La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Ordre et violences

· Cahiers du féminisme, n° 33, automne 1985 · p. 7-10 · 1 901 mots

Viol dans un train de banlieue ; viol sur un quai de métro ; viol sur le trottoir. Spectaculaires et médiatiques, ces actes criminels font sortir de l’anonymat et de la routine complice les violences faites aux femmes. Tous les chiffres sont en augmentation : celui des femmes battues comme celui des femmes violées. En 1975, il y avait 1 589 violences viols déclarés en France, soit une augmentation de 65 % par rapport à 1963 ; pour 1983, on arrive à 2 803 viols. Les spécialistes estiment généralement qu’il faut multiplier par quatre le chiffre des viols déclarés pour obtenir le nombre des viols réels.

Les statistiques manquent, mais on considère, dans les professions liées au secteur social, que le chômage ou la préretraite, qui entraînent une présence plus longue des hommes à la maison, multiplient les cas de violences domestiques. Même si on admet que les femmes déclarent plus volontiers qu’autrefois avoir été battues ou violées, les chiffres ne laissent pas d’inquiéter.

Violences niées...

Certains diront qu’il convient de ne pas dramatiser sous peine de renforcer l’idéologie sécuritaire. D’autres ajouteront qu’il y a moins de femmes violées en un an, dans la France entière, que dans la seule ville de New York. Piètre consolation et attitude absurde. La mythologie sécuritaire est une transposition fantasmatique et fantaisiste du réel qui sélectionne soigneusement ses périls (les petits cambrioleurs, les jeunes, les étrangers), en occultant les autres (les femmes battues n’existent que chez les immigrées ; les femmes violées n’existent pas sauf si, Françaises et vertueuses, elles l’ont été par un Arabe). Une enquête du ministère de la Justice sur le sentiment d’insécurité, réalisée à partir d’interviews, montre que les hommes voient les femmes comme les éternelles victimes de vols de sacs, eux -mêmes ayant souvent réussi, grâce à leur bravoure, à empêcher ledit vol... Les femmes parlent presque exclusivement de la peur des agressions sexuelles, tout en dissimulant d’éventuelles violences domestiques. Cette distance entre le réel et le discours, ce refus d’assumer la vérité des faits, tissent le contenu de l’imaginaire social construit autour des violences sexuées. Les dénoncer ne renforce pas l’idéologie sécuritaire mais en démontre, au contraire, l’ambiguïté et le sexisme.

...et victimes illégitimes

Les violences sexuées — qui ne sont pas nécessairement sexuelles — ont ceci de particulier qu’elles s’adressent aux femmes, en tant que membres du sexe dominé et non en tant qu’indivi-dus du genre humain. Ainsi, une employée de banque, victime d’un hold-up, est attaquée en raison de sa fonction ; l’agression dont elle est l’objet n’est pas une violence sexuée, ce qui lui vaut, entre autres conséquences, la commisération universelle. Il en va de même du vol de sac, même si celui-ci vise surtout les femmes, grandes utilisatrices de l’objet, et même si l’agresseur cultive une motivation sexiste. Dans les deux cas, la cible principale est l’argent et non la personne, ce qui, dans notre société, aggrave le crime et purifie la victime, hissée au statut sacré de propriétaire.

En revanche, le viol, les coups dans la rue, les violences domestiques et même le crime du sadique ont pour cible l’individu sexué ; ils le visent dans sa différence avec le sexe dominant. Dès lors, tout fonctionne comme si la victime devenait coupable par le seul fait d’être femme. Violée, il faut prouver son honorabilité, cas unique dans le cas criminel. Battue par son mari, il faut se révéler bonne cuisinière et mère exemplaire pour que celui-ci ne suscite pas la sympathie du tribunal. Assassinée, il faut prendre soin de rendre l’âme à une heure décente de la journée, convenablement habillée, à un endroit approprié.

Lorsque les associations favorables à la peine de mort dressent la liste des « crimes odieux » qui relèvent de la guillotine, on trouve l’assassinat de policiers, d’enfants et de vieillards. Liste troublante. Les flics ont leur place par définition. Pour les enfants et les personnes âgées, l’argument employé pour justifier le surcroît de gravité du crime est la « faiblesse ». Curieusement, les femmes jeunes, décrites comme trop frêles pour occuper certains emplois, sont créditées d’une force capable de résister à plusieurs agresseurs... En fait, la différence entre enfants et vieillards d’un côté, femmes adultes de l’autre, est que les uns sont réputés asexués, donc innocents, tandis que les autres sont une provocation permanente par le simple fait d’exister.

Aussi, la société se comporte-t-elle comme si le voleur était tout entier du côté du désordre tandis que le violeur participe à la fois de l’ordre et du désordre.

Du désordre individuel...

Le portrait-robot de l’auteur de violences à l’égard d’une femme est malaisé à tracer, malgré une abondante littérature en Amérique du Nord et en Europe, tant cet homme est ordinaire. Les statistiques le montrent issu d’un milieu populaire, ce qui est probablement exact, mais dans une proportion moindre que les chiffres ne l’indiquent. Il est plus facile d’accuser de viol un immigré que son patron ou son dentiste. La surveillance sociale s’exerçant davantage sur les familles à problèmes, les femmes battues y sont plus aisément détectées que dans la bourgeoisie. Une étude anglaise sur les violences domestiques fait ressortir l’universalité du phénomène. Violeur, notre homme est rarement célibataire et il fréquente davantage qu’un autre les prostituées. Ces éléments suffisent à exclure la thèse du viol pour cause d’abstinence permanente et celle de la prostitution comme remède social. Le phénomène est urbain : en milieu rural, on bénéficie rarement du même anonymat. Le violeur n’est pas nécessairement jeune, pas plus qu’il n’est fatalement marginal. C’est un homme « comme tout le monde », bien vu de sa concierge. Celui qui bat sa femme présente les mêmes caractéristiques ou la même absence de caractéristiques extérieures.

Qu’ont en commun ces hommes violents ? Sans doute l’aptitude à transformer les frustrations personnelles d’origines très diverses en haine active à l’égard des femmes à partir de la position de force que donne l’appartenance au sexe dominant. Car les violences sexuées, à la différence du hold-up, sont des actes de haine et de destruction. Il faut être bien détraqué pour voir dans le viol une preuve d’amour, et dans la drague agressive une attention flatteuse ! Tout viol est un meurtre symbolique dont on sait qu’il débouche volontiers sur le meurtre réel. Battre sa femme n’est pas un moyen un peu vif de lui prouver son affection : c’est l’affirmation des droits d’un propriétaire résolu à matérialiser ou à recouvrer sa domination. Selon l’expression teintée d’euphémisme de l’Américain MacKallart, autour d’un ouvrage sur le viol (Payot, 1977), « l’homme qui viole a des problèmes avec les femmes ». C’est, disent les psychologues, un sujet dévalorisé qui passe sa colère sur un être plus faible que lui en l’humiliant. Il est celui qui n’a pas d’autre moyen pour affirmer qu’il est un homme.

De manière assez logique, les violences s’accroissent quand les frustrations des individus augmentent. Le chômeur ou le préretraité qui frappe sa femme semble le faire d’autant plus fréquemment que l’épouse a gardé un travail ; la violence devient alors la seule façon de maintenir le rôle traditionnel de dominance masculine. Les loubards qui violent en groupe dans les caves ou les trains affirment hautement qu’il y a plus « raté » qu’eux : une femme.

Toutefois, la thèse misérabiliste a ses limites, les violents appartenant à toutes les couches de la société et les frustrations ayant de multiples origines. De plus, la permanence de ces actes et l’indulgence qui leur est souvent accordée témoignent qu’au-delà de la pathologie individuelle, c’est l’organisation sociale qui est en cause.

cadre privé « où tout est permis », la persistance de la subordination sociale et idéologique des femmes concour-rent à légitimer les brutalités aux yeux du chef/ propriétaire de la famille. Inapte à régler le problème pour cause de familialisme et de sexisme, l’appareil d’Etat se borne, dans le meilleur des cas, à offrir la charité aux femmes qui fuient l’enfer domestique. Cette impuissance qui fait figure de complicité n’est d’ailleurs pas réservée aux femmes battues.

Les milliers d’enfants victimes de sévices ne sont pas mieux lotis, la batterie de médecins, flics, psychologues qui quadrillent les « pauvres » de nos sociétés estimant que le maintien dans la famille est toujours préférable à toute autre solution. Plus conjoncturellement, la crise économique, en réduisant le marché de l’emploi et les budgets sociaux, renvoie les plus démunies des femmes battues à leur foyer et aux coups.

L’augmentation des viols renvoie à une réalité plus complexe que les violences domestiques. Le viol s’épanouit dans les périodes où la société est ressentie comme plus fragile. Au premier degré, c’est en effet un acte moins normalisé. On bat sa femme sans risque, alors qu’on remet en cause l’ordre social en violant celle du voisin. Dans les sociétés occidentales, c’est en temps de guerre, moment paroxystique de rupture avec l’éthique officielle, que le viol est systématisé, démontrant s’il en était besoin sa proximité avec le meurtre.

Aussi n’est-il pas surprenant que les viols aient augmenté depuis vingt ans, que la drague soit omniprésente et beaucoup plus agressive que du temps de nos mères. Des rapports sociaux moins figés — ou ressentis comme tels — désorientent les personnalités fragiles. Aux valeurs morales traditionnelles se sont substitués le culte de la puissance, le primat de l’individualisme et le devoir de consommer. Plus émancipées, les femmes cessent d’apparaître comme les femmes de quelqu’un mais ne sont pas devenues des individues à part entière. N’appartenant à personne, elles appartiennent à tout le monde, et le violeur moyen est sincèrement désolé d’apprendre qu’il n’était pas autorisé à violer une autostoppeuse. De plus, la valorisation de la sexualité comme acte et symbole de pouvoir est omniprésente. La publicité et la pornographie orientent vers une sexualité « obligée » et violente, le couple homme sado/femme maso ayant la bénédiction de la psychanalyse.

Mais en même temps que la recrudescence des viols manifeste la crise des valeurs, elle renforce les normes traditionnelles avec grande efficacité. Le violeur qui interdit les sorties tardives, la fréquentation des cafés, la promenade solitaire, qui fait vivre dans la peur, fait plus pour l’ordre moral que le pape, et plus pour la domination des femmes que tous les textes des socio-biologistes sur leur infériorité naturelle.

Les auteurs de violences sont des minables ; ce sont aussi des soldats de première ligne sur le front des conflits de sexe que la société patriarcale sacrifie parfois mais soutient le plus souvent. Il faut des bavures pour que force reste à l’ordre.

Frédérique Vinteuil

...à l’ordre social

Les violences de 1985 relèvent à la fois d’archaïsmes soigneusement entretenus et de phénomènes psychosociologiques plus récents.

Du côté de l’archaïsme, la femme battue par son mari, vestige de la famille patriarcale. Le droit romain qui faisait du paterfamilias le propriétaire de sa femme, ses enfants et ses esclaves, lui octroyait la faculté de les mettre à mort ; les droits coutumiers médiévaux admettaient le droit de correction de l’épouse. Le code Napoléon a maintenu la puissance maritale ; le droit de correction a disparu du droit français il y a seulement cinquante ans. On peut dater d’une trentaine d’années, peut-être moins, le moment où battre sa femme ou être battue est devenu « inavouable », en dehors de milieux très marginaux. Période trop courte pour éradiquer un comportement condamné par l’idéologie officielle mais réactivé par les réalités. La violence générale des rapports sociaux, la structure familiale,

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