La société traditionnelle mélanésienne est une société lignagère patrilinéaire dont l’organisation de base est le clan. Le clan est dominé par son chef et les frères de celui-ci. Cette société donne aux femmes, ainsi qu ’aux cadets, des places codifiées et subalternes. Il en est du problème des femmes comme de beaucoup d’autres aujourd’hui en Nouvelle-Calédonie : la lutte et ses enjeux projettent brutalement cette société dans un environnement nouveau. Alors qu’il y a encore quelques mois les femmes ne jouaient qu’un rôle très marginal, on a vu apparaître depuis quelque temps de sensibles modifications qui constituent de petites révolutions au sein des rapports traditionnels. Il s’agit d’un phénomène encore très éclaté et inégal. Dans l’interview qui suit, il est fait mention de l’un des cas de figure, celui d’une association locale de femmes. Il faut aussi mentionner l’existence, au sein du FLNKS, d’un petit groupe féministe, le Groupe des femmes kanakes et exploitées en lutte (GFKEL) qui cherche pour le moment la meilleure voie pour faire progresser la conscience des femmes kanakes sur leur situation.
Il faut enfin ajouter que la décision du FLNKS de boycotter l’école coloniale et de mettre en place une école parallèle a eu parfois pour effet d’intégrer de jeunes femmes, institutrices, dans les structures de lutte du Front au niveau local. Depuis le boycott des élections territoriales le 18 novembre 1984, et surtout en janvier et février dernier quand le pouvoir s’est attaqué aux tribus, les femmes ont commencé à prendre part aux barrages routiers et aux actions contre les gardes mobiles. La manifestation indépendantiste qui s’est tenue à Nouméa au début du mois de mars avait également enregistré une présence nouvelle et importante de femmes.
Nous avons interviewé Marie-Françoise Machoro et Régine Nonmoira, militantes du FLNKS à Thio. Marie-Françoise a quarante-quatre ans et est membre de l’Union calédonienne, l’une des principales organisations du Front. Régina a vingt-cinq ans et est membre du PALIKA depuis l’âge de treize ans. Toutes deux travaillent comme éducatrices d’adolescents à la Maison familiale rurale de Thio. Elles font partie des femmes les plus actives de leur région.
Pouvez-vous rappeler ce qu’a été le fameux « coup de pouce » des forces de police à Thio le 5 mars dernier ?
Marie-Françoise — Les mobiles sont intervenus très tôt le matin. Ils sont arrivés de partout après avoir encerclé chaque tribu. Ils sont entrés chez les gens en brisant les portes et ont parfois tout cassé dans les cases. Lorsque les gens ont entendu les hélicoptères, les hommes sont partis dans les montagnes en emportant les fusils. Mais ça n’a pas été suffisant, les mobiles ont pris des armes. Dix-sept fusils et dix kilos de dynamite, je crois. Tous nos hommes ont été emmenés. Lorsque les femmes ont vu cela, elles se sont dit qu’elles devaient elles-mêmes continuer la lutte. Avant qu’une partie des hommes ne soient finalement relâchés, les femmes ont envahi la route avec des pierres et des bâtons. Nous avons fait des barrages et bombardé les voitures qui passaient. On a obligé les mobiles à intervenir de nouveau.
Pouvez-vous expliquer les activités que mènent maintenant les femmes ici ?
Régina — En 1981, avec le passage d’un cyclone, il y avait eu de tels dégâts et de telles pollutions à cause des décharges minières de nickel qui avaient envahi les terres que nous avons été quelques femmes de la tribu de Saint-Philippo à vouloir faire quelque chose. Nous nous sommes réunies pour essayer d’obtenir des indemnités de la part de la société Le Nickel1. Nous avons demandé au Conseil des anciens et à la Grande Chefferie la possibilité de contacter les femmes des autres tribus. Ils ont été d’accord et nous avons réuni les femmes de la région. L’indemnisation que l’on a obtenue a évidemment été très faible. Mais ce sont les femmes qui ont obtenu cela. De là est née une association qui porte le nom d’Association des femmes mélanésiennes de Thio. Au départ, elle est apolitique. Cela a été le vœu de la majorité des femmes d’ici. Il a fallu tenir compte de cet avis. Moi, j’avais vingt ans, il fallait tenir compte des femmes plus âgées.
M.-F. — On veut en faire maintenant une structure du FLNKS. La plupart des femmes en font partie ; elles se sentent toutes concernées par la lutte. En ce moment, elles mènent la lutte contre les vendeurs d’alcool2. La semaine dernière, elles sont allées chez deux commerçants qui vendaient de l’alcool ; ils ont alors dénoncé le boucher du village. Les femmes ont fait une descente chez ce dernier et elles ont trouvé des caisses de bouteilles. Nous les avons sorties, et nous avons fait appeler la police. Nous étions tout autour, on rigolait, mais pas les hommes... Les gendarmes ont embarqué l’alcool et le boucher.
Et toi, Régina, tu étais sur les barrages de route : est-ce que les autres femmes vous reconnaissent comme des militantes actives ? [Je ne pose pas la question à Marie-Françoise qui est maintenant une vedette de la télévision !]
R. — Nous sommes toujours sur les barrages. Les autres femmes viennent souvent nous demander ce qu’il faut faire. Hier, elles sont venues me chercher à la maison pour cette histoire d’alcool. Nous sommes reparties ce matin à la gendarmerie pour demander des comptes et exiger qu’on nous rende les couteaux de cuisine que les mobiles ont pris pendant le « coup de pouce ».
Est-ce qu’il y a des femmes membres du comité de lutte ?
M.-F. — Non, les hommes sont réticents3.
Mais comment voyez-vous l’avenir de la lutte avec le plan Pisani ?
M.-F. — Ce n’est pas encore clair pour les gens, ici à Thio. Pisani est venu pour montrer en France et à la télévision qu’il avait été reçu à Thio comme un roi et que notre région était « pacifiée », comme il dit. Mais nous, à la base, nous ne savons rien. Nous n’avons pas les informations.
Quelle pourra être la situation des femmes ici, après la lutte et une fois l’indépendance conquise, notamment par rapport à la coutume et à leur droit à la parole ?
M.-F. — Les femmes veulent participer à la lutte politique. Ici elles sont plus dures et plus intelligentes que certeins hommes. Ce ne sont pas'tous des lumières les hommes, tu sais ! En tribu, sur le plan coutumier, c’est l’homme qui a le droit à la parole ; le rôle de la femme est d’être à la cuisine. La coutume reste ce qu’elle est, mais la politique, elle, évolue. C’est dans la politique d’abord que les femmes gagneront leur place.
En ce qui concerne les mariages, y a-t-il une liberté maintenant pour les jeunes de choisir leur conjoint ?
R. — Maintenant, on a le choix. L’Eglise n’est pas très satisfaite, parce que les jeunes vivent beaucoup en concubinage. Elle dit tout le temps qu’on devrait se marier.
Et la contraception ?
M.-F. — Inexistante.
Cancer
Plus de six mille hommes de troupe occupent la Nouvelle-Calédonie, et il est question de construire là-bas une base française de trois mille soldats au moins. Cette présence militaire produit invariablement des déséquilibres économiques, en ce qui concerne notamment’ la balance commerciale, les habitudes alimentaires, la détérioration de l’environnement, et constitue une source d’inflation permanente. Tous ces éléments atteignent l’ensemble de la population, mais les femmes sont particulièrement concernées ; en effet, le problème le plus grave est celui de la prostitution. Auparavant à Nouméa, il n’y avait pratiquement pas de prostitution de jeunes filles kanakes. Désormais, face à la « demande » des militaires, il y a une « offre » qui se développe d’autant que les écarts de revenus entre les familles kanakes et les militaires sont considérables. Ce phénomène encore limité pourrait s’étendre dès que la base sera installée. Alors, Nouméa et sa banlieue ressembleraient à Dakar ou Djibouti avec leurs centaines ou milliers de prostituées. Il suffit en effet de circuler dans ces villes pour se rendre compte que la présence militaire est un cancer qui atteint profondément le tissu social. Pisani et consorts qui savent au bon moment vanter la « coutume » kanake devraient savoir qu’il n’est pas du tout dans la tradition de la femme mélanésienne de vendre son corps. Mais ces messieurs, et autres socialistes, ont-ils pensé même un instant, face aux enjeux français dans le Pacifique, aux effets désagrégateurs d’une présence militaire ?
Notes
- Interview recueillie par C. Gabriel.
- Thio, le 27 mars 1985.
- 1. La société Le Nickel est la principale usine minière de la Nouvelle-Calédonie. La région de Thio constitue l’une des plus importantes dans l’exploitation du minerai. Les mines sont à ciel ouvert, les éboulis de roches rouges sont accumulés dans les vallées, sur les terres et dans les rizières, ce qui aggrave la situation des agriculteurs kanaks dans les réserves.
- 2. Au moment où le couvre-feu a été décidé, Pisani a interdit la vente d’alcool en brousse. Les femmes kanakes en ont profité pour dénoncer une fois de plus les méfaits de l’alcoolisme chez les hommes. Le congrès du FLNKS tenu à Naketi devait par la suite voter une motion imposant le respect du boycott de l’alcool par le mouvement indépendantiste.
- 3. Le comité de lutte forme la direction régionale qui coordonne les activités politiques. Chaque comité de lutte se compose d’environ une quinzaine de personnes, presque exclusivement des hommes.