Pour ou contre, les horaires variables? Après bien des débats animés il y a quelques années, le procès paraissait aujourd’hui entendu : même ceux qui gardaient encore quelques réserves finissaient par s’incliner devant cet argument qui paraissait incontestable: « , l’aspiration massive des travailleurs et surtout des travailleuses ». Puisque tout le monde demandait les horaires variables, pourquoi s’obstiner à aller à contre-courant ?
Mais voilà que les employé(e)s du Crédit lyonnais de Levallois viennent semer le trouble dans ce tableau : à une forte majorité (73 %), ils ont rejeté la proposition de la direction d’instaurer les horaires variables dans leur établissement. On pensera peut-être qu’il s’agit d’un petit centre, présentant on ne sait trop quelle particularité qui pourrait expliquer ce vote. Mais pas du tout: l’établissement regroupe plus d’un millier de personnes, dont environ 60 % de femmes, et le régime y est de 39 heures comme ailleurs. Cela rend les résultats du vote suffisamment significatifs.
Nous avons voulu en connaître les raisons : nous avons interrogé Catherine, Marina et Côme, tous trois militants de la CFDT qui avait appelé à voter contre le projet présenté par la direction. Ils nous ont raconté comment on en est arrivé à un refus aussi massif.
« Ce résultat n ’était pas du tout acquis d’avance, raconte Côme. Au niveau de la CFDT, ici, nous avons toujours été contre les horaires variâ-bles, car nous y voyons avant tout un moyen pour le patronat d’accroître la rentabilité du personnel. Mais bien sûr, il ne suffit pas de dire cela pour convaincre les gens ! Et au début, beaucoup d’employés étaient plutôt pour les horaires variables, ce qui est très compréhensible : qui ne rêve de plus de liberté dans la façon d’organiser son temps ? On ne peut donc pas se contenter d’une dénonciation globale des objectifs patronaux. Aussi, dès que la direction a fait connaître son projet de règlement, nous, l’avons analysé point par point, en montrant à chaque fois les conséquences concrètes qui allaient en découler pour le personnel. » Témoins de ce travail, une série de tracts, dont un de huit pages qui reprenait en détail chacun des articles du règlement soumis au vote.
« C’est vrai, ajoute Marina, qu’avant d’avoir eu connaissance du projet de la direction, beaucoup de gens attendaient avec impatience la mise en place des horaires variables. En particulier les femmes qui ont des enfants, qui espéraient ainsi arriver à faire mieux coïncider leurs horaires avec ceux de l’école, et ne plus être obligées de courir matin et soir. Tout le monde pensait qu’horaires variables, ça voulait dire horaires libres, et chacun voyait simplement ce qui pouvait l’arranger : ne plus avoir l’angoisse permanente d’être en retard, partir plus tôt l’après-midi, avoir des demi-journées de congé de temps en temps. Mais en fait d’horaires libres, le projet de règlement donnait à la direction le droit à tout moment de nous imposer des contraintes horaires ! »
Libertés illusoires, nouvelles contraintes
Vous pensez peut-être qu’elle exagère ? Il suffit de lire attentivement le projet pour s’apercevoir que non :
« Par exemple, explique Catherine, il comportait l’obligation d’un effectif minimum pendant une partie des plages mobiles, et ce minimum pouvait aller jusqu’à 25 % de l’effectif normal dans chaque service. Où était la liberté ? Pouvait-on décider de son heure d’arrivée sans prévenir à l’avance la hiérarchie ? Et que se passait-il si le nombre de volontaires pour ces permanences était insuffisant ? En fait, par le biais de cette obligation, la direction avait le pouvoir d’imposer au personnel d’être présent le matin et le soir, et d’organiser à sa guise le roulement pour les heures de repas. » Voilà ce qu’on appelle choisir ses horaires...
Quant à la possibilité de transformer un « crédit » d’heures en demi-journées ou journées d’absence, elle était tout aussi illusoire, ainsi que l’explique Côme : « Elle était soumise à l’accord de la hiérarchie, en fonction des « nécessités de service », c’est-à-dire en fonction de la charge de travail et des absences prévues : peu de chances d’obtenir un lundi matin ou un vendredi après-midi, encore moins un mercredi ! Et l’attitude de la direction pendant les négociations nous a confortés dans l’idée que ce n’était qu’une fausse liberté : elle a refusé un amendement prévoyant qu’on ne puisse pas opposer deux refus consécutifs aux demandes d’absence. La hiérarchie conservait donc le pouvoir discrétionnaire d’accorder ou de refuser la date de congé demandée ! »
Le tract de la CFDT résumait clairement le sens de ces diverses mesures : « Les horaires sont vàriables pour la direction, mais pas libres pour le personnel ».
En revanche, la direction prévoyait la mise en place d’un dispositif qui n’avait, lui, rien d’illusoire : les « totalisateurs ». En termes plus clairs des pointeuses, chargées d’enregistrer à la minute près le temps de travail de chaque employé. Finies les tolérances pour les retards occasionnels, quels qu’en soient les motifs ! Ils seraient désormais à la charge du personnel : les totalisateurs ne font jamais de cadeaux. Même chose pour les autorisations d’absence exceptionnelle, accordées pour des démarches admi- ffl HH c/5 C/3 O O
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R nistratives, ou pour aller chez le médecin : pour Marina, « avec les horaires variables, c’est évident qu’on subirait des pressions très fortes des chefs de service pour faire ces démarches pendant les plages mobiles, ou en utilisant nos crédits d’heures : désormais, c'est nous qui devrions nous payer nos permissions ! »
Tout le monde s’y est mis
C’est donc toute une série d’acquis qui allaient se trouver rognés avec la mise en place des horaires variables. Et contre quoi ? Une fausse liberté de choix, des possibilités de congé illusoires... On comprend mieux pourquoi le personnel, dans sa grande majorité, a préféré dire non à ce projet. Et Catherine précise que les militant(e)s de la CFDT n’ont pas été les seuls à faire campagne pour le non : au fur et à mesure qu’a été mieux connu le texte de la direction, on a vu de plus en plus d’employés, hommes et femmes, syndiqués et non-syndiqués, se joindre à cette campagne : « Certes, les motivations des uns et des autres n’étaient pas toujours les mêmes. Certains ont repoussé ce projet parce qu’il était particulièrement contraignant, parce que les horaires des plages étaient trop stricts (la plage du matin débutait à 9 heures, alors que dans la plupart des autres centres du Crédit lyonnais, elle ne commence qu 'à 9 h 30) : ceux-là espèrent que la direction, après ce vote, va refaire un autre projet plus intéressant. Mais beaucoup d’autres, au travers de cette campagne, sont devenus des « contre » irréductibles, car ils sont maintenant convaincus qu 'il ne peut y avoir de « bon » projet d’horaires variables. »
La direction pourrait bien sûr améliorer quelque peu ses propositions (faire débuter la plage fixe à 9 h 30, diminuer ses exigences en matière d’effectif minimum obligatoire), mais ses projets auront toujours pour axe central la nécessité de « respecter les impératifs de traitement et les contraintes horaires », comme elle le rappelle dans le préambule de son texte : autrement dit, la recherche de la rentabilité maximum. Cela passe et passera toujours par la pointeuse, par la remise en cause des acquis, et par des obligations de présence pendant les plages mobiles.
Il n’y aura jamais de bon projet
Et si des doutes subsistaient encore à ce sujet, il suffit de lire le dossier établi par la CFDT-Région parisienne du Crédit lyonnais en 1981, intitulé « Premier bilan des horaires variables », pour les effacer définitivement. On y constatera que les tentatives de la direction du Crédit lyonnais pour mettre en place ces horaires ne datent pas d’aujourd’hui, et que le vote du personnel de Levallois est loin d’être le premier vote négatif. Car les différents projets qui ont été proposés aux employés, au-delà des variantes, reposaient tous sur deux princdipes : les pointeuses, et les permanences obligatoires à la discrétion de la hiérarchie. Principes irrémédiablement contradictoires avec des horaires variables véritablement « libres », tels que les rêve le personnel : « Les horaires variables seront toujours dictés par les impératifs de production dont seule la hiérarchie a le contrôle », explique le texte de la CFDT, et il précise, à propos des permanences obligatoires : « Ce point est celui sur lequel le personnel est le plus sensible, mais également celui sur lequel la direction ne peut se permettre de faire des concessions, le but de l’opération étant d’augmenter l’utilisation quotidienne des machines, d’augmenter la durée de fonctionnement des services, d’augmenter la durée d’ouverture à la clientèle. »
Ce texte, qui date de 1981, ajoute un peu plus loin : « Le fait, grâce aux horaires variables, de mieux moduler l’effectif au travail en fonction de la charge de travail, permettrait à la direction de réduire le nombre des personnels ». Cette analyse reste plus que jamais d’actualité : le patronat des banques n’a-t-il pas annoncé la suppression, d’ici dix ans, de 60 000 postes dans l’ensemble du secteur bancaire (dont 4 à 6 000 pour le Crédit lyonnais) ?
Cela permet de resituer les choses dans leur véritable contexte : les horaires variables, comme toutes les propositions d’« aménagement du temps de travail » dont il est beaucoup question aujourd’hui, n’ont aucunement pour objectif de résoudre les problèmes de la vie quotidienne des employé(e)s. Comme le rappellent les militants CFDT de Levallois, « on ne peut discuter d’aménagement du temps de travail sans parler préalablement de la diminution du temps de travail hebdomadaire, de l’application de la semaine de 35 heures sans perte de salaire ».
A l’heure où les directions syndicales acceptent de négocier la flexibilité de l’emploi à la mode patronale, au nom des toutes puissantes « aspirations des travailleurs », le vote des employé(e)s du Crédit lyonnais vient rappeler que les choses ne sont peut-être pas aussi simples : oui, les salarié(e)s aspirent à plus de liberté et à travailler moins, mais pas à n’importe quel prix ! Et là où des militants syndicaux refusent de baisser les bras, on voit qu’il est encore possible de résister à la volonté du patronat.
Propos recueillis par
Anne-Marie Granger