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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

L’une a aimé, l’autre pas

Grandes dames de la littérature : Louise Labé

· Cahiers du féminisme, n° 34, hiver 1985 · p. 32 · 3 302 mots

Les chants mélodieux de Sapho ont péri engloutis dans Vabîme du temps Mais, tendre élève des amours et de la charmante déesse de Paphos,

[voici Louise Labé qui les a retrouvés. Ce prodige nouveau vous surprend, et vous demandez peut-être

. [d’où vient cette muse inconnue.

Telle est la traduction du début de l’ode grecque anonyme, premier des « Escriz de divers poètes, à la louange de Louïze Labé Lionnoize » qui complétaient la première édition des œuvres d’un des plus grands poètes de notre langue

Si plusieurs femmes écrivains ont été comparées à la grande Sappho, au point d’en faire un cliché èlogieux mais quelque peu dépourvu de valeur, la comparaison prend sens plein quand elle s’applique à Louise Labé qui, comme sa devancière grecque, surgit comme un météore au ciel poétique du xvie siècle, se situe hors pair plus qu’au premier rang, avec des accents d’une chaleur et d’une vérité qui laissent loin en arrière toute la poésie si fabriquée du temps, chante douloureusement les tourments de l’amour féminin, et reçoit en paiement un curieux mélange d’admiration fervente de quelques-uns et d’insultes, de calomnies qui la poursuivent jusqu’à notre siècle2. N’est-il pas jusqu’à la quantité de son œuvre qui la rapproche de la Grecque : Louise Labé nous a laissé à peu près autant de vers qu’il en reste de Sappho. A ses Elégies et Sonnets, il faut toutefois ajouter son Débat de Folie et d ’Amour que Voltaire et Sainte-Beuve mettaient au-dessus de ses vers (mais ce que notre lecture moderne peut difficilement accepter) et les trois pages de sa dédicace à Clémence de Bourges, qui mérite de figurer dans toute anthologie du féminisme.

Mais tout d’abord, qui était cette femme ?

On ne peut comprendre son apparition sans d’abord considérer la ville où elle s’épanouit dans la première moitié du xvie siècle : Lyon qui, écrit Françoise Charpentier 3, « apparaît comme la seconde capitale de France (...) d'une vie riche et inventive, relativement libérée des modèles sociaux contraignants, ouverte aux influences extrêmes : le " souffle venu du Nord” dont parle l’historien Lucien Febvre, avec la présence des imprimeurs allemands implantés de longue date ; et surtout l’Italie, présente culturellement et économiquement en la personne des banquiers, marchands, diplomates, imprimeurs qui en ont fait depuis longtemps une ville italianisante. A la croisée du couloir rhodanien et des chemins qui mènent à Genève et à Rome, au confluent d’une masse de marchandises, de livres, d’hommes, d’idées, la ville se prête admirablement à tout un brassage social et intellectuel: les classes y semblent plus poreuses les unes aux autres que dans le reste de la société française, encore rigide, où nobles, clercs et riches marchands ne se côtoient qu ‘avec circonspection ; et surtout — l’essentiel pour notre propos — dans cette vie sociale élégante, active, intelligente, fascinée en outre par le modèle italien, les femmes occupent une position exceptionnelle, favorisée elle aussi par l'image de la société italienne ». Tout est circonscrit en ces lignes. Riche ville bourgeoise, l’influence italienne garantit Lyon de l’influence protestante et de son rigorisme misogyne en même temps qu’elle en fait l’avant-garde culturelle française.

C’est bien là et à ce moment qu’une femme avait quelque chance de franchir les intérêts patriarcaux, à la condition de naître dans une riche et libérale famille bourgeoise. C’est cette chance qu’eut Louise Labé, fille d’un entrepreneur cordier, devenu notable, qui donna à sa fille la plus haute éducation du temps. Louise saura l’italien, l’espagnol, le latin et même le grec ; sera musicienne et, fait beaucoup plus exceptionnel, pratiquera les exercices du corps : équitation et armes, assez pour participer à un tournoi et se voir parée du titre de « Capitaine Loys ».

Un mauvais mariage aurait pu briser net une si belle promesse. Mais elle épousa, autour de 1540-1542, un autre riche cordier, Ennemond Perrin, lui aussi libéral — et sans doute fier de son épouse — qui lui laissa liberté d’écrire en vers et en prose et de recevoir dans sa maison les « savants hommes » qu’elle charma par sa beauté bien attestée (elle « était belle cette aimable blonde, aux cheveux frisés, aux grands yeux caressants, à la bouche maligne et au beau front intelligent » et au « regard traîtreusement gracieux ») et ses talents.

Courtisane ou « femme libre » ?

Tant de qualités et d’éclat en une femme ne pouvait qu’attirer la haine misogyne et la calomnie. Comme la première Sappho, la seconde en fut abreuvée, et de la même veine : « courtisane » est le fer rouge dont on la marque. Sur quelles bases ? Les deux pointes de l’accusation sont pourtant bien suspectes. D’une part, les, innombrables moralistes du temps 4-en particulier calvinistes de Genève -f-révoltés par la liberté de sa vie, de sqn langage et par son féminisme ; d’autre; part, les petits vers d’Olivier de Magny, qui fut peut-être son amant, et qui l’en paya avec une grossière muflerie, insultant en même temps son mari ; à moins qu’au contraire il se soit vengé bassement d’avoir été rebuté. Outre que les pires accusations viennent de gens qui n’ont pas connu celle dont ils parlent, le plus précis met la contradiction dans son propre réquisitoire publié en 1585, dont environ vingt ans après la mort de Louise ; c’est Antoine Du Verdier qui écrit qu’elle « faisait part de son corps à ceux qui fonçoyent : non toutesfois à tous, et nullement à gens mechaniques et de vile condition quelque argent que ceux là luy eussent voulu donner. Elle ayma les sçavants hommes sur tous, les favorisant de telle sorte que ceux de sa cognoissance avaient la meilleure part en sa bonne grace, et les eust préféré à quelconque grand Seigneur et fait courtoisie à l’un plu tost gratis qu’à l’autre pour grand nombre d’escus : qui est contre la cous-tume de celles de son mestier et qualité ». La conclusion s’impose : ce que fustige la qualification de courtisane, c’est la liberté des mœurs de Louise, et non pas la prostitution. D’ailleurs, comme le précise Françoise Charpentier, la formule italienne de « cortigiane honeste », apparemment contradictoire en ses deux termes, pouvait s’appliquer à « des femmes condamnées au célibat par le célibat des hommes (Rome est une ville pontificale...). Leur statut n’en est que plus exigeant. On leur demande l’élégance, l’intelligence, la culture, le talent de savoir tenir salon et maison, sans parler du charme et de la beauté, cela va de soi ; elles sont musiciennes — comme toute grande dame de la "bonne” société—, chantent, touchent du luth, dansent, éventuellement montent à cheval et pratiquent les armes ; elles ont leur mot à dire de la mathématique et de la philosophie, elles discourent de Pétrarque; à l’occasion, elles-mêmes écrivent des vers. Qu’outre tout cela elles soient passionnées et amoureuses, elles méritent pleinement la qualification de virtu .-vertu, ce mot si difficile à interpréter chez Pernette ou chez Louise Labé ». C’est évidemment en ce sens que Louise Labé était « courtisane honnête », et l’anachronisme a pris la relève du moralisme. Charles Boy, son éditeur et biographe de 1887, ajustement fait remarquer que la dédicace à Clémence de Bourges, toute jeune fille de bonne noblesse dont elle se dit l’« humble amie », aurait été invraisemblable si Louise Labé avait été une vraie courtisane.

Certains ont pu voir une justification de l’avis des puritains dans le ton très libre de certains des éloges publiés dans les Œuvres, donc avec l’accord de Louise elle-même. C’est là une nouvelle manifestation d’anachronisme psychologique : le siècle admettait une certaine verdeur de langage par licence poétique, tout à fait étrangère aux siècles suivants et... au nôtre. Cela pouvait très bien aller avec le rigorisme clérical, y compris dans les écrits, à condition... que ce ne soit pas une femme qui s’accorde cette liberté d’écriture.

Et cette liberté, non seulement Louise Labé se l’accorde, mais elle la sublime et la porte à l’incandescence, en même temps qu’elle revendique bien plus que le droit au désir.

Un manifeste féministe

La dédicace de son livre à Clémence de Bourges est un des premiers manifestes féministes. . Il commence ainsi : « Etant le temps venu, Madamoiselle, que les sévères lois des hommes n ’empêchent plus les femmes de s ’appliquer aux sciences et disciplines, il me semble que celles qui ont la commodité doivent employer cette honnête liberté, que notre sexe a autrefois tant désirée, à icelles apprendre, et montrer aux hommes le tort qu ’ils nous faisaient en nous privant du bien et de l’honneur qui nous en pouvait venir, et si quelqu’une parvient en tel degré que de pouvoir mettre ses conceptions par écrit, le faire soigneusement et on dédaigner la gloire, et s’en parer plutôt que de chaînes, anneaux et somptueux habits, lesquels ne pouvons vraiment estimer nôtres que par usage. Mais l’honneur que la science nous procurera sera entièrement nôtre, et ne nous pourra être ôté, ne par finesse de larron, ne force d'ennemis, ne longueur de temps. » Puis elle pose l’objectif de voir le sexe féminin « non en beauté seulement, mais en science et vertu passer et égaler les hommes » et de ne pas « être dédaignées pour compagnes tant es affaires domestiques que publiques, de ceux qui gouvernent et se font obéir » — où l’on peut voir la conséquence de la nécessaire anticipation des femmes bourgeoises à l’activité commerciale de leurs maris. Allant plus loin encore, Louise Labé souligne combien l’élévation des femmes profitera aux hommes eux-mêmes qui devront mettre « plus de peine et d’étude aux sciences vertueuses, de peur qu ’ils n ’aient honte de voir précéder celles desquelles ils ont prétendu être toujours supérieurs en tout ». Enfin passe au bonheur de l’étude qui, à l’inverse des occupations vides jusque-là seulement abandonnées aux femmes, « laisse un contentement de soi qui nous demeure plus longuement ».

Folie et amour

Les Œuvres s’ouvrent ensuite sur le Débat de Folie et d’Amour, type d’écrit très daté, voire déjà archaïque pour son temps, mais qui, au travers de ce dialogue inspiré de l’Antique, avance finement des idées nouvelles et typiquement féminines sur V amour. Ainsi : « La lubricité et ardeur des reins n'a rien de commun ou bien peu avec Amour » — amour qu’elle peint comme « l’amiable compagnie d'une femme » qui à l’homme « fait avoir deux corps, quatre bras, deux âmes, et plus parfait que les premiers hommes du Banquet de Platon », ce qui, bien entendu, s’explique par l’inversion de la proposition. Elle ajoute : l’homme « ne confessera-t-il que l'amour conjugal est digne de recommandation ? et n ’attribuera cette félicité au mariage, mais à l’amour qui l’entretient ». Tentative, donc, de concilier amour et mariage, mais sans “enfermement” : « Laisse Amour se réjouir en paix entre les hommes : qu ’il soit loisible à un chacun de converser privément et domes- tiquement les personnes qu’il aimera, sans que personne en ait crainte ou soupçon : que les nuits ne chassent, sous prétexte de mauvaises langues, l’ami de la maison de s ’amie : que l’on puisse mener la femme de son ami, voisin, parent, où bon semblera, en telle seureté que l’honneur de l'un ou l’autre n’en soit en rien offensé. » Cela, d’ailleurs, dans la plaidoirie d’Apollon pour la cause de l’Amour sage.

Mais quand Mercure plaide la cause de la Folie, c’est pour faire un éloge de la passion sans entrave : « Il n’y a rien qui plus se fâche d’être contreint qu'une femme (...) quand cette affection est imprimée en un cœur généreus d’une Dame, elle y 'est si forte, qu’à peine se peut-elle effacer. »

Auparavant, a glissé, dans le même éloge de la Folie, une vive attaque contre la folie (sociale) des rois et noblesses (« Folie a premièrement mis en teste a quelcun de se faire creindre : Folie a fait les autres obéir. »), enrobée de la dénonciation de l’heureuse folie des philosophes et des découvreurs qui, s’étant commis « à la miséricarde des vents, des vagues, des bancs, et rochers, perdre la terre de vue, aller par voyes inconnues, trafiquer avec gens barbares et inhumains (...) toutefois par là, font communiquer les richesses d'un païs à autre, les sciences, les façons de faire, et ha esté connue la terre, les proprietez, et natures des herbes, pierres et animaus », etc. Sous le couvert d’un dialogue médiéval courtois, en a donc une sorte de manifeste de la morale bourgeoise conquérante, qui annonce Montaigne et doit être pour quelque chose dans l’admiration de Voltaire.

Elégies et sonnets

Mais c’est dans sa poésie que Louise Labé s’élève au plus haut. La condition faite à leur sexe a obligé les femmes qui pouvaient parvenir à entrer en littérature à réinventer constamment leur langage, souvent sans mémoire de nombre de leurs devancières. Si Louise Labé connaissait les fragments de Sappho alors disponibles4, elle ignora les femmes troubadours qui, elles, avaient ignoré Sappho 5. Cela ne rend que plus étonnant et significatif la parenté de ces trois moments de naissance et renaissance de la poésie féminine, parenté qui trouve son explication dans la constance patriarcale du rapport des femmes à l'amour. « Le désir féminin va trouver une expression éclatante et douloureuse dans l'œuvre poétique de Louise Labé », écrit Françoise Charpentier. Louise chante le mal d’aimer féminin, ce qui n’est pas de nature mais de situation dans la société patriarcale misogyne. Et elle le fait à la fois avec une simplicité vraie — qui manque tant à la poésie masculine du temps, même la meilleure — en même temps qu’avec une souplesse métrique unie à une richesse de langue, et des trouvailles d’écriture marque des seuls grands poètes. Jamais elle ne s’abandonne aux trucs et facilités de ses « louangeurs » (qui multiplient tant de vers alambiqués et de mirliton). Le secret de Louise est évidemment la profondeur d’où sourd sa poésie. Le débat sur sa véracité, la datation et les identifications de ses amours n’a aucune importance, et éloigne même de l’essentiel qui est dans l’universalité des sentiments exprimés. Que les sonnets soient ordonnés en une unité littéraire et comme le parcours de tous les stades des angoisses, des souffrances et des bonheurs amoureux 6, n’enlève rien à leur bouleversant accent de vérité, conditionnant, à n’en pas douter, leur parfaite réussite formelle et leur totalité artistique d’une éternelle jeunesse. Même le recours à l’évocation et à l’invocation des divinités mythologiques perd chez elle ses aspetcs d’érudition et de pédanterie : ils lui fournissent la seule religion possible de l’amour — évidemment grâce à une compréhension d’affinité avec Sappho.

On ne connaît pas exactement la date de la mort de ce grand poète femme ; probablement vers 1565. C’est que, lorsqu’elle disparut, Lyon cessait d’être le riche centre culturel renaissant où elle avait pu exister. La peste (en 1564) et les guerres de religion avaient jeté un linceul de mort et de terreur sur la société, folie dont Louise avait été l’astre le plus brillant à côté de Maurice Scève 7. Veuve (entre 1558 et 1562), elle termine ses jours, oubliée, sur une petite propriété rurale de la région lyonnaise, auprès de son dernier amour, le Florentin Thomas Fortini. Elle a une quarantaine d’années. Sa dernièe liaison est quasi symbolique de la culture et de la civilisation même, dont relève Louise Labé. Elle était catholique, mais dépourvue de tout fanatisme, comme les grands humanistes du temps dont l’esprit excluait tout autant les rigueurs austères de la Réforme que le rigorisme tartuffe de la Contre-Réforme. Leurs bigoteries opposées ne vont plus permettre pendant deux siècles que l’on puisse lire celle qui est sans doute le plus grand poète femme de notre langue, notre Sappho.

... Pernette du Guillet...

Pernette du Guillet, qui meurt en 1545 à vingt-cinq ou vingt-sept ans, ne se situe pas à la hauteur astrale de sa contemporaine Louise Labé. Peut-être parce que sa passion est plus sage, ou du moins plus disciplinée. Elle aussi bourgeoisement mariée ; elle aussi cultivée, musicienne, connaissant l’espagnol, l’italien, le latin et quelque peu le grec, c’est dix ans avant Louise Labé que son veuf fait publier ses Rymes , l’année même de sa mort. Le sujet de ses poèmes est unique : son amour, probablement courtois et platonique, mais obsessionnel, pour Maurice Scève. Notons en passant que la publication par un mari des vers d’amour de sa femme adressés à un autre éclaire la libéralité des mœurs du temps, et du même coup, celle du couple Per-rin-Labé et le lave des sales grivoiseries d’Olivier de Magny à François Pedron.

La souffrance de Louise Labé est gonflée de révolte (elle est « la Belle Rebelle »). Elle se tord, crie : « Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie » -, la passion de Pernette du Guillet est toute d’humilité, d’attente, de patience dans l’admiration éperdue et le complexe d’infériorité devant celui qu’elle appelle son « Jour ». Line telle attitude ne va pas sans contrainte et, de ce fait, sans glacer quelque peu sa poésie dans un jeu savant où elle reflète le hautain ésotérisme de son amant idéal qui, lui, l’a transformée dans son œuvre propre en l’abstraction de l’Idée : Délie. Mais sous la convention, sous la formulation souvent alambiquée et l’exaltation de l’ascétisme amoureux (dont le chef-d’œuvre est peut-être l’Elégie V, Confort), parfois une souffrance proche de celle de Louise fait frémir le vers : la jalousie remet en question l’acceptation de 1 amour inaccompli (cf. les Epigramles 36 et suivants) ; le désir fuse en quelques jets enfiévrés, distord l’équilibre fragile du mariage séparé de l’amour. L’un peu exaspérante dévotion passionnelle trahit une intensité malheureuse, d’autant plus poignante qu’elle se force à sourire. On a chez Pernette le versant oppose à celui de Louise de la frustration amoureuse, séculaire lot des femmes. Nous ne saurions mieux conclure que Françoise Charpentier : « De Pernette à Louise Labé, tout un discours féminin s’élabore. Initialement, leur projet est semblable: élever leurs esprits au-dessus de leurs quenouilles et fuseaux, faire écho à la poésie amoureuse des hommes. Mais au terme de leurs parcours respectifs, cette entreprise a pris deux sens diamétralement opposés. Pernette a voulu transcender le désir dans une ascèse héroïque, Louise le porte à l’incandescence dans la plus haute dignité. Ce qui fait l’unité de ces desseins si divers, c’est la création, c’est la sublimation que leur confère le dire poétique. »

... et les Blasons du corps féminin

L’édition de Françoise Charpentier a adjoint aux œuvres de Pernette du Guillet et de Louise Labé un choix de ces fameux Blasons du corps féminin qui sont tous œuvres d’hommes.

La première évidence est que ces morcellements du corps féminin, surgis au sein d’une idéologie dualiste du corps et de l’âme, sont dépècement de la femme comme objet, où les choix fantasmatiques de chaque poète opèrent une réduction misogyne en dépit de l’éloge prétexte. Les « Contre-Blasons » dénoncent les Blasons par la violence hargneuse et ordurière de leur haine des femmes. Mais le jeu des Blasons en a fait, en fin de compte, dériver le principe, et, « au travers, ou malgré tout ce fétichisme obsessionnel, on voit apparaître, dans de rares textes, le rêve d'un corps total et d’une femme vivante ». Le Blason du Front de Maurice Scève, ou celui de l’Esprit de Lancelot Carie ne sont plus dissociation de l’être mais recherche d’essence ou symbole. Et, par ailleurs, le matérialisme des Blasons communs, malgré leurs limites, appartient au courant de liberté, sinon anti-religieux, du moins a-religieux, qui allait lui aussi être brisé par la Contre-Réforme.

De ce fait, c’est à notre temps qu’il appartenait de redécouvrir cette poésie, plus proche de nous que toute celle des deux siècles suivants. .

Michel Lequenne

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Notes

  1. 1. La seule édition actuellement disponible de la totalité des Œuvres de Louise Labé est celle des éditions Slatkine, reprint, en un volume, des deux volumes de l’édition Charles Boy de 1887 qui comprend elle-même le reprint de la seconde édition de 1556 (identique à l’originale) des Œuvres suivies des Escriz de divers Poètes, à la louenge..., et dans le second volume, les Recherches sur la vie et tes Œuvres de Louise Labé, par Charles Boy, avec Appendice, notes et glossaire. Cette édition excellente n’a que le petit défaut de sa typographie ancienne qui ajoute à la difficulté de lecture de la langue du xvie.
  2. 2. Les biographies de Louise Labé sont rares. La dernière parue est celle de François Pédron, Louise Labé, la femme d’amour, aux éditions Fayard. Malheureusement, il s’agit moins d’une biographie que d’une vie romancée de la pire espèce où une feinte érudition est entièrement tournée vers la démonstration de la «courtisanerie » de Louise Labé. Que ce livre dissimule la calomnie sous l’approbation grivoise, les gaudrioles «gauloises » et un ton lourdement «léger » qui trahit une complaisance obsessionnelle n’est pas de nature à l’excuser. Pédron prend au pied de la lettre le langage «leste » du temps. Il échafaude les suppositions commes des preuves et les formules générales comme des messages particuliers. Sans prendre garde à sa contradiction, il combine la théorie de Louise courtisane avec celle de son «amour unique » pour Olivier de magny. C’est du mauvais roman historique.
  3. 3. Œuvres poétiques de Pernette du Guillet et Louise Labé, éditions Gallimard, collection Poésie. La préface de Françoise Charpentier est en tout point excellente. Malheureusement, le cadre de la collection n’a pas permis qu’y figure le Débat de Folie et d'amour qui compléterait les Œuvres de Louise Labé.
  4. 4. Cf. «Sappho, poète de l’angoisse essentielle », in Cahiers du féminisme, n° 29 et 30.
  5. 5. Cf. «Les femmes troubadours », in Cahiers du féminisme, n° 10.
  6. 6. Cf. dans les Œuvres, éditions Slatkine, pages 134-136, l’analyse de la continuité des 34 sonnets.
  7. 7. Les Œuvres poétiques complètes de
  8. Maurice Scève, établies par Hans Staub et présentées par Georges Poulet, sont parues dans l’éphémère et excellente «Bibliothèque 10/18 » en deux volumes. On ne peut tr.ouver en librairie que des anthologies de ce poète majeur du xvfisiècle. \j\U-t -c p�

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