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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Le bal des vampires

· Cahiers du féminisme, n° 33, automne 1985 · p. 16-17 · 1 622 mots

Une société sans rapports de séduction, quelle tristesse ! Mais une société où les hommes sont programmés pour jouer les conquérants dans la rue, au cinéma, à la piscine, dans le métro, quelle violence pour les femmes !

Du regard déshabilleur à la main balladeuse, laquelle d’entre nous n’a jamais été victime de cette « drague de la rue » ? Si le « vous habitez chez vos parents » n ’est plus très en vogue, il n ’en reste pas moins que l’agression quotidienne reste plus que jamais d’actualité.

Bites au vent, les hommes sont pires qu’une armée de scouts : toujours prêts ! Prêts à nous gâcher notre plaisir de lire dans un square, de s’asseoir sur un banc, seule, tranquille, d’aller et venir, tout simplement...

Il ne s’agit pas ici de traiter du rapport de séduction entre deux individus, mais bien de la violence qui s’exprime quotidiennement à l’encontre des femmes, violence sournoise, étouffante... Mais laissez-nous donc vivre notre vie !

Du côté des petits garçons

Après la période du touche-pipi, le garçon apprend rapidement à devenir un petit homme dominateur, dont la virilité n’aura de cesse de s’affirmer sous peine de ne pas être reconnu par les siens. Ce statut de conquistador peut être vécu comme un carcan pour et par les hommes, mais il est considéré globalement comme une donnée de l’identité masculine.

Du concours du zizi le plus long des adolescents boutonneux au tableau de chasse bidon de leurs conquêtes, quoi de plus logique que de se croire autorisé à draguer tout ce qui bouge ?

Le mystère du sexe de la petite voisine de cinq ans devient plus tard un « trou » qui ne connaît que son maître. Aussi vulgaire que cela puisse paraître, c’est le raisonnement de l’armée des beaufs. Et ils sont nombreux !

La sexualité des femmes reste souvent un mystère pour les hommes. Mais l’important est de tenir son rôle de séducteur top-niveau, du regard agressif qui se résume en « j’te baise quand je veux » aux commentaires publics sur notre anatomie. Et si avec tout ça les femmes ne craquent pas, ce sont de petites connes qui ne savent pas ce qu’elles perdent ! En ce domaine, l’impunité sociale est totale, voire même justifiée par notre comportement « provocateur ».

La logique du comportement masculin est tristement classique, la femme est réduite à l’état d’objet que l’on peut s’approprier à volonté. Son corps, ses désirs, son identité n’existent plus. Cette dose de mépris, si elle peut être analysée comme le produit de l’éducation des hommes, ne doit à aucun moment être banalisée ou défendue comme une manifestation de séduction d’une catégorie sociale particulière.

Le mot même de drague est tout à fait approprié à cette violence quotidienne (le terme « drague » ne vient-il pas de l’anglais drag qui veut dire crochet !). Le point de rupture entre cette « accroche non stop » et les rapports de séduction ne peut être perçu que par les femmes. A contrario, le flou est entretenu par les hommes, sinon ils seraient obligés, outre de s’expliquer leur comportement, de reconnaître une autonomie à la sexualité des femmes.

Affreux, sales et méchants

Ce mépris total qu’ont la plupart des hommes dans leur façon d’abor- der et de considérer les femmes ne peut être vécu par elles que comme avilissant, agressant.

Il parait que nous sommes toutes des salopes, et que nous aimons nous faire accoster pour faire cracher leur fric aux mecs et nous faire trimbaler dans leur super auto, quadriphonie comprise...

Eh bien, sachez, messieurs, que les salopes en ont marre ! Marre de ne pouvoir se déplacer sans être bousculées, matées, accostées. Car cette drague quotidiene est une véritable violence faite aux femmes, à leur liberté de circuler, de vivre tout simplement. Et cette violence ne se résume pas à la main aux fesses, acte le plus couramment désapprouvé. Un regard aussi peut être violent, lorsqu’on le sent agressif, déshabilleur. Derrière ce regard, l’homme ne voit en la femme qu’une proie, un objet éventuellement consommable. La femme, elle, se sent agressée, agressée dans son intimité, dans son corps, dans son être. Et l’idée que ce type inconnu puisse éventuellement la toucher avec ses pattes visqueuses, ses grosses lèvres ventouses et son slibard calaminé est totalement insupportable... Peu importe le physique de l’homme, d’ailleurs. Dans ces moments-là, il sera forcément hideux, moche, sale et ne provoquera que de la répulsion.

Et derrière ce regard se cache l’agression sexuelle potentielle, le viol toujours possible dont la menace pèse dans la tête de chacune.

Cette violence est d’autant plus forte qu’elle est quotidienne, systématique. Quel que soit son état d’esprit du jour, quoi qu’elle fasse, une femme sait qu’à un moment à un autre de la journée, elle sera au moins matée, peut-être abordée, parfois suivie. Et cette fatalité est en elle-même insupportable. D’autant qu’elle nous empêche, en général, d’accoster nous-mêmes quelqu’un, ou de répondre par un sourire parce que l’autre a l’air sympa, ou qu’il fait beau, ou que nous nous sentons bien dans notre peau ce jour-là... Un sourire ou un simple « bonjour » ne constitueraient pas en eux-mêmes une violence s’ils étaient ponctuels et pas sous-tendus par une telle négation de la femme, comme c’est souvent le cas. Ce qui n’est pas forcément manifestation de violence chez l’un le sera chez l’autre, et la codification des rapports hommes/ femmes ainsi que le systématisme de cette « accroche non stop » nous interdisent le plus souvent de vivre les choses autrement que comme agressantes.

Face à cette violence des rapports hélas quotidiens, chacune réagira à sa façon, suivant la situation. Certaines s’en tirent en riant, d’autres en insultant, beaucoup en serrant les dents et en pressant le pas. Mais aucune ne trouve cela « naturel » d’être ainsi abordée à tout moment. Et puis, les

A gauche, rien de nouveau...

La drague, apanage des beaufs en voie d’extinction ? Allons donc ! Chez nos compagnons les plus éclairés, elle est toujours bien placée au hit-parade des passe-temps.

Là, pas d’agression, pas de main aux fesses, pas de vulgarité (mais oui, messieurs, c’est déjà ça). Ça se passe aussi plus rarement dans la rue... Tout est dans la subtilité, chaque occasion est à saisir. Certains profiteront de leur réunion syndicale pour aborder gravement les problèmes de mobilisation avec leurs voisines, dans l’espoir d’approfondir tel ou tel point en tête à tête avec l’une d’elles... D’autres profiteront de vous être présentés (par le copain d’un copain) pour vous inviter à boire un verre, histoire de discuter du dernier film branché... Enfin, tous connaissent le « plan » du bar ouvert tard, où l’on se rend anonymement pour rencontrer des femmes elles aussi anonymes, « qui viennent là dans l’espoir de faire une rencontre ». Bien sûr, elles n’attendent qu’eux, quoi, en gros !

Rien à redire, tout ceci est un problème de rapports humains. Et puis, pensez donc, les pauvres chéris, il leur en faut, des beaux souvenirs, pour meubler les nombreuses soirées qu’ils passent seuls à garder les enfants cependant que leur compagne est partie batifoler...

Interrogés, les plus honnêtes admettent que leur principal critère et le critère physique, et qu’ils iront « jusqu’au bout », même s’ils se disent en cours de route que la fille qu’ils courtisent est « parfaitement insipide ». Une grave question se pose alors à eux : vaut-il mieux privilégier le fond, ou les formes ?

relents d’éducation aidant, la culpabilité arrive : « Peut-être ma jupe est-elle trop courte, mon tee-shirt trop décolleté, ma démarche trop provocatrice ? »

Et alors ? Jusqu’à preuve du contraire, un homme peut se ballader torse nu, en short, en roulant des mécaniques, sans être particulièrement agressé par les femmes dans la rue (« dommage », diront les beaufs !). Et elle réside là aussi, la violence, dans cette restriction sur la façon de s’habiller : soit on fait attention, soit on accepte implicitement d’être matée ou sifflée. Entre la mini-jupe et la soutane, dure, dure la marge de manœuvre ! Et encore, on peut tomber sur un partisan de l’école libre qui sort son petit Jésus, histoire de contribuer au renouveau des vocations !

Restriction de circuler aussi, tout autant intolérable. Il ne faut pas prendre le métro seule passée une certaine heure, il ne faut pas rentrer tard chez soi le soir, il ne faut pas avoir envie de se ballader dans les rues au clair de lune... Là aussi, les femmes ont le choix : rester cloîtrées chez elles, ou accepter la peur au ventre d’être éventuellement accostées.

Et ces restrictions sont totalement intégrées par les femmes, elles font partie du lot quotidien de leurs « menues préoccupations ». On peut les enfreindre, il faut alors en accepter le risque...

Cette réalité-là n’est-elle pas en elle-même une violence sournoise ? Les femmes en ont marre d’avoir peur, ou d’avoir à se défendre. Elles veulent pouvoir vivre, tout bêtement !

Les p’tits câlins de demain

Il ne s’agit pas pour nous de prôner une société puritaine, asexuée, bien au contraire. Dans une société où les rapports interpersonnels seraient fondés sur une reconnaissance mutuelle, sur la liberté de choix de toutes formes de relations sexuelles, l’image de la femme corvéable à merci aurait toutes les chances de disparaître, et la race des conquérants (ou collectionneurs) de s’éteindre.

Et sans doute serait-il plus aisé de rencontrer des gens comme ça, dans la rue, avec dans la tête des arrière-pensées dénuées de crainte, de violence, de vulgarité !

En attendant, nous ne sommes pas des castratrices, mais de grâce, messieurs, pliez vos gaules si on ne vous les demande pas !

Françoise Foucault Catherine Rosehill

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