Dans ses déclarations initiales, le nouveau président du Brésil Tancredo Neves (élu par un collège électoral restreint le 15 janvier 1985) semble accorder une certaine importance au redressement de « l’équilibre social » au profit des « oubliés » du « miracle ». L’importance du changement de régime politique intervenu récemment au Brésil avec le retour des militaires dans leurs casernes et l’élection d’un président civil, membre de l’opposition libérale (du PMDB) qui plus est, ne sera jamais assez soulignée.
Les déclarations de Tancredo Neves restent néanmoins fort vagues sur les mesures concrètes et urgentes à prendre contre l’emprise des multinationales sur l’économie ou la législation du travail. C’est pourquoi il est probable qu’au cours des prochaines luttes, le mouvement ouvrier et syndical précisera et soutiendra très fermement des revendications telles que la création d’une allocation chômage ou le rétablissement d’une réelle stabilité d’emploi.
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Dans les années soixante et soixante-dix, les dictatures qui ont régné presque partout en Amérique latine ont permis au capital local et étranger de surexploiter la force de travail ouvrière, mettant au service du patronat industriel et des latifondiaires la police et l’armée pour « discipliner » et, à défaut, carrément réprimer les contestations éventuelles du despotisme d’usine. Ainsi, la diminution des salaires, l’intensification des rythmes de production, les mauvaises conditions de vie et de travail, ne pouvaient pas être dénoncées sans que cela entraîne l’occupation immédiate de l’usine par la police, l’assassinat des dirigeants grévistes, la dissolution des syndicats. Ces scènes quotidiennes de brutalité anti-ouvrière sont devenues courantes au Brésil après 1964, au Chili après 1973, en Argentine après 1976. La logique à la base de l’action de ces différents régimes de droite était leur antinationalisme : ils ont tous commencé, ou poursuivi, des politiques d’ouverture au capital international, favorisant l’expatriation des profits, créant des subsides et supprimant des taxes. Bref, rendant le pays attirant aux firmes multinationales, soit par les facilités financières et fiscales, soit par la « docilité » de sa main-d’œuvre, soit par la coopération policière, soit par les bas salaires...
Une législation d’exception a été promulguée par la droite, dans un grand nombre de pays non seulement latino-américains, mais aussi africains et asiatiques, afin de faciliter l’utilisation des femmes dans les grandes entreprises multinationales qui délocalisent ainsi leur production vers des régions moins industrialisées du système capitaliste mondial. Cette législation d’exception régit aussi bien le fonctionnement des zones franches industrielles « d’exportation » comme c’est le cas le plus souvent en Asie du Sud-Est et en Amérique centrale que celui des zones de « production pour le marché intérieur » comme au Brésil.
L’alliance Etat autoritaire-multinationales
Dans ces zones, les multinationales ont largement recours à la main-d’œuvre féminine pour implanter leurs industries d’habillement, de textile, de confection et de montage électronique, utilisatrices de main-d’œuvre par excellence. Les gouvernements vont jusqu’à vanter les qualités des ouvrières locales aux investisseurs potentiels dans des brochures de propagande : « La dextérité manuelle de la femme orientale est renommée dans le monde entier. Elle a des petites mains et travaille vite avec un soin extrême. Qui, par conséquent, pouvait être mieux qualifiée par la nature et la tradition pour contribuer à l'efficacité d’une chaîne d’assemblage que la femme orientale ? » C’est reprendre, d’une autre manière, les clichés sur « la volupté des Orientales », si fréquents dans les publicités des « sex-tours » en Corée, en Thaïlande ou aux Philippines... Les ouvrières des usines de ces pays, situées ou non d’ailleurs dans les zones franches industrielles, sont utilisées dans des segments de la production où l’automation est difficile ou coûteuse. Ce sont des postes exigeant une acuité visuelle extrême, une dextérité et un degré de concentration et de patience provoquant l’usure précoce et demandant dès le début une main-d’œuvre très jeune et en très bonne santé... Etant jeunes, elles n’ont guère d’expériences de lutte et d’action syndicale, et ne peuvent en acquérir en raison des règlements intérieurs répressifs et du contrôle policier intensif.
Depuis le milieu des années cinquante les firmes multinationales contrôlent les secteurs les plus dynamiques de l’économie brésilienne, à productivité élevée et souvent à technologie de pointe. Plusieurs branches contrôlées pratiquement à 100% par les multinationales emploient un nombre significatif de femmes. C’est le cas de l’industrie pharmaceutique, totalement dénationalisée et comptant 36 96 de femmes dans l’ensemble de ses effectifs à la fin des années soixante-dix. Les femmes sont également employées massivement dans les branches suivantes : matériel électrique et électronique, majoritairement dominée par des multinationales, métallurgie, chimie, les matières plastiques. Elles continuent aussi à être employées dans le secteur habillement à plus de 64 96 , et à presque 50 96 dans la branche textile. Ces activités productives ont été, de plus en plus, soumises au capital étranger par les facilités d’entrée créées par le gouvernement militaire à partir du coup d’Etat de 1964 et, à partir de 1969, par les attraits du « miracle économique ». Ainsi, entre 1970 et 1980, le nombre des femmes travailleuses double, de six à douze millions, et l’emploi industriel augmente de trois fois pendant la même période.
Les ouvrières dans les multinationales brésiliennes
En réalité, des études directes, effectuées au sein des multinationales employant des femmes au Brésil, ont montré :
1 . Que les femmes sont souvent qualifiés, mais leur qualification n’est pas reconnue : en effet, les compétences comme la dextérité, la concentration, la patience, ne sont pas rémunérées comme le sont la force physique ou l’activité insalubre pour les hommes. La formation scolaire, l’expérience professionnelle préalable, ne sont pas reconnues pour les femmes, mais uniquement pour les hommes.
2. Que les femmes ne sont presque jamais sur des postes de maîtrise, de chef d’atelier, de cadre, de technicien. Les travaux impliquant responsabilité, capacité d’initiative et de direction ne leur sont-pas confiés. L’autorité, le commandement, c’est toujours l’affaire des hommes.
3. Que les femmes n’ont jamais accès à la formation professionnelle et à l’apprentissage technique, quand elles se trouvent sur les postes d’« opératrices » de machines et que cela est une des raisons de leur faible chance de promotion et de carrière au sein de l’entreprise.
4. Elles ont des salaires très bas, cependant presque aucune ne considère son salaire comme un salaire d’« appoint », mais comme essentiel pour le budget familial.
5. Que les ouvrières des filiales brésiliennes ont des conditions de travail, de santé, d’équipements collectifs, de protection sociale, et d’organisation très différentes de celles de leurs homologues des maisons mères en Europe, aux Etats-Unis ou au Japon. Ainsi, elles sont soumises à une réglementation beaucoup plus stricte des pauses, des arrêts pour aller aux toilettes, de communication entre les travailleuses. Elles n’ont pas de salles de repos ou de toilettes près de leurs ateliers, comme c’est souvent le cas en France. Evidemment elles n’ont pas non plus de locaux syndicaux, puisque la législation du travail interdit les sections syndicales d’entreprise. Sur plus de trente filiales de multinationales étudiées, une seulement, d’origine française, avait une crèche d’entreprise, alors que la législation fait obligation d’en avoir une à tout établissement employant plus de trente femmes ! Elles peuvent être licenciées à tout moment (comme les ouvriers hommes, d’ailleurs) parce que le gouvernement d’extrême droite en vigueur depuis le coup d’Etat de 1964 a supprimé du Code du travail la notion de stabilité d’emploi, pour permettre aux entreprises de licencier et recruter comme bon leur semble, sans indemnités, sans préavis, sans aucun contrôle, au gré des fluctuations du marché, de la demande, de la situation financière de l’entreprise... Les critères utilisés pour le licenciement peuvent être des plus variés, le rendement, la discipline et la « docilité », l’acceptation ou non de la « drague » des chefs, le fait d’être enceinte, le fait d’être mariée, ou malade simplement...
Cette situation des femmes dans les multinationales au Brésil est encore aggravée par le comportement de l’Etat qui s’abstient de créer tout équipement collectif qui faciliterait le travail salarié des femmes.
Pratiquement pas de halte-garderies, de crèches, de restaurants, de laveries. Les écoles ne fonctionnent qu’à mi-temps. Ainsi, elles sont obligées de s’occuper de leurs enfants, à chaque fois qu’ils sont malades, s’absentant et risquant ainsi le licenciement. La division traditionnelle des tâches ne semble pas être mise en question par ces ouvrières, ni par leur mari.
Tant au Brésil que dans d’autres régions semi-industrialisées d’Amérique latine, d’Asie et d’Afrique, les multinationales exploitent une main d’œuvre particulièrement vulnérable, la main-d’œuvre jeune et féminine. Ces firmes n’exportent pas seulement des capitaux mais, simultanément « un rapport social de production qui intègre la division sexuelle aux nouvelles formes de l'internationalisation du travail ». Quant à l’Etat il impulse de manière décisive « l’implantation de ces usines ateliers où se réalise la création par la force de travail d’une plus-value particulièrement élevée » (Cf. Hélène Le Doaré sur le travail des femmes dans les usines d’assemblage en Haïti et au Mexique, in le Sexe du travail , PUG, 1984, p. 176.) Si les multinationales ont intérêt à embaucher des femmes comme ouvrières dans les pays dits du tiers-monde, comme dans tous les pays d’ailleurs, ce n’est pas seulement en raison de tous les avantages déjà évoqués mais aussi en fonction de la formation acquise par les femmes dans la famille : « apprentissage (au métier de future femme quand elles étaient petites filles) puis par une formation continue (travaux domestiques) » (Danièle Kergoat, les Ouvrières , Le Sycomore, 1982, p. 67). Cette formation qui développe chez les femmes ces prétendues qualités naturelles telles que dextérité manuelle, patience, minutie, etc., ne donne lieu à aucun investissement en formation de la part des patrons et n’est pas prise en compte pour les rémunérations. Tant que cette formation sera niée par les employeurs, voire « par les ouvrières elles-mêmes », embaucher des femmes sera une pratique rentable pour le capital partout où il installera son appareil productif. Les grèves de femmes à Pial Legrand et à Volkswagen en août 1984 au Brésil montrent cependant que, de plus en plus, les ouvrières des pays dits « sous-développés » refusent le statut de « mineures », d’inférieures, donnant l’exemple de leur combativité, parfois même à leurs camarades hommes.
Héléna, janvier 1985
Firme japonaise au Brésil
Firme japonaise au Brésil.
Notes
- Les photos publiées dans ce numéro des Cahiers et dans le numéro 29, à propos du Brésil, sont celles de John Humprey, du comité de rédaction de International Labour Reports , de Manchester.