On nous écrit de Monbéliard »
Bonjour, nous sommes une quinzaine de femmes qui nous réunissons autour des Cahiers du féminisme. Et depuis un an maintenant, de nombreuses réflexions tournant essentiellement sur le recul du féminisme sont revenues souvent au cours de nos débats. Nous vous envoyons donc un résumé de ces réflexions en espérant qu’il pourra engager le débat avec d’autres lectrices. Amitiés féministes. Le groupe des Cahiers du féminisme de Montbéliard.
Nous ressentons partout et surtout dans notre vie quotidienne, un recul du féminisme :
— Une copine raconte: « Un matin, j’attends mon tour devant le kiosque à journaux, quand je sens derrière moi le frôlement d’une main. Je me retourne, et devant l’air ahuri du gars, je pense aussitôt à l’excuser pour ce geste “involontaire”. Quatre ans auparavant, je n’aurais pourtant pas hésité à le gifler ».
— D’autres exemples montrent qu’on laisse plus facilement passer des choses sur lesquelles on était très exigentes auparavant : se faire couper la parole au cours de discussions ; on se bagarre moins sur un strict partage des tâches.
— Le problème des mômes dont la prise en charge est faite essentiellement par les femmes qui doivent trouver elles-mêmes les solutions de garde, de repas.
Quelles sont les raisons de ce phénomène ?
— La crise économique avec le temps partiel et le plan famille à l’horizon, qui fait que les femmes passent plus de temps à la maison.
— L’oppression des femmes est ressentie comme un problème secondaire, désuet, non prioritaire par rapport à celui du chômage, des licenciements, des conditions de travail.
Ou alors, on nous traite de fanatiques car on aurait soit-disant obtenu l’égalité, la contraception, l’avortement et même un ministère des Droits des femmes. Nous avons alors l’impression d’enfoncer des portes ouvertes face aux mecs, que ce soit sur le lieu de travail, à la maison ou dans les organisations militantes. Celles-ci, en se disant féministes, se dédouanent de leur rôle d’oppresseur, de phallocrates et se mettent ainsi à l’abri de toute remise en cause.
Il y a enfin l’absence de lutte et de mobilisation.
Pour le droit au travail, à l’égalité professionnelle ; contre toute attaque sexiste au travail comme ailleurs ; pour des équipements collectifs de qualité et en nombre suffisant ; ■ypour une juste répartition des tâches domestiques.
Par ailleurs, nous les femmes, devons aussi nous remettre en cause dans nos rapports avec les enfants (culpabilité si on les délaisse) et dans nos rapports à la vie domestique (laisser tomber plus souvent ces tâches comme le font les gars) pour lire plus, se former, s’investir plus à l’extérieur, se pousser à prendre des initiatives. Ces problèmes de vie quotidienne qui ne paraissent plus d’actualité, délaissés et dont ne ne parlent guère dans les Cahiers du féminisme, sont malgré tout très importants. D’une part, en eux-mêmes, comme traduction de l’oppression spécifique des femmes mais aussi parce que les femmes n’ayant plus de perspectives de luttes, sont amenées à trouver des solutions individuelles à leurs problèmes de vie quotidienne, comme le temps partiel.
Montbéliard, le 12 juillet 1984
Cercle des Carabosses
Sous l’impulsion des luttes féministes, la production littéraire et culturelle des femmes a connu ces dernières années un accroissement sans précédent. (...) Or, après une période « faste » où les écrits de femmes ont connu une vogue certaine, il est redevenu difficile aujourd’hui de se procurer bon nombre d’ouvrages qui témoignent de l’avancée sociale, théorique, politique et culturelle opérée par les femmes durant ces quinze dernières années. Des librairies féministes ont fermé leurs portes et la plupart des grandes librairies ont relégué le « rayon femmes » au magasin des antiquités. C’est pourquoi nous avons créé un service d’abonnement-vente par correspondance. Nous proposons cinq fois par an une sélection d’une quinzaine d’ouvrages, du grand best-seller aux revenus féministes à petit tirage, en passant par des classiques de la littérature féministe étrangère, des polars ou de la science-fiction.
Carabosses : 58, rue de la Roquette. 75011 Paris. Tel : 700 13 06
Inde : la condition des ouvrières du textile
Nous avons reçu cette lettre de notre camarade Michèle, compte-rendu d’une discussion qu 'elle a eue au cours d ’un vovage en Inde avec une dirigeante féministe du textile, Meena.
A Madras, quand on embauche une femme dans le textile, on lui fait signer un contrat qui promet un salaire de trois cents roupies et l’engage à tout accepter dans l’usine ou dans le magasin de vente. En fait, elle ne touchera que soixante roupies et quand le contrôleur du travail envoyé par le gouvernement vient inspecter, elle est obligée de dire que tout va bien, sinon elle est licenciée. Les ouvrières travaillent de huit à dix heures par jour sans pouvoir s’asseoir. Dans les magasins, les clients masculins ont tous les droits : si elles se rebiffent, le patron les chasse.
C’est Meena, vingt-deux ans, responsable du mouvement des femmes du textile qui nous explique tout cela. Elle travaille dans le textile et organise ses camarades pour lutter. Mais il lui est très difficile de réunir les femmes en dehors de chez elles après le travail. En effet, une jeune fille ne doit pas sortir de chez elle après dix-huit heures, et une femme mariée ne peut le faire qu’accompagnée de son mari, sinon elle est accusée de « mauvaise conduite ». Meena nous explique qu’un certificat de « bonne conduite » est délivré 'aux femmes au sortir de l’université ou quand elles quittent un emploi, et que’ celui-ci leur est demandé pour trouver du travail et pour se marier !
(...) C’est pour lutter contre ces injustices que les femmes indiennes ont décidé de se regrouper. Le mouvement des femmes indiennes a démarré chez les étudiantes, mais très vite, elles se sont tournées vers les ouvrières qui étaient très opprimées en tant que femmes mais dont l’oppression était considérée comme « normale » non seulement par les patrons mais par leur entourage. Ainsi le mouvement s’est-il organisé selon les catégories professionnelles, ce qui n’exclut pas le soutien des autres quand l’une de ces catégories organise une action. (...)
Meena nous a demandé de faire connaître la situation des femmes indiennes car l’information est le premier acte de solidarité.
Michèle (Montauban)