Interrogez autour de vous et demandez que l’on vous cite quelques grands noms du jazz. II y a gros à parier que peu nombreux seront les noms de femmes et encore, dans 90 % des cas seules les chanteuses auront droit de cité.
Les histoires du jazz, quelles que soient leurs qualités, ont la même attitude*. Alors les musiciennes de jazz sont-elles quasi inexistantes ou maintenues dans l’ombre ? Les deux explications coexistent plus ou moins.
La part minoritaire prise par les femmes dans la formation du langage musical qu’est le jazz a peu à voir avec la biologie et beaucoup avec le contexte de développement de cette musique qui excluait, au moins partiellement, les femmes. Même en remontant à plusieurs décennies avant le développement du féminisme militant contemporain, qui veut s’en donner la peine rencontrera des musiciennes dont la place doit être reconnue parmi les grands du jazz et pas seulement relever de la curiosité.
Musiciennes et chanteuses
L’été dernier, Antenne 2 a diffusé des émissions consacrées à quelques-unes des grandes figures de l’histoire du jazz. Une seule femme a fait l’objet d’une émission, la chanteuse Billie Holiday. Avec d’autres chanteuses comme Ella Fitzgerald, Sarah Vaughn, Bessie Smith ou Dinah Washington, elle a donné au jazz et à l’art vocal en général, tous sexes confondus, quelques-uns de ses plus beaux moments. Le pathétique de sa vie a contribué à lui forger un personnage assimilable à d’autres génies masculins du jazz comme Charlie Parker ou Lester Young. Si l’entrée dans le Panthéon du jazz a pu être ainsi ouverte à des chanteuses, c’est que leur statut de vocaliste accompagnée par des orchestres masculins cadrait avec une image mêlant distraction et femme-objet, et d’autres variations sur l’éternel féminin.
Dire cela ne vise nullement à nier leur pouvoir de séduction, ni leur créativité musicale. Non, elles restaient simplement « à leur place ».
Il en va autrement des instrumentistes féminines et à fortiori de celles dont le choix s’est porté vers des instruments réputés « physiques » comme le trombone ou la trompette. Pratiquer un instrument, c’est déjà se mettre à piétiner les plates-bandes du domaine masculin. C’est aussi avoir le culot de se mesurer d’égale à égal à des « pointures ».
Le développement de la musique négro-américaine improvisée s’est effectué autour de plusieurs centres dont l’apogée se confond avec le style dominant d’une époque. Cela a été le cas de la Nouvelle-Orléans, de Chicago, de New-York, de Kansas City ou de la Californie. Mais quel que soit le lieu, une constante existe : le mode de vie, supposé ou réel, du musicien de jazz est jugé quasiment incompatible avec « ce qui sied à une femme de bonnes moeurs ». Imagine-t-on une femme respectable allant se mêler à la faune interlope du Storyville, le quartier à bordels de la Nouvelle-Orléans qui fut l’un des berceaux du jazz ? Non ! Si une jeune femme désire faire de la musique, elle n’a qu’à se contenter d’apprendre le piano pour le seul bénéfice des invités du dimanche ou pour tenir l’harmonium à l’église.
Instrumentalement parlant
Le seul aspect positif de ce cadre imposé, c’est d’avoir donné un nombre appréciable de pianistes de haut de gamme. Le piano est sans conteste l’instrument où le plus de femmes se sont illustrées. A Mary Lou Wiliams, à laquelle est consacré l’encadré ci-contre, il faut ajouter les noms de Toshiko Akiyoshi, l’une des plus brillantes disciples de Bud Powell, de Lil Hardin, pianiste de Louis Armstrong à ses débuts qui devait l’épouser, de Lorraine Geller qui était beaucoup plus que l’épouse du saxophoniste Herb Geller, et plus près de nous ceux de Joanne
Brackeen, d’Amina Claudine Myers ou de Geri Allen.
Parmi les pianistes, il faut aussi souligner nombre d’entre elles qui ont choisi d’accompagner leur chant : Nina Simone, Blossom Dearie, Shirley Horn ou même Aretha Franklin mêlent les deux avec maëstria.
Depuis qu’elles sont entrées dans le monde du jazz, les femmes ne se sont pas contentées de s’asseoir devant les quatre-vingt-huit touches de leur clavier.
D’aucunes ont su imposer leur talent d’arrangeuses et même diriger des grandes formations. Melba Liston faisait jouer ses arrangements dans les années 1950-1960 par des noms aussi prestigieux que Dizzie Gillespie ou Randy Weston. Caria Bley a su créer un style des plus personnels et prêter sa plume à des grands noms du jazz moderne. Toshiko Akiyoshi est l’auteur des compositions et arrangements du big band qu’elle codirige avec son mari, le saxophoniste Lew Tabackin, formation que l’on peut sans doute considérer comme l’une des deux ou trois meilleures du monde. L’an passé, la formation de la pianiste Michelle Rosewoman s’est produite à Paris et récemment a été publié un disque de la jeune pianiste Mary Watkins dans des formations allant du solo au grand orchestre, grand orchestre quasi exclusivement féminin, qui est du meilleur niveau. On peut rappeler que de 1935 à 1939, Ima Ray Hutton dirigea un orchestre de swing féminin.
Pour certaines, le choix s’est porté sur d’autres instruments. Des femmes apparaissaient ainsi dans des formations qu’elles rendent mixtes sans que la musique ait à y perdre quoi que ce soit. On retrouve ainsi dans la section des trombones du big band de Dizzie Gillespie au festival de Newport en 1957 Melba Liston, ou plus près de nous,
O Ma-Lou, O Ma-Lou, O Mary Lou !
« Le 8 mai 1981, Mary Lou Williams était entrée dans sa soixante-douzième année. Elle n y est restée que vingt jours. » Ainsi commence le très beau chapitre que Jacques Réda consacre à la « First Lady of the Piano », dans sa galerie de pianistes de jazz (Jouer le jeu, Gallimard).
« Mary Lou Williams est perpétuellement contemporaine. Ses compositions ont toujours été un poil en avance tout au long de sa carrière », écrivait Duke Ellington qui en connaissait un rayon question piano et question jazz.
Des années trente jusqu’au début des années quarante, elle écrit les arrangements et tient le clavier dans la formation d’Andy Kirk, un des grands orchestres de l’ère du swing. Basée à Kansas City, elle est particulièrement sollicitée et on n’hésite pas à venir la chercher en renfort pour participer à ces fameuses « cutting sessions » où viennent se mesurer la crème des solistes de jazz.
Nombreux sont les pianistes qui vont être à l’origine de la révolution du be-bop qui viennent lui demander aide et conseils. Ce fut le cas de Thelonious Monk et de Bud Powell, un peu l’équivalent pour le jazz d’un Bach et d’un Mozart, pas moins.
Religieuse jusqu’à la bigoterie, elle délaissera le piano pour le bénitier dans les années cinquante. Heureusement pour nous, elle reviendra à son instrument de prédilection. La mort viendra la chercher en pleine activité.
A écouter :
☆ Andy Kirk and his Clouds of Joys : Instrumental ly Speaking ou bien The Lady who swings the Band, MCA Records.
☆ M. L. Williams : The First Lady of the Piano, New-York 1955, Musidisc (très beau et pas cher !).
☆ M. L. Williams : My Mama pinned a Rose on Me, Pablo Records (un monument sur le blues).
☆ M. L. Williams : Solo Recital-Montreux jazz Festival, Pablo Records, distribué par MCA (un concert de toute beauté, toute l’histoire du jazz défile sous les doigts de Mary Lou : un chef-d’œuvre).
dans celle de l’actuelle formation du saxophoniste Frank Foster, une Janice Robinson dont les improvisations ne cèdent en rien devant celles de ses collègues masculins pour ce qui est du punch et de l’invention. Qui pourrait prétendre que la présence de Sharon Freeman au cor d’harmonie dans des formations comme le grand orchestre de Muhal Richard Abrams ou le nouveau Liberation Music Orchestra ne soit qu’anecdotique ? Des trompettistes comme Stacy Rowles et surtout Barbara Donald ne donnent ni l’une ni l’autre l’impression de ne pas dominer parfaitement leur instrument. Jane Ira Bloom est en train de se tailler une place de choix sur l’instrument difficile qu’est le saxophone soprano, Emily Remmler ne fait pas pâle figure parmi la pléthorique nouvelle génération de guitaristes. La chanteuse Maxine Sullivan n’a-t-elle pas redémarré une carrière de tromboniste à la fin des années cinquante, se produisant avec succès dans plusieurs festivals ?
La solitude de la jazzwoman de fond
Alors, si de telles musiciennes existent et jouent, pourquoi une place plus large ne leur est-elle pas faite ?
Même à l’époque de la remise en question radicale que constituait le free-jazz à la fin des années soixante, la place occupée par les femmes dans le jazz demeurait identique. L’évolution qui se dessine actuellement reflète l’impact du féminisme dans ce domaine comme dans le reste de la société. Une conscience plus aiguë se manifeste. Aux Etats-Unis se tient un festival de jazz féminin à Kansas City. En Grande-Bretagne, des initiatives analogues réunissant des musiciennes de différents pays s’est tenue, sous l’impulsion du Feminist Improvising Group. Dans les nouvelles musiques improvisées, aux lisières du jazz, des misuciennes comme Lindsay Cooper, spécialiste des instruments à manche, ou la contrebassiste Joëlle Léandre, jouent un rôle de premier plan.
Avant tout le problème posé aux musiciennes de jazz est celui de la confrontation à d’autres instrumentalistes, au public. « Vous connaissez le festival de Kansas City une fois par an pour les jazzwomen. C'est bien, dans la mesure où beaucoup de musiciennes ne peuvent acquérir l’expérience du groupe. Si vous êtes pianiste, c’est plus facile. Mais la plupart des jazzwomen ne valent même pas d’être écoutées, il faut quelles progressent. L 'expérience du groupe leur manque et elles ont peu de chance de se voir offrir l’occasion de se joindre à un groupe, et c’est là un point crucial, c’est un peu la même histoire qu’avec les préjugés raciaux. Il faut bien commencer et il faut leur donner la possibilité de jouer. » Ainsi s’exprimait Toshiko Akiyoshi dans le n° 303 de Jazz-Magazine (janvier 1982) « Social : les filles du jazz ».
Quelque chose est en train de bouger dans le jazz et les femmes n’en seront pas simplement les témoins.
Jean-Paul Sartre disait que le jazz c’était comme les bananes, ça se consommait sur place, alors déplacez -vous, aller voir et écouter les musiciennes de jazz, vous n’êtes pas au bout de vos surprises.
Paul Larziz
A écouter en lisant l’article
En attendant de les voir en chair et en os, vous pouvez les écouter en piochant à votre guise dans cette courte liste forcément limitée.
☆ Toshiko Akiyoshi : Plays Billy Stray-horn, Discomate (import japonais, la pianiste joue ici en trio).
☆ Toshiko Akiyochi-Lew Tabackin Big Band : European Memoirs, Ascent Records.
☆ Geri Allen : The Printmakers, Minor Music (trio).
☆ Carla Bley : Live, Watt (mini big band de neuf musiciens).
☆ Jane Ira Bloom : Mighty Lights, Enja (quartet sax soprano, piano, basse et batterie).
☆ Lorainne et Herb Geller : The Getters, Mercury (sax alto, piano, basse et batterie).
☆ Mary Watkins : Winds of change, Palo Alto Records.
☆ Amina Claudine Myers : Salutes Bessie Smith, Leo Records (trio avec A. C. Myers au piano et au chant, un régal !).
☆ Joanne Brackeen : Special Indentin’, Island (trio piano, basse batterie).
☆ Lindsay Cooper : Rags, Arc Records (musique pour le film britannique Song of the Shirt, sur la vie des ouvrières du textile à Londres au XIXe siècle, mêlant musique et chansons.
☆ Frank Foster : Twelve Shades of Black, Leo Records (avec l’étonnante tromboniste Janice Robinson).
☆ M. L. Williams : trois disques pourraient résumer sa carrière, ils sont cités dans l’encart qui lui est consacré.
Notes
- * Le guide Marabout de la musique et du disque de jazz sélectionne les disques de 393 jazzmen dont seulement 1 1 femmes. Sept d’entre elles sont des chanteuses et sur les quatre citées on trouve les sœurs Labèque, qui sont au jazz ce que le collège Sainte-Croix de Neuilly est à l’école publique. L'Anthologie des musiciens de jazz de Jacques Réda comporte un index de plus de six cents noms. Sur les 50 femmes, seules 5 sont des instrumentistes. Le livre de Philippe Caries et Jean-Louis Comolli, Free Jazz et Black Power, dont les positions politiques sont très radicalisées, ne citait dans son édition d’origine (1971) qu’une seule musicienne dans son dictionnaire (Caria Brey) et n’évoquait que deux chanteuses.
- Pour vous procurer ces disques, parfois mai distribués, une bonne adresse : les Mondes du jazz, 2, rue de la Petite-Truanderie, 75001 Paris (tél. : 42 33 63 42), tout près du Forum des Halles, où Georges Wagner pourra vous renseigner et vous conseiller.