisme, n° 27, hiver 1984 · p. 22-24 · 2 625 mots

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Dans la foulée de la première année du gouvernement de gauche, en des temps où le discours sur l’émancipation des femmes était encore bien vu dans les hautes sphères de l’Élysée, Charles Hernu, ministre de la Défense se mit en devoir d’y apporter sa contribution dans le domaine qui lui est propre : l’armée. Ce labeur donna lieu le 13 février dernier à un décret ouvrant aux femmes l’accès à des emplois d’officiers et de sous-officiers, dans les unités-de combat. Toutefois, elles sont toujours interdites dans les unités dites de mêlée, où le corps à corps est généralisé.

A la même période nous étions abreuvés a la télévision d’une propagande intensive sur la question de la participation des femmes à l’armée comme engagées volontaires. Le journal Marie-Claire tenta d’ouvrir le débat dans ses colonnes : « ... un peu partout dans le monde, des femmes s'engagent dans les armées et suivent un entraînement militaire. Dès cette année en France, quelques-unes pourront faire partie d’unités d'action. Victoire du féminisme ou défaite du pacifisme ? »

Il existe aujourd’hui un peu plus de 17 000 femmes parmi les engagées volontaires. Et si le chômage qui touche particulièrement les femmes en pousse un certain nombre à postuler à ces emplois d’un type particulier — Le Monde du 13 janvier faisait état récemment d’un nombre important de candidatures, 4 797, pour 850 postes ouverts en 1983 — on ne peut pas dire que ce soit un raz-de-marée.

C. Hernu répond d’ailleurs avec prudence à la question de Marie-Claire dans le même numéro :

« Souhaiteriez-vous l’instauration d'un service militaire obligatoire pour les femmes ? — Nous n 'en sommes pas là : cela ne serait pas accepté. Mais si j'allais jusqu'au bout de ma pensée, je dirais oui. J'admire le courage d 'Edwige Avice qui a osé dire qu'elle était favorable au service national pour les femmes. »

Cette dernière question n'est donc pas en France d’une actualité brûlante. Pour l’instant elle n’est pas posée directement par le gouvernement ni par la hiérarchie militaire. Le mouvement des femmes n’est pas porteur d’une telle revendication.

La bourgeoisie veut « féminiser » son armée

Elle se pose pourtant avec acuité dans, plusieurs pays, en Allemagne, aux États-Unis particulièrement. Et le contexte international de course à l’armement et de militarisation accrue des sociétés, tant à l’Est qu'à l'Ouest nous presse, nous féministes révolutionnaires de mettre ce débat à l’ordre du jour et de définir qu’elle est notre position.

Aujourd'hui, c'est une partie de la bourgeoisie internationale qui se propose de « féminiser » les armées et d’ouvrir le service militaire aux femmes.

Il semble que ce soit, selon la revue britannique The new left review une politique concertée de tous les pays membres de l’OTAN. La hiérarchie militaire s’inquiète de la chute du taux de natalité prononcée dans ces pays et les gouvernants craignent sans doute de se retrouver sans troupes !

En Allemagne de l'Ouest par exemple, où existe la conscription masculine, ce qui n’est pas le cas en Grande-Bretagne ni aux États-Unis, l'armée est pourtant composée à 40% de « volontaires ». Êst-ce à cause de la dénatalité ? Ces messieurs sont forts inquiets. Selon leurs estimations, le nombre de jeunes allemands en âge de faire le service militaire tombera à 200 000 en 1990, et ils ne seront plus que 150 000 en 1995.

Ces arguments sont fallacieux. Ils sont en tout cas en contradiction avec les objectifs de l'OTAN définis par le Général B.W. Rogers l'été dernier dans un article de la revue Foreign Affairs '.« .. .Les plus grands efforts doivent être entrepris pour encourager les nations à développer les systèmes évolués d'armements... » Il s’agit de moderniser l’armée grâce aux nouveaux développements technologiques, grâce à l’électronique.

Dans ce contexte, leur problème n’est pas d’avoir plus de troupes, mais moins et qu'elles soient mieux formées. En ce qui concerne la France, la diminution de 4,8% des effectifs militaires annoncée par le ministre de la Défense s’inscrit dans cet objectif.

Mais autre fait remarquable, la proposition de la conscription féminine date de 1979, c’est-à-dire au moment où les membres de l'OTAN ont décidé d’intensifier leur politique d’armement et l'installation des missiles nucléaires Cruise et Pershing II dans les divers pays. C’est contre cette politique que s’est développé et renforcé un important mouvement de masse opposé à l’implantation des missiles, luttant contre les dangers de guerre nucléaire en Europe.

Contexte de guerre et militarisation de la société

Dès lors, l’ouverture aux femmes du service militaire, la féminisation de l’armée apparaît comme une opération politique, qui sous couvert d’égalités des droits, vise à faire adhérer une partie de la population — les femmes — qui n’y est pas spontanément favorable, à ces objectifs de guerre. Ceci apparaît clairement dans l'interview de Hernu dans Marie-Claire : « Les hommes qui ont accompli leur service militaire, et même s'ils le contestent, ont une idée précise de ce qu'est la défense. Les femmes, elles, ont une conception plus pacifiste. Elles perçoivent l'armée avant tout comme un outil de guerre. Pourtant la France n'a pas de visées bellicistes... Il faut donc que nous intéressions les femmes au concept de sécurité. » Si la France n’a pas de visées bellicistes, on se demande ce que les troupes françaises font encore au Liban ou au Tchad !

Il faut donc situer l’ouverture de la conscription aux femmes plus comme une campagne idéologique de l’impérialisme, s’inscrivant dans un processus général de militarisation des sociétés, que comme une volonté de démocratiser l’armée.

En Allemagne, le mouvement féministe ne s’y est pas trompé. Une petite minorité adhère à l’idée de l’incorporation des femmes à l’armée, en en faisant même un axe essentiel de la bataille pour l'égalité des droits. Elles défendent en même temps la nécessité de séparer la question féministe du contexte politique général. Une de leur porte-parole A. Schwarzer est même allée jusqu’à argumenter cyniquement que de toutes façons, avec ou sans les femmes, la guerre aurait lieu...

Mais la majorité d’entre elles ont pris une position anti-militariste, rejetant comme artificielle et trompeuse la séparation entre féminisme et politique, dénonçant la militarisation croissante de la société et les dangers de guerre. Elles ont pris la part active que l’on sait dans les mobilisations massives contre l’implantation des missiles en Allemagne.

Cependant le débat fut vif au sein de tous les mouvements de femmes. L’enjeu est d’importance : comment concilier le féminisme, la lutte contre toutes les discriminations, et une position anti-militariste déterminée ?

Conscription des femmes : pour ou contre ?

Sommes-nous pour ou contre l’ouverture du service militaire aux femmes ? La participation des femmes à l’armée et au service militaire s’inscrit-elle dans la lutte pour l’égalité des droits entre les hommes et les femmes ? Est-ce que cette mesure serait de nature à faire progresser ce combat ? Évacuons d’abord certains aspects du débat qui ne font pas problème. Nous ne soutenons pas la position traditionnelle qui justifie l’exclusion des femmes des forces armées avec des arguments discriminatoires et sexistes du type : l’armée et le combat serait une affaire d’hommes, ils seraient eux doués de la force physique, de la pugnacité et du courage nécessaire, tout autant de qualités qui nous feraient défaut. Et nous, le « sexe faible », ayant comme tâche essentielle dans la vie de faire des enfants — y compris d’en faire suffisamment pour que les guerres puissent se faire — nous n’y aurions pas notre place.

Hernu : pas sexiste ?

Il faut souligner que Ch. Hernu ne manque pas de tomber dans cet écueil: « Il faut bien voir qu'une femme n'est pas faite comme un homme, elle n 'a pas la même force physique. De plus nous ne faisons pas prendre un vœux de virginité aux femmes qui s'engagent. Que se passerait-il si plusieurs femmes J) entraînées à se battre sur le terrain � se trouvaient enceintes un jour de � mobilisation ? Nous ne pouvons affai-S blir notre défense... De plus, lors § d'une expérience à bord de la y « Jeanne », toutes les femmes embar-1 quées ont eu le mal de mer. Il s'agit E peut-être d 'un hasard. Mais la cons-R titution des hommes et des femmes n 'est pas la même. . . » Cela se passe de commentaire.

Ceux qui continuent à défendre ces idées le font au mépris des expériences historiques. Celles-ci ont largement prouvé, que ce soit celles de la Résistance contre les nazis ou celle plus proche de la lutte des femmes vietnamiennes, nicaraguayennes et salvadoriennes, que les femmes sont parfaitement capables de se battre.

Mais nous ne pouvons pas répondre positivement à la féminisation de l’armée et du service militaire sur la base de ce seul argument, sans tenir compte du contexte politique général. Et en premier lieu, il faut se poser la question de la nature de l’armée en question, des intérêts qu’elle défend.

Si nous nous situons d’un point de vue féministe révolutionnaire, nous n’avons pas la même réponse s’il s’agit d'une armée bourgeoise ou d'une armée révolutionnaire.

Armée révolutionnaire et armée bourgeoise

Dans le cadre d’une armée de libération nationale ou de milices populaires comme au Nicaragua (la fonction de ces armées étant de mener une lutte progressiste ou révolutionnaire qui va dans le sens de l’émancipation de tous les travailleurs et des femmes), nous n’avons aucun problème en tant que femmes à y participer. Plus même, parce que ce n'est pas toujours évident, comme le montre l'interview de Maria, nous nous battons pour y participer. Nous nous battons contre toutes les discriminations, contre la division des rôles au sein de l’armée qui feraient des hommes les combattants et les dirigeants, et des femmes les canti-nières et les infirmières.

Par contre, nous nous battons contre toute armée bourgeoise qui n’a d’autre fonction que de maintenir l’ordre capitaliste et de perpétuer la société patriarcale que nous voulons remettre en cause.

En ce sens nous sommes contre tout ce qui renforce cette armée.

Et si en France, comme aux États-Unis et en Allemagne, la proposition était faite d’ouvrir la conscription aux femmes, notre attitude serait d’abord de nous y opposer. Nous dénoncerions la fonction idéologique de cette mesure, le renforcement de l'aspect « embrigadement de tout le corps

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R social » qui en découlerait. Nous dénoncerions également son rôle dans une situation de crise économique durable et d’accroissement du chômage.

Par ailleurs nous dénonçons cette armée bourgeoise comme un des principaux vecteurs des valeurs patriarcales (machisme, compétition et loi « du plus fort »).

Cette dénonciation, nous l’accompagnons d’un ensemble de revendications démocratiques que nous avonçons contre l’armée bourgeoise dans le but d’empêcher celle-ci de jouer son rôle contre-révolutionnaire lors des affrontements de classe.

C’est pourquoi nous luttons pour

Interview de Maria, membre du Comité de Solidarité au Nicaragua, et qui vient de passer deux ans dans ce pays.

Le gouvernement nicaraguayen a adopté l’été dernier une loi de service militaire national. Comment y est vu le rôle des femmes ?

Maria : La loi du SMP (Service Militaire Patriotique) a été présentée au Conseil d' État en août 1983. Les termes de cette loi prévoyait un régime différent pour les hommes et pour les femmes. Le service militaire était obligatoire pour les hommes, les femmes n’en étaient pas exclues, mais elles étaient « excusées » !

D'autre part cette loi ne remettait pas en cause la participation des femmes aux MPS (Milices Populaires Sandinistes) et aux bataillons territoriaux qui constituent l’armée de réserve.

Quelle a été la réaction de l’AMNLAE ?

Maria : La représentante Rosa Acevedo a protesté r violemment auprès du Conseil d'État. Les femmes nicaraguayennes se sont battues pendant la guerre. Elles ont représenté plus de 50 % del 'effectif de l'armée de libération, aujourd'hui que le service militaire soit réduit au temps d'apprentissage des armes, qu’il s’effectue près des lieux d’habitations sans encasernement, pour le respect des libertés démocratiques à l’armée (liberté d’opinion, d'association, etc.) et ce n’est que dans ce cadre que nous pourrions revendiquer l’apprentissage des armes par les femmes.

La participation des femmes au service militaire ne peut d’un point de vue féministe et révolutionnaire être séparé de cet ensemble de revendications.

elles sont 25% de l'EPS (Armée Populaire Sandiniste) et 50% des milices. . .

Cela leur semblait être une discrimination inacceptable de « ne pas pouvoir participer à la défense de la patrie ». Et surtout, il leur a semblé insupportable de voir s'insinuer par là un retour à la maison pour les femmes. Ceci était ressenti comme un recul, après les batailles pour l'éducation, la gestion des coopératives, l'égalité professionnelle, la « lois des aliments » qui prévoit la reconnaissance par le père des enfants issus de couples mariés ou non mariés.

Quels ont été les résultats ?

Maria : Il y a eu une révision de la loi. Le terme « excusées » a été retiré. Maintenant les femmes peuvent faire le service militaire (de 18 à 42 ans). Ce n 'est pas obligatoire pour elles, c'est « volontaire ». Mais la loi explicite en même temps que c’est un devoir pour la femme d'y participer et qu'elles ont été intégrées depuis toujours dans la défense de la patrie...

Depuis... le résultat, c'est que le pourcentage des femmes était supérieur à celui des hommes pour les premières inscriptions au service militaire.

Au Nicaragua : une armée démocratique et populaire

Extraits de la lettre adressée aux trois emprisonnés de Landau, par une camarade actuellement au Nicaragua.

« Pour vous distraire de l'ennui du cachot je vais vous raconter un peu l'écart qui existe entre ce que vous vivez et ce que nous vivons au niveau militaire.

Nous au Nicaragua, on a une armée, qui est composée des fameux « muchachos » qui ont renversé la dictature sanglante de Somoza. Mais on a aussi un peuple en arme, tout entier, pour défendre ses acquis et, sa vie tout simplement.

La milice m 'a appris beaucoup de choses. Elle m'a appris avant tout à critiquer encore davantage le système militaire répressif que vous vivez. Je vis la preuve qu'autre chose peut exister.

Nous, par exemple, nous sommes regroupés par quartier, c'est totalement volontaire et l'adhésion est pourtant massive. Là-bas jamais on m’aurait fait mettre un uniforme, ici, je suis fière de mon « vert olive ».

Le fait d’être regroupés par quartier ça fait que tout le monde se connaît qu 'il y a une ambiance encore plus chaleureuse. Ça ne veut pas dire que l 'on n 'ait pas à respecter une discipline, mais on sait quelle n'est pas abusive, qu'on peut la discuter, après, quand on a des critiques à faire, avec la certitude que l'on vous écoute.

On va au centre d’entraînement le soir après le travail toute la bande (notre compagnie).

Les instructeurs sont soient des miliciens anciens, soit ces fameux « muchachos ». Le nôtre par exemple est de l'armée. Il a 20 ans, notre âge, et il ne sait toujours pas très bien lire (les tâches se sont accumulées depuis la victoire) mais il fait des efforts terribles de pédagogie.

Comme tous les instructeurs il est patient, admet qu 'il ne sait pas tout, nous dit qu 'il vient pour nous enseigner et pour apprendre de nous aussi. On sait, on voit que ce ne sont pas que des mots. Il est du peuple et enseigne à ses frères.

Mais la différence c'est que pour nous on a un solo ejercito (armée et milice) pour défendre le pays, c'est la différence.

J’étais anti-militariste en France, c’est-à-dire contre l'armée telle que vous la vivez, horrible. Je suis encore plus convaincue maintenant. »

Sonia Folloni

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