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Si toutes les femmes du monde...

Préparation de la conférence de Nairobi : L’Amérique latine dix ans après

· Cahiers du féminisme, n° 32, été 1985 · p. 30-31 · 1 730 mots

L’Amérique latine 10 ans après

Ce sont 358 représentantes qui se sont réunies à La Havane du 17 au 19 novembre dernier, afin de juger des résultats obtenus au cours de la décennie des femmes décidée par les Nations-Unies, d’analyser les obstacles qui persistent, et de tracer des perspectives pour la région. Ces journées ont été organisées avant la réunion régionale des gouvernements, préparant elle-même la conférence mondiale de Nairobi. Viviane Motta, représentante de la commission économique pour l’Amérique latine (CE -PAL ) a démontré la crise économique qui sert de toile de fond à la fin de la décennie, et dans laquelle se trouve plongé le monde sous-développé; la crise a davantage touché les femmes et détérioré les conditions de vie.

A l’actif de cette décennie, on peut dire quelle a permis d’établir un « état » de la situation des femmes : leur participation s ’est accrue, tant dans les mouvements sociaux, politiques et alternatifs que dans les mouvements féministes. Dans un même temps, prise de conscience plus profonde et solidarité entre femmes se sont traduites par des avancées juridiques et par une activité plus important ç au sein des organisations non gouvernementales. Le jour de l’investiture de Reagan a été déclaré jour de deuil et d’unité latino-américaine, consacré par une marche de femmes vêtues de noir, rejetant la continuité de la politique d’agression impérialiste. Egalement, un accord a été atteint en vue d’adopter le 8 Mars comme jour des femmes, et de créer un front continental des femmes contre l’intervention nord-américaine qui aura pour axe de « construire une muraille de force et d’amour », « une barrière de femmes, parce que la paix est blessée à mort en Amérique latine ».

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Le droit à l’égalité des femmes apparaît aujourd’hui comme une revendication indiscutable. En 1978, quatorze pays seulement avaient ratifié la convention pour l’élimination de tout forme de discrimination sexiste. En 1984, il ne manque que le Paraguay et quelques pays des Caraïbes. Mais dans la majorité des pays, cela ne se traduit pas par l’adoption des moyens correspondants. Les statistiques annuelles de la BID (Banque interaméricaine de développement) indiquent que, pour vingt-cinq nations de la région, le PNB a baissé de plus de 3 % en 1982. En Argentine, en Bolivie, au Chili, au Costa-Rica, au Salvador, en Guyane et en Uruguay, la baisse du revenu par habitant a atteint 10 %. L’endettement extérieur a dépassé les 350 millions de dollars. Plus des deux tiers des nouveaux prêts sont destinés seulement au service de cette dette qui ne cesse de croître du fait des hausses arbitraires des taux d’intérêt. Un autre obstacle : l’existence de régimes dictatoriaux qui ont systématiquement violé les droits de l’homme. En 1983, la course aux armements a coûté six cents millions de dollars. La participation des femmes dans la population active est de 20 %, (mais 38,9 % à Cuba et 44 % à La Havane). 9 % des femmes sont à la recherche d’un premier emploi. Leur force se cantonne à l’industrie textile et légère, aux services, et au secteur informel : domestiques, vendeuses ambulantes, artisanes. En moyenne, on compte 17 % de participation féminine à la campagne (24 % à Cuba), si évidemment on ne prend pas en considération le travail non rémunéré de la femme sur la parcelle familiale. Au Chili et en Uruguay, le chômage a dépassé les 30 %, en Jamaïque 27 %, 14,2 % à Panama. La convention n° 100 de l’OIT sur l’égalité des rémunérations a été formellement ratifiée par quinze pays seulement, mais dans la majorité de ces pays de grandes différences de salaire se maintiennent, aggravées par le manque de qualification de la main-d’œuvre féminine. L’OMS affirme que dans les Caraïbes 40 % des femmes sont chef de famille, 37 % au Paraguay et 20,8 % en Uruguay, à cause d’une séparation de fait, de l’émigration du mari, ou de sa disparition... Les multinationales et les industries d’assemblage forment un système de surexploitation de la femme et de sa famille. La politique du FMI a des répercussions néfastes sur l’emploi de la femme dans les secteurs public et privé, comme sur les conditions de vie de la population de nos pays.

Face à cela, il faut solliciter l’élargissement de la couverture de la législation du travail concernant les femmes dans le secteur informel, lutter contre toute discrimination sexiste, agir pour que les pays favorisent les congés parentaux pour l’éducation des enfants. Il y a aussi eu accord pour faire pression sur les organisations syndicales afin qu’elles promeuvent l’adhésion des femmes, leur participation aux directions et qu’elles incluent dans leurs programmes les questions touchant les femmes. Il faut approfondir l’analyse des critères traditionnels de discrimination sexiste au travail, en ayant pour objectif de supprimer les obstacles à la promotion féminine.

Du fait de l’absence de moyens qui permettraient de concilier la condition de femme travailleuse et de mère, de l’absence de protection de la maternité et de soins à l’enfance, et enfin des conditions pénibles du travail domestique, les femmes ne participent pas davantage aux actions syndicales. Les travailleuses payent, par des retenues sur leur salaire, le coût des congés maternité, mais quand elles sont engagées, on leur demande cependant de signer une promesse de démission pour le cas où elles seraient enceintes, et de plus on exige à l’embauche un examen d’urine pour prouver qu’elles ne le sont pas. L’abrogation de ces pratiques est une revendication permanente.

On doit travailler à établir une politique de santé orientée vers les femmes, à toutes les étapes et en toutes circonstances de leur vie : prénatales, postnatales, enfance, adolescence, âge adulte, vieillesse, en s’attachant aux répercussions que leur vie de travailleuses, la maternité et la ménopause ont sur leur santé. Le forum s’est prononcé pour la sexualité comme source de santé physique, psychique et sociale de l’être humain, dans le cas de l’égalité des droits entre hommes et femmes, pour une sexualité libre des idéologies qui font de la femme un objet d’exploitation sexuelle, de soumission et de violence. Nous sommes pour que la femme règne sur son propre corps, pour qu’elle choisisse si elle veut ou non des enfants, et à quel moment, pour la libéralisation de l’interruption de grossesse en tant que recours pour celles qui n’ont pas pu ou su éviter une grossesse non désirée.

La division traditionnelle du travail et de la mobilité du travail masculin font qu’une grande part du travail agricole retombe sur les épaules de la femme, à toutes les étapes du cycle de production : semailles, récoltes, garde des troupeaux, principales responsabilités de l’exploitation des parcelles familiales, élevage des animaux domestiques, des porcs, du bétail, de la production du lait. Mais tout cela n’est ni reconnu ni rémunéré, car le paysan moyen est l’unique propriétaire de la terre puisque unique responsable des transactions. Aussi, bien que la femme ait besoin de crédits et de formation, elle ne peut les demander car le titulaire de la production reste l’homme, y compris lorsque la femme est chef de famille. Dans les grandes latifiindia, le travail de la femme reçoit une rémunération minime et les femmes manquent de toute protection sociale. Il est nécessaire de garantir le plein accès de la femme comme de l’homme à la redistribution des ressources productives et à leur contrôle, et d’établir des programmes spéciaux de formation.

Quarante-quatre millions de personnes en Amérique centrale et aux Caraïbes sont analphabètes. Vingt-cinq mi-lions sont des femmes. L’insuffisance des ressources de l’Etat pour réduction et la promotion sociale, ajoutée à la dispersion de la population et à l’incorporation précoce des femmes aux travaux agricoles, font que les femmes restent en dehors du processus éducatif. S’il y a bien une tendance vers l’égalité de l’accès à l’enseignement primaire, on observe néanmoins que le taux de désertion scolaire est plus élevé chez les filles. De plus, les conditions d’enseignement se détériorent fortement, et la tendance continue d’aller vers les humanités, le magistère, les carrières de la mode, de la couture, du secrétariat et de la comptabilité. Les inscriptions à l’université ont augmenté, concentrées surtout sur les carrières de pédagogie, des lettres et des beaux-arts. Les horaires sont mal adaptés et les matières offrent peu d’intérêt, de sorte que sur 100 participants à une formation adulte, 35 seraient des femmes. (...)

Il est nécessaire de demander la révision des méthodes d’enseignement afin d’assurer qu’elles reflètent une image de la femme qui amène à changer les attitudes discriminatoires, que les organisations de femmes promeuvent des activités d’éducation non formelles, destinées à éduquer les femmes sur leurs droits et leurs possibilités de prendre intégralement part à la vie sociale, en instaurant aussi des plans et des programmes d’études incluant l’éducation sexuelle.

Une demande générale s’est dégagée de la réunion : fomenter l’esprit de défense et de protection des ressources matérielles et de l’environnement afin d’élever la qualité de la vie. Parmi les diverses tragédies qui affectent les fem- mes, on trouve le manque de bien-être, de mauvaises conditions d’hygiène, la faim, l’insuffisance médicale et hospitalière, et, pour cent millions de Latino-Américains, la malnutrition ou la sous-alimentation. Plus d’un million d’enfants de moins de cinq ans sont en train de mourir en Amérique latine et aux Caraïbes, et chaque année plus de quarante mille d’entre eux restent infirmes. Selon l’UNICEF, la majorité de ces morts a des causes que l’on pourrait éviter, comme l’ignorance de notions élémentaires d’hygiène, de nutrition, le manque d’eau potable. La détérioration des conditions de vie provoque l’alcoolisme, la prostitution infantile, la délinquance, le développement de la consommation de drogue, le vagabondage, l’abandon de trente millions d’enfants. Dans les médias, on essaie de renforcer la prédominance de la race blanche, au détriment des Noirs, des Indiens, des métis que l’on présente aux autres et à eux-mêmes comme des sujets folkloriques ; on montre la femme comme une consommatrice passive, allant ainsi à l’opposé d’une recherche de solutions alternatives. Les attitudes, préjudices et concepts qui reflètent une image décadente de la femme, isolée de la socitè, se renforcent, perpétuent la tradition de soumission et d’infériorité, et mutilent les possibilités d’épanouissement personnel et collectif. Dans les médias, on devrait trouver une image digne de la femme, empêcher la violence, la poma-graphie, la stimulation de l’individualisme et de l’isolement. On devrait s’efforcer d’aller vers un nouvel ordre de la communication, et dégager des alternatives correspondant aux aspirations des participantes.

Socorro Ramirez

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