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Le mouvement des femmes et la lutte pour l'avortement

· Cahiers du féminisme, n° 3, mars 1978 · p. 5-8 · 2 695 mots

si toutes les femmes du monde...

RENCONTRE cm

ITALIE

Le mouvement des femmes et la lutte pour l'avortement

Comme le montre V interview qui suit , tant la lutte sur l'avortement que le mouvement autonome des femmes en Italie traversent aujourd'hui une phase difficile. Depuis début janvier (date de l'entretien), un certain nombre d'initiatives ont été prises par les groupes femmes notamment. Fin janvier, 4 000 femmes descendaient dans la rue à Milan pour crier leur révolte : une femme était morte dans un hôpital milanais, faute de soins. A plusieurs reprises, des initiatives ont pu être prises sur le plan local face au scandale des carences des pouvoirs publics en matière de santé, et plus particulièrement dans les services gynécologiques.

Cependant, comme le disent aussi bien Mary dans l'interview que Da -niela dans l'article qui suit, le problème essentiel à l'heure actuelle, c'est celui de la coordination , de la centralisation du mouvement. Dans ce sens, la réunion nationale du mouvement, très attendue, qui a rassemblé plus de 1 000 femmes à Rome les 28-29 janvier, n'a pas permis de dénouer la crise en offrant des perspectives de mobilisation comme on pouvait l'espérer. On y a parlé de self-help, de pratiques diverses par rapport à l'avortement, de sexualité, mais les propositions réitérées de certaines camarades de débattre de la campagne à mener sur la question de la loi, d'élargir la mobilisation aux couches massives de femmes qui se sentent concernées par ce problème, ces propositions n'ont rencontré quasiment aucun écho. Pourtant, dans le même temps, le mouvement pour le droit à la vie a ramassé plus d'un million de signatures pour soutenir son projet de loi réactionnaire persistant à faire de l'avortement un crime.

Face à une pareille offensive, c'est une mobilisation de masse qu'il faudrait, unissant dans un même objectif toutes les forces qui, depuis plusieurs années, se sont prononcées en faveur de la libéralisation et de la dépénalisation de l'avortement. Plus que jamais, le PC reste silencieux.

Le mouvement saura-t-il reprendre l'offensive ? Gageons que la capacité d'autres mouvements à lancer une initiative de mobilisation sur l'avortement au niveau international ne pourrait que renforcer la conscience desfemmes italiennes de l'importance qu'il y a à se battre à la fois sur le terrain de la pratique des groupes femmes et sur le terrain légal, afin d'opposer une alternative centrale aux attaques de l'aile la plus droitière de la bourgeoisie.

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À Rome, 6 décembre 75 : 30000 femmes dans la rue

La première chose dont beaucoup de gens étrangers ont entendu parler à propos du mouvement de femmes en Italie, c’était la grande manifestation sur l’avortement qui a eu lieu à Rome en 1975. Peux-tu nous dire ce qui a suscité cette mobilisation et pourquoi l’avortement représentait un thème aussi explosif ?

La manifestation massive sur l’avortement du 6 décembre 1975 fut la première apparition publique du mouvement, mais de fait la radicalisation s’était amorcée durant les années précédentes. Des centaines de groupes de femmes s’étaient formés — des groupes de conscience, des groupes de quartiers et des comités de femmes centrés sur des thèmes particuliers.

La manifestation de décembre 1975 fut importante parce que cela représentait la première indication que le mouvement des femmes allait devenir un réel mouvement de masse. Ce fut une manifestation très importante, rassemblant probablement 30 000 femmes. Celle-ci portait sur l’avortement, mais beaucoup de thèmes qui y sont liés étaient mis en avant, tels que la maternité, les rôles sexuels, etc. Cette action montra que l’avortement serait le thème autour duquel le mouvement allait se construire dans les années à venir.

La manifestation de 1975 fit également apparaître que le mouvement sur l’avortement ne serait pas un mouvement 'mixte comme le ML AC ou le N AC en Angleterre. Je suppose que la plupart des gens entendirent parler de cette manifestation, non seulement parce qu’il s’agissait d’une mobilisation très importante sur l’avortement dans un pays comme l’Italie, où l’on sait l’influence du catholicisme, mais parce qu’elle fut marquée par un certain nombre d’incidents. Des militants de Lotta Continua tentèrent de briser cette manifestation, non parce qu’elle portait sur l’avortement, mais parce que c’était la première manifestation non mixte de femmes et qu’ils percevaient cela comme une menace. Soulignons que la manifestation dans son ensemble avait un caractère très antigouvernemental. Les femmes avaient clairement identifié leur ennemi.

En Italie, l'avortement, un thème explosif

La lutte pour le droit des femmes à l’avortement est apparue dans une période de radicalisation croissante des femmes, non seulement sur ce thème, mais sur toute une série d’autres questions liées à leur existence. Les femmes ont tiré des leçons de l’expérience et de l’exemple d’autres mouvements, comme le mouvement ouvrier et le mouvement étudiant. Elles devenaient conscientes de leur droit à un mode de vie différent, de leur droit au travail, de leur droit à un type de maternité différent, etc. Par conséquent, dès le départ, la question de l’avortement ne fut pas simplement considérée comme un droit démocratique mais comme un élément central de la façon dont les femmes allaient aborder la question de leur existence.

C’est pourquoi, sous beaucoup d’aspects, c’était une lutte contre le système capitaliste.

Le mouvement des femmes s’organise

Peux-tu expliquer comment le piouvement sur l’avortement s’est organisé dans la première période ?

La manifestation de décembre 1975 fut impulsée par le mouvement autonome des femmes lui-même, à partir d’une série de réunions de coordination nationales. La première de ces réunions eut lieu en octobre 75. Un appel fut lancé de Turin — la ville ou je travaille — convoquant à une réunion à Bologne où il existait également un mouvement de femmes important. Nous nous adressions à tous les groupes femmes dont nous avions l’adresse, et l’appel fut également publié dans la presse d’extrême-gauche. Cette réunion fut très large et permit d’organiser la manifestation.

Avant cela, le mouvement sur l’avortement était passé par diverses phases. Le Parti radical, qui est avant tout un parti centré sur l’obtention des droits démocratiques, avait déjà lancé une campagne pour un référendum sur l’avortement. Des comités avaient été mis en place pour récolter un demi-million de signatures afin d’appeler à un référendum exigeant l’abolition de la vieille loi fasciste sur l’avortement. Cette loi — qui est encore valable — dit que l’avortement est un crime contre la race italienne. Les comités en question parvinrent à rassembler divers partis politiques, avant tout le Parti socialiste, le Parti radical, les organisations d’extrême-gauche, quelques groupes de femmes ainsi que l’une des fédérations syndicales, l’UIL. Ces comités organisèrent les premières réunions, les premières discussions sur l'avortement, mais ils maintinrent la question à un niveau essentiellement institutionnel, en en faisant avant tout un problème parlementaire. Les groupes femmes participèrent à ces comités jusqu’à ce que les femmes commencent à mettre centralement en avant le droit à l’avortement gratuit.

A partir de quoi elles furent obligées de scissionner et d’organiser leurs propres comités de coordination au niveau des villes, vu la tendance des partis politiques à freinér la lutte. De cette description des premiers comités sur l’avortement, il ressort que le Parti communiste en était totalement absent. En fait, durant toute l’année 75, le PC refusa d’y participer en raison de leur orientation et de leurs attaques centrées avant tout sur la Démocratie chrétienne. Le PC ne tenait pas à donner trop d'importance au thème de l’avortement.

En conséquence, le PC — comme tous les autres partis — présenta au Parlement un projet de réforme sur l’avortement.

Mais c’est aussi que le PC est capable de se montrer extrêmement souple sur des questions comme celle-ci. Ils insistent toujours sur le fait que la loi en discussion au Parlement est la meilleure possible, compte tenu des circonstances. Mais en même temps, leur journal et leur revue théorique publiait une série de contributions sur le féminisme, sur les relations entre le mouvement des femmes et le mouvement ouvrier, et sur la façon dont les revendications mises en avant par le mouvement des femmes peuvent être intégrées dans leur stratégie d’ensemble.

Le mouvement devait il élaborer sa propre loi

Peux-tu expliquer comment le mouvement des femmes, qui était descendu dans la rue sur cette question, réagissait face aux diverses propositions parlementaires ?

Ce qui s’est passé est assez intéressant. Etant donné l’absence de réponse des partis politiques à la façon dont le problème était abordé par le mouvement des femmes, un fossé commença à se creuser entre la manière de poser le problème dans les manifestations de masse et le débat qui se déroulait au niveau parlementaire. Durant l’année 1976, les camarades des GCR et d’autres femmes du mouvement commencèrent à trouver que la situation devenait dangereuse. L’avant-garde du mouvement des femmes ne prêtait pas suffisamment attention à la façon dont la question de l’avortement était perçue par la majorité des femmes ; elles essayaient d’ignorer le débat parlementaire en affirmant qu’il n’était pas important. Mais il est illusoire de croire que la masse des femmes reste indifférente au problème légal. Il faut compter avec les désirs de ces femmes qui aspirent à une loi décente sur l’avortement.

Nous avons essayé de combler ce fossé en proposant que le mouvement des femmes lui-même élabore une loi. L’initiative partit à nouveau de Turin où la coordination proposa un projet de loi à débattre dans le mouvement. Ce projet tentait de réunir les revendications essentielles qui avaient été mises en avant dans le mouvement des femmes. C’est-à-dire l’avortement gratuit sur demande, pour les mineures comme pour les adultes, pour les immigrées comme pour les femmes italiennes ; l’avortement devait être effectué gratuitement dans les services hospitaliers ; et là où il pouvait être prouvé que les fausses-couches étaient le résultat des mauvaises conditions de travail, les patrons des entreprises devaient être condamnés pour n’avoir rien fait contre cette insécurité des conditions de travail. Cela montre le type d’attention que le mouvement des femmes prêtait aux conditions d’existence des femmes en général.

Cette proposition, qui était une tentative de combler le fossé entre le mouvement et le débat parlementaire, fut débattue dans une série de réunions nationales auxquelles participaient des déléguées des groupes femmes de tout le pays. Ces réunions qui se tinrent pour la plupart à Rome, rassemblaient souvent de 400 à 600 femmes.

L'éclatement des positions du mouvement

Une série de courants du mouvement, depuis les courants réformistes jusqu’aux courants ultra-gauches, firent alors l’unité entre eux, avec pour résultat que cette proposition finit par être repoussée par le mouvement dans son ensemble. Les réformistes et les ultra-gauches usaient parfois du même langage pour dénoncer la volonté d’intervenir dans le débat parlementaire.

Les réformistes disaient que, vu le type de propositions mises en avant par d’autres partis, il n’était pas correct politiquement de vouloir présenter une alternative. En d’autres termes, elles voulaient pouvoir continuer à donner leur soutien sans le dire au projet de loi proposé par le PC.

Les courants ultra-gauches poussèrent certains articles de la loi jusqu’à des conclusions extrêmes. Par exemple, là où le premier article de la loi que nous avions proposée disait simplement que l’avortement devait être libre et gratuit, elles insistaient pour que cet article dise explicitement que l’avortement devait être autorisé jusqu’au neuvième mois. Ce qui permit aux réformistes et aux partis bourgeois — en particulier à la presse bourgeoise — de sauter là-dessus pour faire la preuve que le mouvement des femmes était extrémiste, qu’en fait nous étions des assassins, des criminelles et que nous avions dépassé les limites de la décence.

Le « vote noir »

La loi proposée au vote du Sénat en juin 77 mettait un certain nombre de restrictions au droit à l’avortement. Mais elle l’autorisait dans les cas de difficultés financières ou sociales, ce qui est la manière habituelle et détournée d’autoriser les avortements, comme on le voit par exemple avec la loi passée en 1967 en. Grande-Bretagne elle conte-_ nait une clause très astu~ cieuse donnant le droit aux médecins de faire de l’objection de conscience en matière d’avortement.

Je pense que le PC s’attendait réellement à ce que ce vote passe, car pour eux, il ne s’agissait pas simplement d’un vote sur l’avortement. C’était l’un des premiers tests de leur stratégie de compromis historique avec la Démocratie Chrétienne. Au lieu de cela, le projet de loi fut repoussé de sept voix. Cela représenta une très grande défaite pour le mouvement des femmes. Il y eut une réaction immédiate et de grande manifestations furent organisées dans tout le pays.

Les remous dans le PCI

Au départ, le PC subit des pressions immenses de la part du mouvement des femmes. En fait, il rencontrait pas mal de difficultés avec ses propres militantes de base qui étaient très attirées par les groupes du mouvement de femmes. A l’heure qu’il est, le PC a réussi à regagner pas mal d’influence parmi les masses, et même au sein du mouvement des femmes lui-même. En partie, c’est dû au fait que le mouvement ne s’est pas battu de manière conséquente sur le thème de l’avortement ces dernières années.

Quelle est la situation actuelle en ce qui concerne la loi sur l’avortement ?

Les partis politiques bloquent la question. Il devait y avoir une reprise du débat sur la loi dans la Chambre des Députés en décembre, mais une clause légale a été découverte, permettant de repousser la discussion à plus tard.

De plus, durant les années écoulées, les forces réactionnaires financées et organisées par le Vatican se sont montrées très actives. On a assisté à une croissance importante du mouvement pour le droit à la vie. L’archevêque de Milan a organisé l’an dernier une manifestation de 80 000 personnes contre l’avortement. LJn mouvement intitulé « Le Droit à la Vie » récolte actuellement des signatures pour une loi populaire contre l’avortement, proposant que celui-ci continue à être considéré comme un crime et que les problèmes soient résolus avec l’adoption.

où vale mouvement des femmes

C’est une situation difficile. Le résultat du vote du Sénat s’est traduit par le fait qu’une partie considérable du mouvement y a vu la preuve que les femmes ne devaient pas poser la question de l’avortement en termes parlementaires. La discussion dans cette fraction-là du mouvement a continué sur le problème de la maternité, de la division sexuelle des rôles dans la famille, etc., laissant de côté le problème de l’avortement en tant que tel.

Néanmoins, il existe une autre partie du mouvement qui est très large et dont nous pensons qu’elle est la plus importante. Elle reflète la radicalisation croissante des femmes travailleuses, aussi bien des employées que des ouvrières dans les entreprises. Ces femmes ont eu le temps de réfléchir à la situation et il y a lieu d’espérer que cette aile du mouvement s’empare de la question de l’avortement de manière plus décidée.

Par exemple, dans un .certain nombre de villes où les déléguées des travailleuses ont directement pris part au mouvement des femmes, lorsqu'elles sont féministes, elles ont organisé des meetings dans leur boîte sur la question de l’avortement et de la contraception. Dans certaines instances, au niveau local du moins, les syndicats ont été obligés d'adopter des résolutions sur l’avortement, très proches dans les termes à celles du mouvement autonome des femmes.

C’est à ce niveau, selon nous, qu’existent les meilleures chances de pouvoir impulser une campagne sur l’avortement. L’une des choses que cela implique, c’est d’arriver à dépasser le sectarisme existant dans le mouvement des femmes et au sein de son avant-garde — particulièrement parmi les femmes qui appartiennent ou qui ont appartenu aux organisations d’extrême-gauche — vis-à-vis de l’Union des femmes italiennes (l’UDI) qui est l’organisation de masse des femmes du PC. Nous pensons que dans une campagne centrée sur la question de l’avortement libre et gratuit, sur le droit des femmes à choisir, beaucoup d’initiatives peuvent être prises en commun avec les militantes de base du parti, par opposition à la direction.

Avec ce type de perspective, nous pensons qu’il est possible de reconstruire le mouvement. Il y a un long chemin à faire, mais nous croyons que tout n’est pas perdu en ce qui concerne l’avortement.

Mary

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Où va le mouvement des femmes

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