lîune a aimé, l’autre pas « Le Corps des femmes »
un livre d’E. Shorter
Dans la société traditionnelle, l’accouchement se fait à domicile, publiquement en présence de la famille et de la communauté avoisinante. Un public féminin dont les hommes sont exclus ou, s’ils sont présents, marginaux. Au XVIIIe siècle s’opère un tournant dont les effets ne sont pas immédiats mais qui est décisif. Les médecins, plus exactement les chirurgiens commencent à s’occuper de l’accouchement. Le contrôle de la communauté des femmes s’amenuise, dès lors, de plus en plus. Vers 1900, les accouchements se font encore dans l’immense majorité au domicile, mais les médecins ont gagné beaucoup de terrain sur les sages-femmes. Vers 1930, c’est le tournant vers l’hospitalisation qui est à présent la règle. Sauf dans le tiers-monde. Certains courants ou auteurs féministes ont parfois décrit cette médicalisation comme une espèce de régression, en arrivant même à idéaliser l’aspect « naturel » de l’accouchement dans l’ancienne société.
C’est ouvertement contre cette vision que Edward Shorter a écrit son livre: le Corps des femmes (1). Son propos d’ailleurs déborde l’accouchement pour traiter de l’évolution d’un certain nombre de situations (sexualité, maladie, avortement) qui, dans le passé, étaient un facteur d’infériorisation des femmes. Le livre de Mireille Laget — Naissances, l’accouchement avant l’âge clinique il) — apporte aussi de nombreux éléments sur la question.
Matrones et chirurgiens
Jusque-là personne n’opère de contrôle sur les matrones ou les sages-femmes. L’église (et le pouvoir central) s’y intéressent vers le XVIIe. C’est que, en administrant le baptême aux nouveaux-nés dont on peut craindre qu’ils ne vivent pas, ces femmes occupent une place stratégique dans l’effort de catholisation qui se développe contre l’influence du protestantisme. Au XVIIIe, les chirurgiens commencent à se constituer en corps professionnel. Au nom de la science et du progrès — nous sommes dans le « siècle des Lumières » — , ils engagent une lutte très importante contre l’obscurantisme des matrones et les dangers qu’elles font courir aux femmes lors de l’accouchement. Leur volonté est d’autant plus forte que c’est dans l’obstétrique (l’art de l’accouchement) qu’ils entendent faire leurs preuves face aux médecins.
Certes, les matrones ou les sages-femmes ne sont pas sans un certain savoir-faire. Mais, dans une époque où la médecine veut se constituer comme science, il est clair qu’elles pratiquent suivant des méthodes qui, pour être vieilles de plusieurs siècles, n’en sont pas moins dangereuses. Rien de plus faux, comme le montrent largement les deux livres, de croire qu’elles laissent « faire la nature ». Elles interviennent activement dans l’accouchement selon des techniques jugées de plus en plus néfastes et dépassées.
L’Etat va faire un gros effort d’éducation par l’édition de brochures sur l’accouchement, mélanges de considérations techniques et morales. Par l’ouverture, avec l’appui des chirurgiens de nombreux centres de formation pour les sages-femmes. Mais les effets seront longs à se faire sentir : après la révolution de 1789, on commence à pratiquer dans les villes selon les méthodes nouvelles. Les résistances sont fortes. Surtout chez les paysans. L’accouchement et ses enjeux — la vie, la mort — sont considérés avec un certain-fatalisme mêlé de superstition. De plus, pour faire venir un chirurgien ou une sage-femme qualifiée, il faut payer : ce que le paysan ne fait pas pour sa femme. D’autant qu’il y a quelque chose d’immoral à faire intervenir un homme dans l’accouchement. Enfin, la matrone et la communauté des femmes du village préservent fortement leur droit de contrôle sur la naissance.
Au fur et à mesure que l’accouchement se médicalise, que l’obstétrique se constitue comme une science appliquée (certes balbutiante), les femmes commencent à perdre le contrôlé du métier. Certes, des écoles de sages-femmes se mettent en place, mais les effets sont longs à se faire sentir. Ce sont les chirurgiens qui en décident l’enseignement et, en 1975, un arrêt du Parlement de Paris interdit aux femmes l’exercice de la chirurgie (et la pratique de l’art dentaire). Pourtant, on ne peut analyser un tel processus comme une régression pour la femme qui accouche. Comme l’explique M. Laget, pour rendre compte de cette évolution, « il serait erroné de vouloir opposer systématiquement les pratiques des femmes et celles des hommes... Il serait plus juste d’opposer pratique coutumière et pratique savante qui paraissent correspondre, au XVIIIe siècle, au monde rural et au monde urbain ».
La médicalisation
Tout au long du XIXe siècle, dans des rythmes différents entre les villes et les campagnes, les classes aisées et les classes populaires, ce processus de médicalisation se poursuit. Il va voir, nous l’avons dit, les médecins s’occuper de plus en plus d’accouchements, mais aussi une nette amélioration de la formation des sages-femmes. Vers 1900, la résorption du nombre de femmes mortes en couche devient très importante. Ce sont les femmes de là bourgeoisie éclairée qui, dès le XVIIIe siècle, font de plus en plus appel aux médecins. Question d’argent bien sûr. Mais aussi, comme le rappelle E. Shorter, prend forme « une nouvelle sensibilité » des femmes. Investissement plus fort de l’affectivité dans la famille nucléaire, développement de « l’amour maternel », volonté dans les classes moyennes, après 1850, de limiter le nombre de grossesses. Evolution contradictoire dans ses effets, cela a été souvent expliqué, mais qui amène une volonté « d’ humaniser » l’accouchement. Choix d’accoucher dans un lit et non sur une chaise percée ou dans d’autres postures qui semblent plus dures, désir de lutter contre la douleur. Bref, volonté de rompre avec les méthodes traditionnelles et donc de se tourner vers le médecin plutôt que la sage-femme.
Cette médicalisation se répandra, autour des années 1900, dans les couches populaires des villes. Là encore, il ne faut pas voir d’un oeil totalement unilatéral ce phénomène. E. Shorter a parfois tendance à gommer les aspects contradictoires. Ainsi l’intérêt des médecins pour les femmes qui se développe à partir de la moitié du XVIIIe siècle sert aussi à la production d’une idéologie nouvelle : celle de la femme-épouse-mère-fragile. « A leurs yeux, l’aptitude maternelle implique chez les femmes une faiblesse irrémédiable du corps et de l’esprit une sensibilité redoutable du cœur et de l’imagination. Le retour implacable des règles, les risques encore considérables de la grossesse et de l'accouchement font de la femme une-malade. (3). » De même, la médicalisation des classes laborieuses, en lien avec la constitution d’un habitat modèle pour les ouvriers, le développement de l’enseignement de « l’économie domestique », l’invention de la puériculture font partie d’une stratégie d’ensemble. Moraliser la vie privée de l’ouvrier après lui avoir appris la discipline de l’usine et donner à la femme, qui reste au foyer, une place centrale dans cette moralisation.
Mais il n’empêche que l’évolution des conditions d’accouchement est un facteur considérable dans l’amélioration de la situation concrète de la femme, sa prise en compte comme individu et sa possibilité de commencer à pouvoir maîtriser ce qui depuis des siècles semblait une fatalité mettant continuellement sa vie en question.
La maternité
Même s’il ne se produit pas dans les mêmes conditions publiques que dans le passé, l’accouchement se fait à domicile vers 1900. Ce sont les « pauvresses » qui, traditionnellement, vont à l’hôpital. Dans les années 1850, les* femmes qui accouchent sont encore souvent mises en salle commune. D’ailleurs, jusqu’à la fin du siècle, la mortalité est plus forte qu’à domicile à cause des infections. Dans les années trente, un tournant se fait vers l’accouchement en clinique. En France par exemple, la mise en place de la Sécurité sociale avec l’assurance maternité va, à la Libération, sonner le glas de l’accouchement à domicile.
Pour Shorter, les raisons en sont multiples. Les médecins sont encore mal formés car l’enseignement obs-trical n’est pas une tradition. L’accouchement est compliqué et rapporte peu. L’abus du forceps amène souvent à des hospitalisations. Vu les conditions d’hygiène et d’habitat des classes populaires, les conditions d’accouchement sont difficiles. La présence de la famille a de multiples inconvénients : face aux difficultés, elle multiplie les pressions pour accélérer, souvent malencontreusement, un accouchement. Mais ce qui pousse les femmes, c’est surtout « ta volonté croissante au début du XXe siècle d’accoucher en toute sécurité ». Ainsi, l’évolution de la chirurgie permet d’employer la césarienne dans des conditions non dramatiques. Ce qui ne peut se faire qu’à l’hôpital. Mais explique Shorter, « la vague interventionniste » des médecins qui marque l’accouchement actuel n’est pas le produit de l’hospitalisation mais d’un phénomène qui apparaît aussi dans les années trente. « A vaut les années trente, le corps médical s'intéressait assez peu à l’état du nouveau-né. Toutes les innovations obstétricales que nous avons vu apparaître à partir du XVIIIe siècle avaient pour but d’épargner la mère. »
Soudain on s’intéresse au sort du foetus. « Ce brusque intérêt pour la périnatologie (les soins données à l’enfant durant les deux derniers mois de la grossesse et la première semaine après la naissance) va entraîner des modifications qui toutes sont encore âpre ment débattues. » Ainsi sont créées ou se développent toute une série d’interventions dont l’objectif est le bien-être du nouveau-né. Shorter indique que, dans les années 1900, on assiste à une forte régression de la mortalité périnatale (qui précède ou suit la naissance), et que l’on voit se développer une nouvelle figure de l’accoucheur : celle du médecin-accoucheur prenant le dessus sur le généraliste et la sage-femme. Il refuse de se prononcer sur les avantages réels de ces interventions obstétricales pour l’enfant, mais sa conclusion est, du point de vue des femmes, quelque peu critique. « Je voudrais souligner à quel point la façon dont se déroule un accouchement — et donc ce que vit la mère — est fonction des idées du moment en matière de “progrès médical”. Jusque vers 1930, le progrès technique, c’était la fin des horreurs de l’enfantement traditionnel, la possibilité d’un vécu heureux de l’accouchement, libéré de la peur de la mort et des mutilations. Avec la découverte du fœtus dans les années trente, on a arraché aux femmes les quelques espoirs entrevus d’une réelle autonomie dans l’accouchement. »
Antoine Artous
Notes
- 1. Edward Shorter, «le Corps des femmes », Seuil, octobre 1984.
- 2. Mireille Laget, «Naissances, l’accouchement avant l’âge de la clinique », Seuil, novembre 1984.
- 3. «L’Histoire des mères », éditions Montalba. Réédité chez Pluriel.