Lutte des mineurs et combat des femmes « La place des femmes est au piquet de grève ! » C’était le mot d’ordre des milliers de femmes de mineurs qui pendant les derniers onze mois ont si courageusement affronté le gouvernement Thatcher en Grande-Bretagne, afin de défendre les communautés minières. Quelle que soit Tissue du conflit, il est clair que ce sont ces femmes qui, organisées séparément dans les puits en lutte, ont assuré la cohésion de la grève. Ce furent les tentatives des médias de dépeindre les femmes de mineurs comme le type même des briseuses de grève qui déclenchèrent ce mouvement. Comme Ta souligné Betty Heathfield du groupe de Bamley dans le Yorkshire : « Notre action balaiera à jamais cette image de la femme accompagnant son mari pour franchir le piquet de grève. » Déjà dans le passé, les femmes avaient joué un rôle dans les grèves grâce aux liens très étroits qui existent au sein des communautés minières. Ce fut le cas pendant la grève générale de 1926 où les femmes ont commencé à s’organiser. De même lors des grèves des mineurs de 1972 . et 1974, même si, comme on Ta beaucoup souligné, ce fut seulement pour travailler dans les cantines et pour aider aux colis de nourriture. Dans la . grève actuelle il en est autrement, comme le remarque T rida Sutcliffe,-une femme de mineur du Kent : « Dans les grèves de 1972 et 1974, nous faisions les choses que font les femmes habituellement : la cantine', les colis de nourriture. On a bien été à un piquet de grève en 1972, mais ce fut l’exception. En 1972, on a eu des manifestations communes mais sous la direction du NUM, pas des manifestations séparées de femmes, on défilait avec les maris, et on n ’a jamais entendu parler de femme qui ait pris la parole en public. Aujourd’hui, quand un mineur parle dans un meeting, ça n’a jamais autant d’effet que quand c’est une femme qui parle. Au début, les hommes furent déconcertés. Ils s’attendaient à ce que nous envisagions la partidpation des femmes de façon. très passive, sûrement pas à ce que \ nous fassions des discours politiques. »
Plusieurs facteurs expliquent pourquoi les femmes jouent ce rôle-clé dans la grève aujourd’hui. Tout d’abord, il ne fait aucun doute que les dix années du mouvement des femmes ont eu un impact sur ces femmes et sur leur façon de s’organiser. La plupart des groupes de femmes de mineurs, tout en assurant les distributions d’habits et de nourriture, ont leur vie propre. Ils ont leurs propres comptes en banque et dans certains cas organisent des piquets de grève non mixtes. « Après tout, les hommes ont bien leurs réunions syndicales ! », nous fait remarquer Lorraine Bowler de Barnsley Yorkshire. Beaucoup de femmes se disent influencées par le féminisme (1) et quelques-unes s’en réclament. En particulier, elles ont été fortement impressionnées par l’exemple des femmes de Greenham Common. Des groupes de femmes de mineurs sont allés au camp de Greenham pendant la grève et des femmes de Greenham ont activement soutenu la grève.
En second lieu, de plus en plus de femmes travaillent (et cela malgré la campagne de Thatcher pour les renvoyer au foyer). Mary Davies, du groupe de soutien du sud du Pays de Galles, décrit ce phénomène au jour nal Socialist Action , en ces termes : « Oui, il y a plus de femmes qui travaillent dans les communautés minières qu’il n’y en a jamais eu auparavant. Elles ont pris l’habitude d’être indépendantes. Beaucoup travaillent à mi-temps surtout dans les usines, les hôpitaux, les boulangeries ou comme femmes de ménage dans les écoles. La dernière fois nous soutenions autant nos maris que maintenant, seulement nous n’avions pas autant de liberté. Je pense que maintenant les femmes se sentent plus fortes. Tout comme les femmes de Greenham Common qui ont montré que les femmes peuvent faire tout ce que font les hommes et même des choses qu’ils n’arrivent pas à faire (...) comme survivre face à toutes ces difficultés. »
L’engagement des femmes
Enfin la violence policière dans les débuts du conflit a été un des facteurs déterminants dans l’engagement des femmes dans la grève. De nombreux villages miniers sont à l’heure actuelle virtuellement occupés par la police de façon permanente. On se croirait à Belfast ou à Derry ! Comme les femmes d’Irlande du Nord, le fait de vivre cette réalité quotidiennement a amené les femmes de mineurs à durcir leur position. Dans les piquets de grève, les femmes ont fait elles-mêmes l’expérience de la violence policière et cela la plupart ne l’oublieront pas. Elles ont ainsi découvert le rôle politique des « boys in blue » (garçons en uniforme bleu). Kay Sutcliffe du groupe de Kent nous a raconté ce qu’elle avait vécu un certain matin... « La police frappait tout le monde. Six à huit personnes furent arrêtées avant même que les jaunes ne se soient pointés à l’entrée du puits. Vingt-six personnes furent arrêtées en tout. Nous avons vu la police embarquer un type qui n ’avait absolument rien fait. On ne peut pas, après cela, dire à nos enfants “si vous avez des problèmes allez voir la police’’. On ne peut pas leur faire confiance. Ils [les enfants] appellent la police “the pigs’’ [les cochons]. Il y a dix mois je le leur aurais interdit (2). »
Leur action ébranle le Parti travailliste
Derrière les femmes de mineurs se sont rassemblées des femmes du Parti travailliste, de Greenham Common et des groupes de femmes de tous les coins de Grande-Bretagne. Dans toutes les grandes villes se sont formés des Groupes de femmes contre les fermetures de puits comprenant des femmes de tous les secteurs du mouvement des femmes au sens large. Les femmes de mineurs se trouvent à la tête d’une recomposition du mouvement des femmes qui pourrait s’avérer cruciale pour l’avenir. Leur action a aussi ébranlé le mouvement ouvrier et en particulier le syndicat des mineurs. Ce sont les femmes des mineurs qui ont organisé la première manifestation nationale en soutien à la grève, le 1 1 août à Londres. Arthur Scargill, le leader des mineurs, et Tony Benn, le dirigeant de la gauche travailliste, défilaient en queue de manifestation !
Cette attitude tranche grandement avec la réputation du NUM (syndicat des mineurs) et en particuler d’Arthur Scargill qui s’était rendu tristement célèbre en défendant la publication de photos de femmes à moitié nues dans le journal syndical du Yorkshire (3). De même, ce n’est pas un hasard si le délégué du NUM au congrès du Parti travailliste en 1984 a soutenu une proposition du changement de constitution du Parti travailliste introduisant une « discrimination positive » pour les femmes à l’intérieur du parti. Le NUM fut le seul syndicat industriel d’importance à soutenir cette revendication des femmes. Si, selon leurs vœux, les femmes obtenaient que cinq sièges de l’instance dirigeante du parti (NEC) soient réservés aux femmes, il est fort probable que cette structure virerait soudainement à gauche. Aussi leur exigence est-elle ressentie comme une réelle menace par la direction actuelle du parti. C’est cette même direction qui a essayé de casser la grève. Ainsi l’initiative des femmes de mineurs aura révélé le lien qui existe entre la lutte des mineurs et le combat des femmes.
Rien ne sera plus comme avant
De toute façon, quoi qu’il arrive, il semble bien que ces femmes ne soient pas prêtes à « retourner dans leurs cuisine ». Membre de la coordination nationale des femmes, mise en place au cours de la grève, Betty Heathfield a expliqué aux délégués du TUC (4) que « aucun syndicat, aucune grève ne ser&fit plus jamais comme avant. Maintenant il nous faut le soutien des femmes de dockers, de cheminots et de camionneurs. Nous sommes en train de faire un effort de coordination nationale car, pendant la grève, les femmes ont beaucoup changé (...) nous sommes devenues des bêtes politiques (...) ». A travers leurs initiatives, les femmes de mineurs ont redonné vie au mouvement des femmes britanniques et sont devenues une composante vitale de son avenir. La voie qu’elles ont tracée pour les femmes dans la lutte pour l’emploi et contre l’austérité peut servir d’exemple ailleurs. Elles ont ainsi contribué à faire entendre la voix du féminisme et les revendications féministes au sein du mouvement ouvrier, et tout laisse supposer qu’elles continueront à le faire. Mais sans doute leur plus grande réussite aura été de montrer qu’aujourd’hui le mouvement ouvrier ne peut combattre le capitalisme seul et qu’un mouvement de femmes autonome puissant n’est pas une question secondaire mais au contraire une question décisive pour les batailles à venir.
J. Arkwright
Notes
- 1. Les groupes de femmes de mineurs sont non mixtes dans le sens qu’il est implicitement admis que les hommes n’y participent pas.
- 2. Toutes les citations de Tricia et Kay Sutcliffe sont tirées d’une longue interview avec Jane Kelly au mois de novembre 1984. Non publiée.
- 3. Arthur Scargill a participé il y a quelques années à un meeting à Londres avec Anna Coote, porte-parole du mouvement des femmes, centré sur la question du sexisme et en particulier de la publication de photos de femmes dans le journal syndical du Yorkshire.
- 4. Le TUC est la confédération de la majorité des syndicats britanniques. A sa dernière réunion, au mois de septembre 1984, il a voté une proposition soutenant les mineurs.