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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Eune a aimé, l’autre pas « L’AFRICAINE »

«L’Africaine» : Rapports de sexe dans les sociétés traditionnelles

Cahiers du féminisme, n° 32, été 1985 · p. 32-33 · 1 675 mots

Nous avions déjà signalé dans les Cahiers du féminisme, l’intérêt du numéro 29 des Cahiers du GRIF ' intitulé « l’Africaine », nous en reparlons maintenant car cette revue a réalisé à cette occasion un véritable tour de force en rassemblant dans un dossier de moins de cent pages et dans un langage clair les contributions de huit chercheuses professionnelles sur les rapports entre sexes dans les sociétés « traditionnelles ». Cette revue met ainsi à la portée d’un large public féministe des données et une réflexion qui restent encore trop souvent l’apanage de quelques spécialistes.

Une critique cependant : pourquoi avoir choisi ce titre, « l’Africaine », comme s’il y avait une nature de la femme et de la femme africaine en particulier, en dehors de tout contexte social et historique. Ce n’est certainement pas ce qu’ont voulu exprimer les Cahiers du GRIF, mais les préjugés sur la femme, l’Africain, l’immigré, etc. sont déjà trop répandus pour que nous leur laissions la moindre brèche. Ce titre est d’autant plus surprenant que le dossier comprend une contribution d’Anne-Marie Losonczy sur « Espace féminin, espace masculin » chez les Indiens Embera de Colombie... Dans l’introduction, les Cahiers du GRIF s’expliquent non sur le titre en particulier mais sur le choix de ce dossier : « Qu ’est-ce qui nous porte à tourner nos regards vers l’Afrique et vers les sociétés dites “ traditionnelles ”? La nostalgie d’un mode où la vie aurait encore quelque chose de " naturel ”

quand la technologie pulvérise la nôtre ? L’espoir d’y trouver les traces d’un paradis perdu que certain(e)s ont nommé le matriarcat ? Ou bien au contraire notre bonne conscience d’ Occidentales devant des peuples assez barbares pour pratiquer l’excision à grande échelle ? Rien de tout cela, car il ne s’agit pas pour nous d’établir le barème des injustices et de l’oppression des femmes, continent par continent, peuple par peuple, mais plutôt de voir comment, dans des cultures apparemment très différentes les unes des autres, se structure le rapport binaire hommes-femmes. » Rapport « partout dissymétrique penchant en faveur de l’un de ses pôles, le masculin ».

Une domination universelle ?

Le dossier s’ouvre sur un article de Françoise Héritier, « Le sang du guerrier et le sang des femmes » dans lequel elle se propose de répondre à la double question suivante : « Peut-on dire que cette domination masculine est universelle ? Si oui, où se situe l’origine, l’explication de cette inégalité foncière entre les sexes ? » Questions fondamentales comme on le voit. A la première question, Françoise Héritier répond de manière prudente mais par l’alfirmative : « Il existe une forte probabilité statistique de l’universalité de la suprématie masculine qui résulte de l’examen de la littérature anthropologique sur la question. » Mais peut-on faire confiance aux anthropologues majoritairement de sexe masculin pour rendre compte des rapports hommes-femmes dans les sociétés qu’ils ont étudiées ? F. Héritier cite sur cette question le travail récent de Whyte Marting-King « qui présente des corrélations statistiques établies sur un chantil-lon de 93 populations entre des variables concernant la position des femmes et le sexe de l’observateur et qui montre que cette dernière donnée est d’importance négligeable ». Mais avant le développement de sociétés patriarcales sous l’influence des religions judéo-chrétiennes et islamique, du commerce et de l’industrie, du colonialisme, n’y a-t-il pas eu des sociétés « matriarcales » où les femmes détenaient le pouvoir ? A cette interrogation, F. Héritier répond par cette réflexion : « On ne voit pas très bien pourquoi si en un lieu donné elles avaient été dominantes politiquement, économiquement, les femmes auraient été incapables de s’adapter aux transformations sociales impliquées par le changement d’ordre économique ou la colonisation. » Il y a donc eu probablement « aggravation » mais non « inversion progressive » du statut des femmes.

De la quasi-égalité au quasi-esclavage

Si l’on ne connaît pas de sociétés matriarcales cela ne signifie pas que dans certaines sociétés des femmes n’aient pas disposé de pouvoirs importants. C’était le cas par exemple des « matrones » chez les Indiens Iroquois d’Amérique du Nord. Dans cette société, « la règle de filiation passait par les femmes et la résidence était matrilocale. (...) Ces matrones étaient représentées sinon au grand conseil des six nations iroquoises, du moins au conseil des anciens de chaque nation par un représentant masculin qui parlait en leur nom et faisait entendre leur voix (...) Les matrones disposaient d’un droit de veto en ce qui concerne la guerre ». Mais ces « matrones » (des femmes âgées probablement) disposaient-elles d’un pouvoir important en tant que femmes ou en tant que femmes assimilées aux hommes, n’ayant plus de pouvoir de fécondité, une fois ménauposées ?

Les Iroquoises étaient agricultrices mais dans des populations plus « primitives », chez les chasseurs-collecteurs, « populations qui ne pratiquent ni l’agriculture, ni l'élevage et vivent par prélèvement direct sur les fruits de la nature, par la chasse, la pêche, le ramassage des insectes et petits animaux, la cueillette des baies, fruits et graminées sauvages », chez ces chasseurs-collecteurs donc, les femmes ne sont-elles pas à égalité avec les hommes ? F. Héritier nous oblige à déchanter : « Il y aurait à l'heure actuelle une trentaine de sociétés de chasseurs-collecteurs. Elles n 'offrent pas une vision commune des rapports hommes-femmes qu’on pourrait supposer être une survivance d’un unique modèle archaïque. Mais toutes, semble-t-il, manifestent l’existence d’une suprématie masculine avec cependant d’énormes variations allant de la quasi-égalité des deux sexes chez certains Indiens pêcheurs (Anaska-pis) au quasi-esclavage des femmes chez les Ona (Selk’nam) de la Terre de feu. »

Comment interpréter alors dans certaines sociétés « à pouvoir masculin marqué », l’existence de mythes d’origine faisant référence à un temps où les femmes dirigeaient le groupe : « Le mythe ne parle pas de l'Histoire : il véhicule un message. Sa fonction est de légitimer l’ordre social existant. »

Les deux pivots de l’inégalité sexuelle

Si cette inégalité sexuelle est universelle, comment l’expliquer ? Pour F. Héritier, le pouvoir de fécondité des femmes s’accompagne d’un handicap : la femmes enceinte ou qui allaite à une moins grande aptitude à la mobilité que l’homme. On a pu ainsi montrer que chez les Bushman, chasseurs-cueilleurs nomades, sans animaux domestiques pour fournir du lait, un homme parcourt entre cinq et six mille kilomètres par an, une femme entre deux mille cinq cents et trois� mille. De là un certain type de répartition des tâches : « Aux hommes la chasse aux gros gibiers et la protection des désarmés contre les prédateurs de tous ordres, aux femmes la surveillance des jeunes non sevrés et la collecte des ressources alimentaires d'accès plus facile que le gros gibier. » Cette répartition, comme le signale F. Héritier elle-même, « ne comporte en soi aucun principe de valorisation ».

Le deuxième élément d’explication avancé par F. Héritier concerne la nécessité pour toute société de contrôler la fécondité du groupe et donc de procéder à l’échange des femmes à travers le mariage : « La parenté est la maîtrise générale des rapports sociaux. L’homme est un être qui vit en société ; la société n ’existe que divisée en groupes, fondés sur la parenté et surmontant cette division originelle par la coopération. L’institution primaire qui ouvre à la solidarité entre groupes est le mariage. Un groupe qui ne compterait que sur ses propres forces internes pour se reproduire biologiquement, qui pratiquerait l’inceste et uniquement l’inceste serait conduit à disparaître, ne serait-ce que par la raréfaction de ses membres : un frère et une sœur, conjoints, ne donnent qu’une descendance au lieu de deux. » Mais comme l’explique elle-même F. Héritier à partir du moment où il y a échange des femmes, il y a « appropriation initiale par les hommes du pouvoir spécifique de reproduction des femmes » ; il y a donc domination. Mais c’est une tautologie : il y a domination parce qu’il y a domination !

Des recherches à poursuivre

Le raisonnement de F. Héritier, à ce stade, ne permet pas de répondre à plusieurs questions : pourquoi les femmes, même si elles sont toutes dominées en dernière instance, ont-elles un statut différent dans des sociétés de chasseurs-cueilleurs differentes 3 ? Pourquoi les différents groupes ne coopèrent-ils pas entre eux en échangeant hommes et femmes 4 ? La division sexuelle du travail repose-t-elle seulement sur les contraintes « objectives » liées au handicap de la maternité ? Pourquoi alors les femmes n’ont-elles pas droit dans de nombreux groupes de chasseurs-cueilleurs de fabriquer leur propre instrument de travail, le simple bâton à fouir 5 ? Pourquoi alors que la cueillette fournit 70 % des ressources alimentaires de ces groupes, c’est la grande chasse qui est source de prestige 6 ? Les recherches sont encore loin d’avoir épuisé ces questions, on le voit. F. Héritier quant à elle avance l’hypothèse suivante en conclusion pour répondre à « cette ultime énigme » : « Ce qui est valorisé alors [dans le chasseur] par l’homme, du côté de l’homme, est sans doute qu’il peut faire couler son sang, risquer sa vie, prendre celle des autres, par décision de son libre arbitre ; la femme "voit" couler son sang hors de son corps... et elle donne la vie... sans nécessairement le vouloir ni pouvoir l’empêcher. »

Les autres articles qui composent ce dossier sont tout aussi intéressants ; ils rendent compte de manière très succincte de travaux de terrain dans plusieurs pays d’Afrique et en Colombie. Mais au-delà de leur diversité, ils mettent en évidence la nécessité, pour comprendre le fonctionnement d’une société, de dépasser les grilles de lecture simplistes sur les pouvoirs respectifs des hommes et des femmes et de prendre en considération toute la complexité des pouvoirs hiérachiques tels qu’ils s’ordonnent dans les règles et les représentations collectives et tels qu’ils sont pratiqués dans les rapports interindividuels. Faute de place, il nous est impossible de les présenter plus précisément, alors n’hésitez pas, lisez le numéro 29 des Cahiers du GRIFl

Josette Dubois

Notes

  1. 1. Edition et diffusion : éditions Tierce, 1, rue des Fossés-Saint-Jacques, 75005 Paris.
  2. 2. Les deuxième et troisième intertitres sont repris des Cahiers du GRIF.
  3. 3. Alain Testart a rédigé un livre très intéressant sur : les Chasseurs-cueilleurs ou l’origine des inégalités. Paris, Société d’ethnographie, 1982. Malheureusement, dans cette étude, il ne s’intéresse pas aux inégalités entre hommes et femmes !
  4. 4. Sur la notion de «rareté » des femmes, voir l’article de Catherine Gossez dans Nouvelles Questions féministes n °3, avril 1982.
  5. 5. Lire l’article de Paola Tabet : «Les mains, les outils, les armes », dans la revue l’Homme, juillet-décembre 1979, XIX (3-4).
  6. 6. R. Lee (1972) a calculé qu’une femme Kung (chasseurs-cueilleurs nomades du Kalahari) fait en moyenne de trois à trente kilomètres par jour et porte de sept à quinze kilos de produits végétaux, en plus de son enfant (cité dans Paola Tabet). Handicapées sûrement, les femmes n’en sont pas moins des travailleuses de première importance !

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