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Sappho : Poète de l’angoisse essentielle

· Cahiers du féminisme, n° 29, automne 1984 · p. 31-33 · 2 525 mots

Dune a aimé, l’autre pas

Sappho : poète de l 9 angoisse essentielle

Si la place des femmes dans la littérature universelle est quantitativement petite — ce qui n ’a rien de mystérieux étant donné la condition millénaire aliénée de la femme — en revanche, cette place est qualitativement considérable. De prime abord, cela peut paraître paradoxal. Pourtant ceci est la conséquence de cela. Pour s’imposer comme poètes, comme écrivains, il a fallu des femmes qui atteignent une telle qualité artistique, une telle puissance et une telle originalité d’expression, et, à chaque étape, une telle invention de formes, que les murailles des préjugés mysogines n y puissent résister. Certes, cela n’a été possible qu’à certains moments favorables, aux tournants de l’Histoire où les résistances sociales se faisaient plus faibles, aux nœuds d’émergence ou de renaissance des grandes civilisations, mais, toutefois, l’apparition de ces femmes-phares évoque ces plantes dont l’apparente fragilité rend incrédule devant la force qui sait profiter de la moindre humidité et de la moindre chaleur, de la moindre fêlure de mur aussi, et finissent par projeter au soleil des fleurs magnifiques manifestant leur victoire.

Telles fut Murasaki-shikibu (1) qui inventa le roman au Japon, au XIe siècle ; telles ont été les femmes troubadours (2) qui ont dépassé la poésie, souvent quelque peu artificielle, des hommes leurs contemporains et ont donné au monde occidental une poésie d’une profonde sensibilité, oasis perdue, qui fut inconnue à celles qui devaient en retrouver le filon, et qui ignorait la première qui créa la poésie personnelle, la grande Sappho.

Sappho, poète illustre à l’œuvre atomisée

Dans l’immense littérature grecque antique — et qui reste considérable encore au-delà des destructions du temps et, surtout, des vandalismes — si plusieurs noms féminins demeurent, il n’en est qu’un qui s’élève très au-dessus des autres, se situe au premier plan, et dont quelque chose de l’œuvre subsiste : celui de Sappho. Mais à côté des grands poèmes entiers d’Homère ou d’Hésiode, on n’a que six cent cinquante vers de Sappho, dont à peine trois ou quatre petits poèmes complets.

Et pourtant l’Antiquité fut quasi unanime à la saluer comme l’« Homère féminin ». Hommage prodigieux quand on sait de quelle vénération Homère était l’objet chez les Grecs. Et d’autant plus que la civilisation de la Grèce antique ne se distinguait pas par le féminisme. Alors ! Comment expliquer cette énigme ?

Son déchiffrement (et bien d’autres) est dans le beau livre qu’Edith Mora a consacré à la poétesse, Sappho, histoire d’un poète O), et qui contient en même temps, en un cahier de papier coloré, la traduction la plus récente et la meilleure, intégrale, de l’œuvre merveilleuse. Paru en 1967, donc avant le nouveau féminisme, ce livre était passé presque inaperçu. Et pourtant il unit, ce qui est rarissime, les qualités de la plus grande érudition, de la critique la plus aigüe, et l’élan passionné qui fait surgir une femme vivante et un poète vibrant des gangues épaisses du mythe pétrifiant et de la renommée vulgaire. Ce n’est pas peu dire, car, comme l’écrit Edith Mora : « Aucun autre créateur d’une œuvre, toute ou partiellement conservée, n’a subi si cruelle métamorphose. » Pour retrouver la vraie Sappho, il fallait d’abord savoir quelles conditions l’avaient fait naître, ce que c’était que cette île de Lesbos dans ce lointain VIIe siècle avant J.-C. où elle vécut. Non pas, selon une croyance naïve, née d’un romantisme sulfureux, une île peuplée seulement de femmes, et de « femmes damnées », mais l’île dont la capitale, Mytilène, était la rivale économique et politique d’Athènes ; une île, morceau d’Asie, qui se trouva dans le camp du roi des Perses, Xercès, lors de son invasion de la Grèce continentale, et qui, dans le grand conflit historico -mythique fondateur de la civilisation hellène, la Guerre de Troie, était du côté des Troyens et non de la coalition achéenne. Ainsi Lesbos représentait-elle pour les Grecs de la Péninsule et des îles ioniennes, non seulement l’ennemi, mais ses mœurs asiatiques corruptrices, et sa culture mitigée, chargée d’empreintes « barbares ».

Sappho, fille de l’Asie grecque

Sappho est poète grec par la langue et par la prédominance culturelle hellène du temps, mais elle appartient à cette Grèce d’Asie qui procède autant et plus de la Lydie, « une des grandes puissances civilisatrices du monde antique » et un lieu de rencontre et de fusion des connaissances artistiques, mathématiques et cosmogoniques (Thalès et Anaxi-mandre, entre autres, y rencontrent des Assyriens et des Phéniciens). Sappho est tournée vers Sardes, la capitale lydienne, et ne cite jamais Athènes. Athènes dont Solon, son législateur et son seul poète élégiaque, apprendra d’elle pourtant. Sans le contact lydien, explique Edith Mora, il n’y aurait pas eu de « miracle grec », puisque les grands poètes lyriques grecs sont tous originaires des colonies d’Asie mineure ou d’îles voisines, et que c’est de là aussi que sourd un fruit plus durable encore que la poésie, la sculpture légère, en mouvement, qui brise avec l’art plastique archaïque. Parallélisme : la poésie de mode lydien se moule au corps humain comme les draperies de la sculpture (p. 64). Lesbos est l’île de la poésie que scandent des chœurs de jeunes filles dans les cérémonies civiles (surtout les mariages) ou religieuses. De ces cultes qui, eux aussi, amalgament les deux civilisations : culte d’Adonis (qui, de là, pénétrera toute la Grèce, et sera considéré comme corrupteur), culte de Dyonisos, qui originairement, n’est pas grec mais phrygien ou lydien (p. 311), d’Attys, de Cybèle, culte d’Aphrodite surtout, qui fut Ishtar, Astarté, Grande Déesse, c’est-à-dire déesse mère ; tous cultes empreints de fortes tonalités sexuelles, et certains exclusivement féminins.

Aphrodite est, par excellence la déesse de Sappho, de façon quasi monothéiste. Une déesse femme, dont Eros n’est pas le fils, mais un envers, un dieu mâle et de l’amour mâle, brutal, « briseur de membres » — comme pour Hésiode — ; dieu primordial, fils de Gaïa, la Terre, et d’Ouranos, le Ciel ; dieu du désir aveugle qui s’oppose à la déesse de l’amour heureux, celle dont les oiseaux sont les messagers et qui apparaît dans le rêve ; déesse proche, que Sappho humanise et dont elle porte le culte à son niveau le plus développé avant qu’il ne décline.

Il n’est pas sûr que la Grèce de Lesbos ait été, comme celle d’Athènes, terre des gynécées et d’enfermement des femmes. En ce tournant du VIIe au VIe siècle av. J.-C., l’île semble avoir été le lieu et le moment d’une certaine liberté de mœurs qui permit à la « maîtresse des chœurs » que fut Sappho de se séparer du monde des hommes et de prendre appui sur l’amour des femmes pour créer une poésie sans précédent et qui allait fasciner d’abord le monde grec, puis, plus tard, tout le monde occidental, mais sans pouvoir faire école. Cet amour des femmes, qui fut de très haut nommé « lesbien », sans référence à Sappho (p. 131), même chez ses auteurs qui la citent (tels Aristophane et Lucien de Samosate), doit-il plus à la « lascivité asiatique » qu’à la myso-ginie qui valorise en Grèce l’homosexualité masculine comme le seul vrai amour ? En tout cas, ce n’est que tardivement que, chez les Grecs, on trouve un blâme de ce péché sexuel (Plutarque, au Ier siècle de notre ère). Et ce ne sont pas les mœurs de Sappho qui, chez eux, de même que chez les Romains — d’un moralisme sexuel plus rigoureux, et qui l’adopteront en hétérosexualisant ses thèmes — empêcheront sa haute renommée, mais, plus simplement, la mysoginie au premier degré qui les fait s’étonner qu’un tel génie soit celui d’un poète de sexe féminin. Ce qu’exprime bien l’antiféministe Strabon qui écrit : « C’est un véritable prodige, car dans tout le cours de l’Histoire, nous n’avons connaissance d’aucune femme dont on puisse dire qu ’elle ait au moindre degré rivalisé avec elle comme poète »(pp. 120 et 123). Pour Edith Mora, c’est parce qu’ils ne pouvaient concevoir une telle hauteur d’inspiration chez une femme « naturelle » que Platon et Pythagore firent de Sappho une Dixième Muse. Mais si on hésite à croire que Platon au moins ait pu réellement penser que Sappho était un être surnaturel, du moins peut-on comprendre son propos comme exprimant un cas de possession, extraordinaire et exceptionnel, ce qui était l’avis de Plutarque.

Une vie d’amour et de lutte

Mais, du moins, le monde antique s’inclinait-il devant elle, lui dressait des statues, frappait des médailles à son effigie, la citait d’abondance (plus de cent auteurs subsistant), la recopiait, lui empruntait vers et rythmes (Bac-chylide, Euridipe), enfin l’imita. Quant à Pythagore, il lui fait une place dans son paradis d’éther, demeure des dieux, et elle figure dans le panthéon pythagorien jusqu’à la Rome impériale. Un temple souterrain fut découvert où son culte était central (pp. 91-92).

Ainsi déifiée, Sappho a vite perdu sa condition sociale comme ses traits. Pour ceux-ci, ils sont pourtant dans ses poèmes, où elle se dit petite et brune — aux tresses violettes — et laide... (ce qui peut s’entendre sim- plement comme n’étant pas le type de beauté prisé à l’époque). La peinture et la statuaire en feront tôt une grande femme (voire une géante), impérieuse. Il semble qu’elle ait eu, jeune, une fille, sans s’être mariée. Bien loin d’avoir été une courtisane, comme l’en accuseront ses ennemis, les moralistes mysogines de tous temps qui l’assimilent d’abord aux jolies joueuses de flûte qui venaient des îles asiatiques, ou sur la réputation des cérémonies mystico -sensuelles qu’on y célébrait, Sappho était de « noblesse » terrienne, probablement riche, et politiquement « engagée » dans la lutte (historiquement réactionnaire) contre les nouveaux chefs représentant le peuple des marchands.

Ce n’est donc pas parce qu’elle était d’« avant-garde » que Sappho était « lesbienne », mais bien plutôt, au contraire, parce qu’elle représentait sur le plan des mœurs comme de la religion un monde en train de disparaître ; en somme dans une situation un peu comparable à ce qu’aurait pu être une femme du XVIIIe siècle d’An-cien Régime devant la rigoriste bourgeoisie à la veille de la prise du pouvoir. Comme il arrive souvent, le progrès que représente une nouvelle classe ascendante écrase aussi des valeurs de la classe en déclin. C’est sans doute à une telle situation que Sappho a dû de pouvoir se dresser dans sa vie et dans son œuvre, et avec des accents aussi forts, contre un monde qui devenait plus contraignant pour les femmes.

Sa condition sociale « aristocratique » lui a permis de devenir l’artiste qu’elle a été, et cette « maîtresse des chœurs » de jeunes filles où ont pris assise sa gloire et sa passion amoureuse.

Son opposition au pouvoir « populaire » entraîna son exil. Cela, c’est certain. En revanche, on ne sait où, ni à quel âge, ni comment elle mourut. La légende fondit si bien sa mort réelle avec des morts mythiques qu’il est difficile de dégager le réel du poétique. Edith Mora penche pour la vérité de son suicide, mais suicide à l’Antique, non crime contre soi-même, mais geste où le désespoir se fond en un ultime espoir, retour à la mer, lieu d’origine (lieu de naissance d’Aphrodite) et voie vers l’immortalité.

Sans le « saphisme », Sappho n’aurait pas été la poétesse prodigieuse de l’Antiquité. Mais l’inverse n’est pas vrai : sa poésie dépasse de très loin le saphisme. « Sans l'amour des femmes, elle n'aurait pas été le poète qu’elle a été », explique Edith Mora qui démontre, d’une part, que mariée ou courtisane elle n’aurait pu être poète, et que, d’autre part, l’aspect narcissique du désir est dans un rapport d’identité avec l’activité poétique. Mais, par ailleurs, née poète dans un foyer de poésie lyrique, avec Sappho « la poésie descend de son socle », se met à parler une langue empreinte de langage quotidien, voire populaire, fait entrer dans ses rythmes nouveaux le souvenir des pas de la danse, et disloque par l’individualisme une poésie qui, jusque là, était de groupe.

Il faut noter ici que ce sont ces phénomènes de l’individualisation (à l’encontre de la poésie masculine, distanciée), de l’apparition de la sensibilité amoureuse (à la différence des effusions imagées ou abstraites) et d’une force qui sourd de la simple vérité des sentiments exprimés de la manière la plus directe, qui seront la marque de la primauté de la poésie féminine à chacune de ses renaissances. Sappho, écrit Edith Mora « a véritablement inventé la poésie personnelle — et nul autre en Grèce ne devait la suivre sur ce chemin trop étroit pour les habitués de l’époque, des grandes odes ou des tragédies » (p. 9).

C’est grâce à cette spécificité de sa poésie qu’elle nous touche encore — et sans doute plus qu’Homére, sinon que les grands tragiques — et qu ’alors qu’elle ne nous parvient qu’en fragments mutilés « le vers unique, voire le mince fragment, peut devenir à son tour poème, contenant un cri de poète, une imge infinie ».

Sappho au milieu de ses compagnes

Mise à mort du poète-femme

Platon, note encore Edith Mora, fut le premier qui attaqua les poètes au nom de la morale. Il n’empêche que la critique des mœurs de Sappho, qu’elle ait été faite au nom de l’intérêt civique ou d’un conformisme sexuel quelque peu hypocrite (par exemple quand il vient d’un Ovide), n’a pas fait obstacle, dans l’Antiquité grecque et romaine, à la célébration de son génie. Pour la tentative — trop largement réussie — de la mise à mort de son chant, il a fallu que le christianisme fasse ap-paraîre un nouveau moralisme, absolutiste, en particulier sur le terrain sexuel.

Edith Mora nous semble avoir tendance — c’est un des rares reproches que l’on peut lui faire — à minimiser l’hostilité chrétienne à Sappho, par les exemples de certains chrétiens cultivés, tels le poète Ausone, Gaulois de Bordeaux, Saint-Clément d’Alexandrie, qui la cite, ou, plus généralement, les lettrés byzantins. Mais, d’une part, le christianisme primitif est certainement mieux représenté par Tatien (IIe siècle) qui traite Sappho de « putain [qui] chante ses dépravations sexuelles », ce qui appelait à la destruction de ses œuvres, effectivement brûlées sous Grégoire de Naziance (IVe siècle). D’autre part, si le sac de Constantinople — avec la destruction de sa magnifique bibliothèque — par Mahomet II, en 1453, venant huit siècles après la destruction par les musulmans d’Omar de ce qui restait des 750 000 volumes de la bibliothèque d’Alexandrie (déjà détruite en partie par César), priva le monde à jamais de l’essentiel du trésor de la culture antique et en brisa la continuité avec les temps modernes, cela n’explique encore pas que, parmi les manuscrits sauvés de ces destructions, ne figure pas un seul exemplaire complet de l’œuvre de Sappho. Cela ne s’explique que, d’un côté, par les destructions chrétiennes antérieures et, d’un autre côté, en dépit de ses citations par les grammairiens, un renversement d’attitude à l’égard de la poétesse de la part même des lettrés. Ainsi, les deux fanatismes, chrétien et musulman, portent-ils une égale responsabilité dans la censure par le feu de Sappho.

Michel Leq tienne

Notes

  1. (La suite de cet article sera publiée dans notre prochain numéro.)
  2. i. Murasaki-shikibu, le Dit du Genji, Publications orientalistes de France, 2 vol. ; cf. notre article, Cahiers du fémlnime n°ll, oct.-nov., 1979.
  3. 2. Meg Bogin, les Femmes troubadours, avec traduction des poèmes par Jeanne-Faure Cousin, coll. Femmes, éd. Denoël-Gonthier. Cf. Notre article, C. du F. n°10, juin-sept. 1979.
  4. 3. Edith Mora, Sappho, histoire d'un poète et traduction intégrale de l'œuvre, éd. Flammarion.

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