Si toutes les femmes du monde...
Nicaragua :
interview de dirigeantes de
PAMNLAE
En août dernier, nous avons formé une brigade de solidarité qui est partie au Nicaragua. Nous étions neuf femmes de la région de Grenoble, de vingt-cinq à soixante-trois ans, d’horizons divers et de professions différentes.
Notre brigade s’est constituée en liaison avec l’AMNLAE (Association des femmes nicaraguayennes Luisa Amanda Espinosa), afin de mieux connaître cette association et de travailler avec elle. Dans ce cadre, nous intervenions le matin dans des écoles maternelles, et avec l’AMNLAE l’aprés-midi. L’interview qui suit est celle des camarades responsables de la région IV qui comprend Masaya, Granada, Jinotepe, villes où nous étions dispersées. Cette région est située au nord de Managua.
Yadira et Maria-Antonieta sont responsables de l’AMNLAE au niveau de la région IV. Elles nous expliquent le grand nombre de tâches auxquelles elles sont confrontées : tâches politiques, économiques, sociales et idéologiques.
Mais la première des priorités est la défense de la souveraineté du peuple : la défense armée mais aussi la défense intégrale : économie, approvisionnement, santé et surtout l’attention aux mères des combattants et des héros et martyrs.
♦ Comment est né le comité des mères et martyrs, et quelles sont ses tâches ?
Il est né en 1980, c’est une émanation de l’AMNLAE. Son but est d’intégrer les mères, qui sont aussi des femmes aux tâches de la révolution. On essaie dt les remobiliser ou de les mobiliser pour qu’elles ne restent pas sur un sentiment d’échec après la mort de leurs enfants, pour que le sacrifice n’ait pas été inutile. Un recensement précis doit être fait comportant photos et bibliographie pour que les héros continuent à vivre dans la mémoire du peuple. Il y a aussi une importante tâche de solidarité entre elles, pour qu’elles comprennent le problème des autres mères, pour leur rendre visite, les accompagner aux funérailles, ainsi que pour chercher des solutions concrètes à tous les problèmes économiques, administratifs ou affectifs qu’elles peuvent rencontrer.
Il y a une fois par mois une réunion du Comité des mères des héros et martyrs pour discuter de la situation du Nicaragua afin de stimuler leur participation. Ces femmes sont d’un milieu très souvent modeste, au niveau culturel limité. C’est donc aussi une tâche éducative.
♦ Pourquoi un comité de mères et non pas un comité de parents ?
Parce que le comité des mères est issu de l’AMNLAE, organisation de masse des femmes. C’est elle qui en a la responsabilité. Par contre, le Front patriotique s’adresse à toute la famille. C’est une institution d’Etat, créée en 1985, administration qui a pour but de réunir les familles pour examiner les problèmes qui se posent pour l’application de la loi sur le service militaire patriotique (SMP).
Les femmes comprennent peu à peu qu’elles sont « l’arrière-garde » de leurs fils et qu’elles doivent d’abord aider au front de guerre..
♦ Quelles autres tâches sociales assume l’AMNLAE ?
L’AMNLAE a lancé une campagne d’alphabétisation et une campagne de santé (par exemple, les vaccinations massives contre la polio et la malaria : ces maladies ont pratiquement disparu). Mais il reste de gros problèmes : il n’y a pas assez de centres de développement infantile (CDI) pour accueillir les enfants des femmes qui travaillent. Faute de crédits, l’AMNLAE cherche à donner des réponses avec les moyens du bord.
Avec le blocus économique, de nouvelles tâches sociales sont apparues : il faut trouver des alternatives à la pénurie. Par exemple, pour la médecine, le traitement par les plantes utilisé depuis des siècles avait été abandonné au profit de médecines plus sophistiquées importées des Etats-Unis. Il faut donc réapprendre collectivement à utiliser à nouveau les plantes, dans tous les cas (nombreux) qui peuvent être guéris ainsi.
L’AMNLAE impulse aujourd’hui des ateliers de formation de médecine naturelle réservés d’abord aux responsables capables de répandre cette technique.
Autre exemple : la culture potagère. Nous essayons de développer des huer-tos (jardins familiaux ou communautaires). Au Nicaragua, tout peut pousser : tomates, salades, radis, oignons, carottes, soja, haricots, poivrons, choux, etc. Mais il n’y a pas ici de tradition de jardinage.
Nous formons aussi les gens à savoir entretenir et réparer les appareils ménagers importés : TV, voitures, réfrigérateurs, petit matériel électrique...
Mais la plus grosse tâche de l’AM-NLAE, c’est le travail d’éducation en direction des femmes qui doivent rattraper un énorme retard. Des discussions sont organisées sur tous les problèmes qui se présentent : éducation sexuelle, maladies propres aux femmes, soins aux enfants. Des réunions sont organisées à la base. Chaque zone sélectionne le lieu où elles se feront.
Depuis la révolution, les accoucheuses traditionnelles reçoivent une formation. Elles aident à l’accouchement à domicile. Très souvent, les femmes ne peuvent pas se rendre à l’hôpital en raison du peu de moyens de transport et des autres enfants à garder à la maison.
L’AMNLAE participe au conseil communal et donne son avis sur tous les problèmes concernant la commune. Elle invite les femmes à travailler dans les coopératives agricoles parce qu’elles sont directement intéressées par la production d’aliments, ainsi que dans les Comités de défense sandinistes (CDS) parce qu’elles sont les mieux placées pour signaler les problèmes de spéculation et de hausse des prix, dans la mesure où ce sont toujours elles qui font le marché. Les prix sont ensuite contrôlés et réajustés par le CDS..
♦ Y a-t-il des réalisations concrètes et des avancées dans l’émancipation des femmes ?
Trois centres de prévention infantile ont été créés dans la région IV, ils accueillent des enfants de sept à quinze ans en danger moral. Dans ces établissements, on leur donne une éducation permettant d’éviter une délinquance éventuelle.
L’instruction de base des femmes s’est généralisée, ainsi que l’égalité entre hommes et femmes. Cette année, vingt-cinq femmes ont demandé à entrer à l’école de pilotes. Certaines deviennent architectes, médecins. Les femmes dans l’agriculture perçoivent directement leur salaire, ce qui n’était pas le cas avant la révolution. Elles ont accès à des travaux jadis réservés aux hommes.
♦ Nous vous voyons tous les jours dans les réunions, dans des assemblées... Votre militantisme semble vous mobiliser â plein temps ?
Nous sommes quarante-six cadres politiques professionnels dans la région IV. Nous sommes prises tous les jours de l’année. C’est notre travail, notre vie.
80 % des femmes du Nicaragua sont intégrées dans au moins une des tâches pré-citées (huerto , santé, CDS, etc.)..
♦ Quel message voulez-vous transmettre aux camarades femmes françaises ?
Malgré l’agression subie par le Nicaragua, malgré la douleur des foyers, les femmes avancent de plus en plus et ne pensent pas s’arrêter avant la victoire définitive du peuple nicaraguayen contre l’impérialisme. Il n’y a que la révolution qui puisse garantir l’émancipation des femmes, et sans la participation des femrqes il n’y a pas de révolution.
Nous avons besoin de l’appui des femmes françaises pour réaliser nos objectifs.
Pour notre région, nous avons deux projets précis : création d’un centre de développement infantile et d’une maison de réhabilitation pour prostituées. Ces projets sont prêts, mais il manque le financement.
Voilà comment les femmes de l’AMNLAE voient leur association... Quant à nous, nous souhaiterions communiquer nos impressions à ce sujet, dans un prochain numéro des Cahiers du féminisme.
Notes
- Interview réalisée en août 1985 par Roselyne, Arlette, Gisèle, Carmen, Nadine