La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Nouvelles technologies : Le meilleur et le pire

Cahiers du féminisme, n° 28, printemps 1984 · p. 21-22 · 1 147 mots

Dans une usine de composants électroniques.

Sur la question de l’informatique, de la bureautique, et des nouvelles technologies, il y a, à l’évidence, entreprise délibérée de mystification. La moindre réserve, toute critique sont préentées comme réflexes craintifs de gens bornés incapables de saisir le sens de l’histoire. Pas de meilleure tactique pour désamorcer les revendications et les luttes. Pourtant celles-ci sont non seulement nécessaires mais indispensables. Savez-vous par exemple qu’en France, contrairement à d’autres pays comme la Suède, la Norvège, aucune véritable législation ne réglemente le travail sur écran ?! Seul un décret publié en 1977 prévoit une « surveillance » des travailleurs sur écran, et alors qu'il est vérifié qu'on ne peut sans dommage travailler plus de quatre heures par jour sur ce type de matériel, il n’est pas interdit d’imposer sept heures de travail d’affilée à ses employées !

Il n’existe pas non plus de norme de fabrication pour les terminaux alors que certains sont particulièrement dangereux pour la vue et que d’autres, étudiés par les ergonomes, pourraient être complètement « inoffensifs ». Et, contrairement, à ce qu'on voudrait nous faire croire, ce ne sont pas les articles des lois Auroux votées en 1982 qui changeront fondamentalement la situation tant les textes sont vagues et non contraignants pour les patrons. L'article L-432-2 par exemple prévoit : « Le C.E. est informé et consulté préalablement à tout projet important d’introduction de nouvelles technologies. Les membres du C.E. reçoivent un mois avant la réunion des éléments d’information sur ces projets et leurs conséquences. » Bien sûr, il n’est pas indifférent que les membres du C.E. aient le droit de recourir à des experts pour se faire aider et conseiller, encore faut-il que ces « experts » soient convaincus que l’intérêt des travailleurs et des travailleuses, leur confort et leur bien-être doivent passer avant tout ; encore faudrait-il que cette clause ne soit pas seulement applicable dans les entreprises d’au moins 300 salariés, ce qui est le cas aujourd’hui.

Mais au-delà du problème des conditions immédiates de travail, le problème du contenu est posé. La manière dont fonctionnent aujourd’hui les opératrices sur machines à traitement de texte est particulièrement significatif. Alors qu'on pourrait leur proposer un travail diversifié exploitant les possibilités techniques complexes des machines (frappe, gestion de fichier -agenda électronique -photocomposition -messagerie électronique), elles sont le plus souvent cantonnées à de la « frappe au km » dans le cadre de pools de dactylos hyperexploitées. Le travail diversifié est réservé aux cadres.

On ne peut dès lors qu’être d’accord avec la réflexion de D. Kergoat, sociologue féministe : « Il ne faut pas se faire d’illusions. Les nouvelles technologies pourraient beaucoup. Mais insérées dans les rapports sociaux actuels, elles contribuent à approfondir la déqualification des femmes ou à les exclure du marché du travail. » (Cf. Les Nouvelles du 8 au 14 mars 1984.)

Dans une usine de composants électroniques

Non, à l’enfermement des femmes

Les perspectives du « télétravail », du travail à domicile sur écran ne contredisent nullement ce jugement, bien au contraire. Bien que la formule du « travail à distance » n’en soit pour l'instant qu’à l’étape expérimentale en France et que les réticences patronales et syndicales en retardent l'application, les descriptions qui en sont faites ont de quoi effrayer les femmes quelque peu averties. Devant son terminal adapté au traitement de texte, la secrétaire à distance est censée travailler à sa guise, installée dans sa salle à manger, à côté des enfants qui jouent ou se battent, à trois mètres de ses casseroles ou de sa machine à laver... Bien sûr, les travaux proposés par le patron seront peu qualifiés et répétitifs mais, n’est-ce pas, on ne peut tout avoir. C’est déjà beau de ne pas subir la corvée des transports et d’être débarrassée de la surveillance des « petits chefs ». Cela permet aussi d’économiser certains frais de garde... Evidemment, il s'agira d'un emploi « précaire », à temps partiel sans doute ou à contrat à durée déterminée ou même en sous-traitance, pas très bien payé, c’est prévisible. Mais enfin, il faudrait

5G M hh Ç/5 c/5 O U m hh c/3 & O O du temps de travail pour tous. L’INSEE n'a-t-il pas calculé qu’avec une réduction à 32 heures de la. semaine de travail, on pourrait créer 1,2 million d’emplois nouveaux ! Au-delà, on peut imaginer le travail à mi-temps pour tout le monde ce qui ouvre de nouvelles possibilités pour les loisirs, les activités culturelles et sociales. Le partage des tâches ménagères entre hommes et femmes serait facilité. Les relations avec les enfants pourraient enfin s’épanouir. A l’opposé de la société actuelle fondée sur l'exploitation, la concurrence et l’individualisme, où le travail est synonyme, pour la majorité, d’épuisement et d’aliénation, pourraient se développer des rapports égalitaires et une vie communautaire.

Mais pour que ce rêve devienne réalité, plusieurs conditions doivent être remplies : qu’au lieu d’appren- savoir ce que l’on veut... Eh bien, justement, disons-le franchement ; nous rejetons catégoriquement cette formule qui loin de « libérer » les femmes comme on voudrait nous le faire croire, les enfermera une fois pour toutes dans cet espace clos du foyer et de la famille. Bel avenir en effet que celui que l’on nous prépare avec d’un côté une poignée de cadres hyperqualifiés qui travailleront main dans la main avec les patrons et de l'autre une masse d’ouvriers et d’employé(e)s sans for- mation réelle, taillables et corvéables à merci parce que sans qualification, sans statut et isolés...

Des rapports sociaux libérés, c’est possible

Pourtant, contrairement aux apparences, les nouvelles technologies pourraient favoriser l’avènement de nouveaux rapports sociaux. L’automatisation de la production, cela peut signifier en effet, la disparition des travaux pénibles et dangereux et des capacités de production nouvelles au service de tous à condition qu’au lieu de licencier on instaure immédiatement une baisse radicale dre à « manipuler » des matériels qui dans 5 ans seront démodés, on dispense aux jeunes, aux travailleurs et aux femmes en particulier une véritable formation qui leur permettent de maîtriser ces nouvelles techni-• ques ; que le pouvoir de décider ne reste pas entre les mains des patrons qui en toute logique utilisent ces nouvelles technologies à la seule fin qui les intéresse : la rentabilité, la productivité, le profit. Ainsi au cœur du débat sur les nouvelles technologies, se trouve posée la question du contrôle de haut en bas de la société, à tous les niveaux de la production et de la vie quotidienne, du contrôle par les travailleurs eux-mêmes des choix de société. C’est tout le contraire qui se passe aujourd’hui, malgré l’arrivée d’un gouvernement de « gauche » en 1981. La situation n’est pourtant pas irréversible. Et si les luttes se développent, on verra alors se multiplier les initiatives qui permettront de détourner au profit des travailleurs et des travailleuses ces instruments techniques qui aujourd’hui ne sont utilisés que pour les asservir.

C. B.

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