Dans le cadre de ce dossier sur les nouvelles technologies, nous avons voulu avoir l’avis de celles qui sont d’ores et déjà directement confrontées à ces questions dans leur travail quotidien. Les employées des banques et des assurances sont de celles-là, et elles sont même particulièrement bien placées pour donner leur point de vue : parce que ces secteurs emploient un très grand nombre de femmes, et parce que le degré d’informatisation y est déjà assez poussé 1 ; le processus est certes loin d’être achevé, mais on peut déjà en tirer certains bilans.
Nous avons donc rencontré des femmes travaillant dans divers services de la Société Générale et dans une compagnie d ’assurances : celles que nous avons interrogées occupent des emplois de niveaux assez différents, toutes ne sont pas concernées de la même façon, dans leur travail personnel, par la mise en place de l’informatique. Mais la sensibilisation à ces problèmes est partout très grande.
Merci à toutes d’avoir accepté de répondre à nos questions et contribué ainsi à la réalisation de ce numéro des Cahiers.
Aujourd’hui, qui dit « informatique » et « banque » pense aussitôt « distributeur de billets », « guichets automatiques », etc... Et les articles spécialisés nous décrivent un avenir proche où les clients pourront, sans sortir de chez eux, effectuer toutes leurs opérations bancaires à partir de leur terminal d'ordinateur personnel. Une question se pose alors aussitôt : que vont devenir les employé(e)s ?
Mais avant de se lancer dans la prospective, revenons un peu en arrière : car pour le personnel des banques, l'histoire de l'informatique a commencé bien avant l'apparition des premiers distributeurs de billets.
Pour le secteur bancaire comme pour celui des assurances, le « tournant informatique » date du milieu des années soixante : toutes les grandes banques et compagnies d’assurances s’équipent de puissants ordinateurs permettant de traiter, dans les services centraux, des masses importantes de données transmises par les agences et les services périphériques (traitement des chèques, tarification et édition des quittances d’assurances, etc...). Les banques et assurances se trouvent en effet, à ce moment là, face à un flux croissant d’opérations à absorber : c’est — sur fond de croissance économique importante — l’avènement de la « société de consommation ». Le recours au crédit se généralise et les contrats d'assurance (auto, logement) se multiplient.
Le secteur des banques et assurances connait ainsi, de 1965 à 1974, une très forte expansion, largement favorisée par une série de mesures
— -10 - prises par le gouvernement (liberté d’ouverture de guichets, assouplissement du système de crédit) et par la généralisation de la mensualisation des salaires : le pourcentage des ménages ayant un compte-chèque, qui n'était que de 36% en 1966, progresse alors très rapidement (il est aujourd'hui de 90%).
Le recours à l'informatique, tout en permettant de rationaliser certaines opérations, ne suffit pas à faire face à un essor aussi important et rapide : il faut, parallèlement, embaucher massivement. Pendant plusieurs années, les effectifs ne cessent de progresser (de 6% par an en moyenne dans les banques, de 4% dans les assurances). Mais sans l’informatique et les gains de productivité qu'elle permet, l'embauche aurait été bien plus importante (dans les banques, les effectifs ont été multipliés par 1,6 entre 1967 et 1977 ; mais dans le même temps, le nombre d’agences a plus que doublé !).
Les femmes, qui étaient à cette époque de plus en plus nombreuses à se présenter sur le marché du travail, furent ainsi des milliers à trouver un emploi dans les banques ou les compagnies d’assurances (alors qu'elles représentent 42% de la population active totale, elles forment plus de 50 % des effectifs dans les banques, 60% dans les assurances). Mais cette intrusion massive des femmes n'a guère perturbé les hiérarchies traditionnelles : aux femmes les postes d’employées, aux hommes les fonctions de responsabilité.
Et la mise en place de l’informatique est venue conforter encore cette répartition : l’enregistrement des données sur ordinateur se fait dans les services centraux, dans de grands ateliers de saisie ; ce sont presque exclusivement des femmes qui sont là (les perforatrices), effec-tuan t à longueur de journée un travail parcellisé et déqualifié, totalement répétitif : de véritables « O. S. du tertiaire ». Tandis que pour assurer la mise en oeuvre des processus informatiques — ce qui demande un personnel qualifié — on recrute essentiellement des hommes.
La réduction des effectifs à l’ordre du jour
Puis c'est un nouveau tournant, vers 1974. Les premiers signes de la crise économique se manifestent : la croissance ralentit, les revenus progressent moins vite, la concurrence internationale devient plus vive. Par ailleurs le marché des assurances comme celui des banques paraît relativement saturé (tout le monde ou presque a désormais un compte-chèque). Pour les dirigeants de ces secteurs, la question de la productivité se pose alors avec une acuité nouvelle. Il faut rationaliser, rentabiliser à tout prix. Les progrès de l’informatique viennent à point nommé leur apporter des solutions, avec en particulier le développement de la télé-informatique, qui permet la saisie ou l'interrogation directe à distance, par l’intermédiaire de terminaux à écran. Ainsi dans les banques, toute une partie de la saisie est désormais faite aux guichets, par les employés des agences (tous les retraits faits par les clients, par exemple). L’automatisation des opérations est poussée au maximum.
Les conséquences sur l’emploi se font rapidement sentir : la progression se ralentit, puis les effectifs se stabilisent, et commencent même à diminuer dans les secteurs les plus
Les années quatre-vingt , ...
en pointe en matière d’informatisation (dès 1976 dans les compagnies d’assurances nationalisées, en 1977 dans les banques) : une partie des départs en retraite n’est plus remplacée. Au Crédit Lyonnais par exemple, les effectifs sont descendus de 46 à 42 000 (après avoir augmenté de 19 000 entre 1965 et 1975) ; 4 000 postes également ont disparu à la BNP en six ans.
A l’intérieur des établissements, tous les secteurs ne sont pas touchés de la même façon : ce sont les femmes qui sont les plus concernées, car ce sont les emplois à basse qualification — dont elles forment les gros bataillons — qui sont les premiers atteints : les postes de perforatrices (puisque la saisie directe au guichet supprime une grande partie du travail des ateliers de saisie), les postes de dactylos, menacés aujourd’hui par l'introduction des machines à traitement de textes, qui permettent une augmentation de la productivité de 30 voire 100%.
Toutes les femmes que nous avons rencontrées ont bien sûr évoqué ce problème numéro un de l'emploi : « Chez nous, expliquent celles qui travaillent dans les assurances, l’informatisation n ’est pas encore très développée (c’est une petite société) ; mais il y a déjà disparition de certains services : le service du fichier manuel, qui employait dix femmes, a été supprimé. Le service "perfo" a lui aussi quasiment disparu. »
Tous les services ne sont pas menacés de disparition, mais tous subissent des tentatives de rentabilisation.
Des employées d’un service de renseignements commerciaux de la Société Générale nous racontent leur expérience : « Quand l’informatique est arrivée, la direction a voulu supprimer trois postes dans notre bureau (sur huit !). Nous nous sommes battues et ils n'ont pas réussi. Mais les pressions continuent, et nous devons rester vigilantes ! ». « On doit faire les statistiques de notre travail chaque mois, précise une autre femme : il faut faire attention que ça ne diminue pas, sinon on va nous piquer un poste. En fait, c'est une forme de travail au rendement, bien que théoriquement on ne soit pas rendement ! »
Les années quatre-vingt...
L’invitation au départ
Et tout ceci n'est encore qu’un début ! Pour l'avenir, Dautrem (PDG du Crédit du Nord) a annoncé récemment la suppression de 60 000 postes dans les banques d'ici dix ans (soit près du quart des effectifs actuels !...). Officiellement, la diminution des effectifs résulte uniquement du non-remplacement des départs en retraite. Les employées des services supprimés sont reclassées dans d’autres services.
Mais les directions des établissements utilisent aussi — moins officiellement bien sûr — d’autres moyens pour réduire leurs effectifs, et n’hésitent pas à donner quelques coups de pouce aux départs « volontaires ». Les employées de la Société Générale citent des cas, assez fréquents, de démissions forcées : lorsqu’une
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5ü tu � c/5 c/5 O O femme veut reprendre son travail à la fin de son congé de maternité, on lui propose un poste tout à fait différent, éloigné de son domicile ; si ça ne lui convient pas, il ne lui reste plus qu'à démissionner ! De même, la direction oppose souvent un refus catégorique aux demandes de mutation quand elle sait que les personnes sont obligées de partir (par exemple, des femmes qui veulent suivre leur mari muté dans une autre ville). Si des postes sont libres dans la ville demandée, on explique à ces femmes qu’« elles ne correspondent pas au profil voulu ».
« Société Générale : le bien-être à sa banque », dit la pub. . . Ce n’est certainement pas l’avis de ces femmes contraintes de démissionner, ni de toutes celles dont le poste est supprimé et à qui on propose des conditions de reclassement parfaitement mnacceptables !
Pour parvenir à une plus grande « souplesse » des effectifs, il y a aussi, bien entendu, le développement du temps partiel, et bientôt de toutes les formes de temps choisi : dans ce domaine, la direction des Mutuelles Unies est particulièrement en pointe et montre la voie à suivre (voir l'article sur le temps choisi dans ce même numéro). Ailleurs, les choses ne sont pas aussi avancées, mais des accords ont été signés récemment dans toutes les banques ; si certains d’entre eux offrent un minimum de garanties sur les possibilités de retour au temps plein, celui de la Société Générale n’en comporte aucune : cela laisse présager des temps partiels à vie pour celles (peu nombreuses pour l'instant) qui en font la demande.
Ainsi, dans les banques et les assurances comme dans les autres secteurs, ce sont bien toujours les mêmes méthodes qui sont utilisées : en période de crise, c'est sur l’emploi des femmes que se portent les premières attaques — avant de se généraliser à tous les travailleurs.
Le travail répétitif n’a pas disparu
L'informatisation des banques et des assurances permet-elle au moins, pour les femmes qui y travaillent, cette « requalification » dont parle Yvette Roudy ? Les femmes que nous avons rencontrées sont pour le moins sceptiques : « Sur le moment, quand les nouvelles machines sont installées, on se dit : c’est chouette ! Car cela supprime des tas de tâches répétitives, et facilite beaucoup de choses. Mais après, on s’aperçoit que ce sont quand même des boulots ingrats qui restent. Classer des fiches à longueur de temps, ou ranger les dossiers d'archives, ce n’était certes pas très intéressant. Mais travailler sur écran toute la journée, c'est tout aussi ingrat et monotone ! Et en plus, très fatigant pour la vue. »
Une autre femme intervient alors pour préciser : « En fait, l'appréciation des conséquences de l'informatisation dépend surtout du niveau où l 'on est : pour quelqu 'un qui est à un certain niveau, qui fait déjà un travail qualifié, intéressant, l'informatique peut apporter beaucoup d 'améliorations, cela peut être très intéressant. Mais pour quelqu'un qui est au bas de l’échelle, qui faisait un travail répétitif, le nouveau travail sera un peu moins fastidieux, un peu moins sale, mais tout aussi répétitif ».
Et pas plus qu’avant, ce nouveau travail ne fait appel aux connaissances ou à l'initiative des femmes. Mais il demande par contre de grandes capacités de résistance nerveuse et mentale quand on doit par exemple, comme les opératrices de saisie des services centraux de la Société Générale, rester des journées entières rivée à sa machine, à taper des séries de chiffres et de codes en suivant les indications qui s’affichent sur l’écran. Ces employées ont pris la relève des anciennes « perfos » — dans des aterliers certes plus restreints, puisqu'une grande partie de la saisie est faite maintenant directement dans les agences. Mais les conditions de travail n’ont pas,’ qualitativement, beaucoup changé : toute la journée, elles enregistrent des lots de pièces comptables sur leur terminal ; à intervalles réguliers, elles doivent vérifier sur l’écran tout ce qu’elles ont entré. Et ceci pendant plus de sept heures par jour, alors que toutes les études menées sur ces questions montrent qu’il ne faut pas dépasser un maximum de quatre heures sur écran ! Généreuse, la direction leur accorde un quart d’heure de pause le matin et l’après-midi (!), et une réduction d'une demi-heure par jour par rapport à l’horaire normal. Et bien sûr, il y a un certain rythme de travail à respecter : l'informatique permet un contrôle très précis du rendement des employées :
« tous les matins, la chef relève sur l’ordinateur le compte de ce qui a été fait la veille par chacune, l’heure à laquelle on a commencé et arrêté, le nombre de pièces entrées, etc... ».
Le travail sur ordinateur : un nouveau don naturel des femmes !
L’informatisation réduit-elle ainsi fatalement toutes les employées à ce rôle d’« utilisatrice robotisée de la machine » ? Les mêmes réflexions reviennent dans tous les services : « l'informatique, ça permet de gagner du temps : on pourrait en profiter pour faire autre chose, se former à des tâches nouvelles, plus diversifiées et plus intéressantes, ou pour participer à des réunions sur l 'organisation du travail. Et bien sûr pour diminuer le temps de travail ! ». Mais jamais rien de tout cela n’arrive : « le temps libéré ne sert qu 'à augmenter notre charge de travail, le travail reste parcellisé et sans intérêt ». La _ formation se réduit à l’apprentissage des nouvelles machines (et encore ! : juste des touches qui leur sont utiles) : « Tout ce qu 'on attend de nous, c'est qu'on acquiert rapidement de nouveaux automatismes ».
Mais si l'informatisation des tâches des employées entraîne souvent un appauvrissement du travail (puisqu'une partie des connaissances nécessaires à ce travail est passée dans la machine), les femmes concernées estiment à juste titre que leur nouveau travail fait appel à d'autres connaissances (apprentissage du langage informatique, des codes particuliers à chaque machine) et demande un gros effort de concentration, du soin, de la précision, etc. Elles demandent donc que ces qualités soient reconnues comme des éléments de qualification, et que leur nouvelle technicité soit prise en compte dans les classi- arguments des directions, des conceptions et des préjugés vieux comme le travail des femmes : l’idée que l'habileté manuelle, la rapidité (pour la frappe par exemple), la minutie, etc..., font partie des qualités « naturelles » des femmes, sont inscrites dans leur « nature féminine », et que de ce fait il ne peut s’agir d’un savoir, d’une qualification. La seule « compétence » qui est reconnue aux femmes, c’est leur capacité à effectuer les tâches qui font appel à ces qualités, et qu’on baptise alors « tâches d’exécution ». La sociologue Margaret Maruani, explique : « la qualification n'est le plus souvent qu 'une reconnaissance subjective : selon le sexe qui travaille, on parle ou non de qualification. Les femmes sont plus rapides, plus performantes sur le clavier : mais c'est grâce à leur sexe. Pour les
Manifestation du personnel des banques en 1982.
fications qui déterminent leurs salaires.
Partout elles reçoivent la même réponse : un refus catégorique. Les directions ne manquent jamais d’arguments pour refuser de reconnaître leur qualification : « Mais c’est comme une machine à écrire ordinaire — ou comme un téléphone — ça ne demande aucune connaissance particulière ». Ou bien : « un enfant de six ans sait allumer une télévision, que venez-vous donc réclamer ? » Et bien d’autres encore, du même style. . . La raison de ces refus est simple : « dès le début, la direction a bloqué toute négociation sur les augmentations de salaires : comme elle savait que l ’informatique allait se développer dans tous les services, elle n ’a rien voulu lâcher. »
Mais on retrouve aussi, derrière les hommes au contraire, une qualification, une spécialisation est considérée comme le résultat d’efforts méritoires. 2 »
Manifestation du personnel des banques en 1982
Une grève à la Société Générale
La grève des services informatiques de la Société Générale, en 1982 (la « grève des coefficients »), corrobore tout à fait cette analyse ; elle démarre en janvier chez les « postés » (personnels peu qualifiés travaillant sur les ordinateurs : manipulation des machines, du papier, des bandes magnétiques, etc. Ce sont exclusivement des hommes car il s’agit de travail en équipes 3 x 8 ou 2 x 8). Une de leurs principales revendications : une grille de classification garantissant des coefficients minima à l’ancienneté (pour que l’avancement ne se fasse plus seulement « à la tête du client »). En février, les femmes des services informatiques (mécanographes, téléxistes, opératrices de saisie) se mettent elles aussi en grève, reprenant à leur compte la revendication des postés. En mars 1982, un accord est signé avec la direction : l’avancement automatique à l’ancienneté est acquis pour tous les services informatiques. Mais la grille obtenue par les services des femmes est beaucoup moins intéressante que celle obtenue par les hommes : l’avancement est plus lent.
Une militante de la CFDT nous explique les raisons de cette discrimination : « lors des négociations, il y a eu des jours entiers de discussions, avec des spécialistes, sur les différentes tâches des opérateurs-ordinateurs, opérateurs-machines, atelier papier. Par contre, la direction n ’a même pas débattu des fonctions différentes entre les ateliers de saisie, de mécanographie et de télex : il est vrai que ces travaux sont parmi les plus sous-qualifiés... En outre la CFDT (majoritaire sur l’établissement), alors qu’elle a soutenu d’un bout à l'autre la grève des postés, a très mal pris en charge les débrayages des ateliers de femmes » (dans le dossier de bilan établi par la CFDT après la grève, ces femmes n’ont droit qu’à quatre lignes sur six pages !).
Rien de très nouveau dans tout ceci : les discriminations, la division des tâches, ne datent pas d’hier. Mais l’informatisation joue dans le sens d’un renforcement de cette division, d’une accentuation des discriminations. « Non, décidément, conclue l'une des femmes rencontrées lors de notre enquête, l’avenir des femmes ne passe pas par l'informatique ! » Ce n’est pas la technique en elle-même qui est ainsi rejetée. La même est la première à dire : « l’informatique, ça pourrait être bien, si on nous donnait une véritable formation ; l'informatique, ça peut être intéressant, si on a déjà un travail qualifié. » Oui : dans un autre type d’organisation du travail, de rapports sociaux. Mais aujourd'hui, utilisée à des fins de rentabilisation dans un système où les femmes sont déjà très dévalorisées et exploitées, l’informatique ne peut qu’aggraver cette situation.
Anne-Marie Granger et Françoise Foucault
jd m h c/5 c/5 O ü
Notes
- 1 . Le secteur des banques et assurances détenait en 1978 20% du parc informatique, alors qu’il ne comptait que 2,3 % de la population active.
- 2. Dans un article sur la grève des clavistes d’Ouest-France pour l’égalité salariale, in : «Mignonnes allons voir sous la rose » n° 13, février 1984.