Les médias nous montrent tous les jours des images du pays de l’apartheid : ségrégation, misère, violence, état d’urgence, arrestations, morts... Le Nord occidental est tellement saturé d’horrible qu’il s’y habitue presque ! Notre réponse est bien sûr immédiate et politique : les plus conscients d’entre nous mènent campagne contre l’apartheid, contre la haine raciale érigée en principe de fonctionnement d’une société et de son économie, se solidarisent avec le peuple noir sud-africain. C’est le moins que l’on puisse faire. Pour des militants politiques, l’apartheid est une question qui remue les tripes, peut-être un peu plus violemment que les autres, mais les campagnes sont de l’ordre de la routine. Penchons-nous cependant d’un peu plus près sur ce pays, sur ses conditions de vie, celles des femmes en particulier : le tableau devient autrement saisissant, autrement réel, fait de larmes, de luttes. Au quotidien. A lire les documents publiés par le South african labour bulletin (Bulletin sud-africain du travail) concernant la vie des femmes noires au travail et à la maison, on a envie de se frotter les yeux : en quel siècle, en quel monde sommes-nous ?
Nous vivons en France dans une société où les femmes se sont exprimées plus ou moins haut et fort, où elles ont forgé un mouvement, où elles ont acquis par leurs luttes un certaine nombre de droits, une certaine reconnaissance. Même si ces droits sont remis en cause aujourd’hui, même si des centaines de luttes restent encore à mener et à gagner, même si les femmes sont actuellement une des cibles prioritaires des patrons, même si leur émancipation est loin d’être acquise, comme est loin d’être acquise celle des travailleurs en général, il reste vrai que la « question des femmes » et du féminisme, au moins en tant que problématique, a traversé les diverses couches de nos sociétés, et d’une manière ou d’une autre tous les partis et tous les syndicats.
Nord-Sud
Au point que les revendications ont pu être « récupérées » par une droite intelligente, prises en considération puis contournées par une gauche bien frileuse, décevante et trompeuse. Transformées par la droite en « objets qui bougent », rejetées par la gauche au nom de l’austérité, il est temps que nous retrouvions massivement l’explication politique qui va des causes aux effets.
Les femmes noires sud-africaines, elles, n’ont pas à repréciser ou à retrouver cette explication : confrontées sans relâche et partout à la réalité la plus brutale, elle est de l’ordre de l’évidence.
Elles vivent une oppression directe et sans fard, où le capitalisme ne s’embarrasse pas de parlottes : leur langage et leurs luttes sont directs eux aussi, c’est ce qui nous surprend presque : nous, Occidentales, sommes d’un coup replacées au centre du débat...
La réalité brute
« En dehors de la sphère domestique et de l’agriculture, les femmes noires ont surtout été remarquables par leur absence », nous dit Adrienne Bird '. A part de rares exceptions, elles n’ont pénétré la sphère du travail salarié que très récemment. En 1946, les femmes africaines représentaient 1,8% de tous les travailleurs de la production en Afrique du Sud. En 1960, ce chiffre est passé à 6,2 %, fin 1982, il était de 12,8 %.
Quels sont les problèmes spécifiques auxquels les femmes sont confrontées aujourd’hui ? Elles sont employées à de prétendus « travaux féminins », harassants, mal payés, sans qualification, leurs salaires sont extrêmement bas, d’un tiers à la moitié moins élevés que ceux des hommes. Leur nombre d’heures de travail, lui, est plus élevé, surtout le samedi. Les patrons imposent aux femmes des amendes si elles sont « surprises » en train de parler, même en travaillant ; ils n’en imposent pas aux hommes. Les femmes (pas les hommes) doivent signer un registre quand elles vont aux toilettes. Quand les femmes sont embauchées, elles doivent signer une déclara- tion attestant qu’elles ne sont pas enceintes. Les congés de maternité sont déduits de l’ancienneté et ne sont en général pas ou très peu payés. Les femmes ne sont réembauchées après l’accouchement que s ’il y a du travail, et souvent pour un salaire encore plus bas qu’avant le congé. Encore les femmes doivent-elles s’estimer heureuses... Les conditions de travail sont extrêmement pénibles : employées en forte proportion dans les industries textiles et alimentaires, elles portent trop souvent des charges énormes : les cas d’avortements spontanés ou de naissances d’enfants handicapés sont monnaie courante. Lorsque les femmes travaillent dans le département « réfrigéré » d’une industrie alimentaire, elles n’ont que rarement les vêtements de protection adéquats : les cas de gangrène sont très fréquents.
Dans l’alimentation également, elles travaillent très souvent en équipes de nuit : elles travaillent toute la nuit puis rentrent chez elles pour s’occuper de la maison, seules. Les tâches domestiques sont évidemment leur lot. Elles dorment très peu et le stress est plus que fréquent. Pour éviter les problèmes causés par les enfants et la perte de travail due à la maternité, les patrons adoptent un système de contraception forcée, dans les usines mêmes ou dans des cliniques dirigées par leurs bons soins. Il s’agit le plus souvent d’injections de « depo-pro-vera » dont les fabricants (la société UPJOHN) reconnaissent qu’elles peuvent avoir des « effets secondaires » tels que retour retardé à la fertilité, nausées,
Les femmes africaines ouvrières par secteur,
Les femmes africaines ouvrières par secteur
maux de tête, problèmes vaginaux, dysfonctionnement du cycle menstruel, stérilité permanente ou même augmentation des risques de cancer du sein et du cerveau ou de malformation des enfants à la naissance.
De plus, toujours et partout, le problème majeur est celui du harcèlement sexuel, verbal et physique : « pute » et « vache » sont les qualitatifs les plus courants employés par les contremaîtres, qui se reconnaissent également le droit de toucher les seins et les fesses des ouvrières quand l’envie leur en prend... Sans parler des embauches ou des augmentations qui n’ont lieu bien souvent que si la femme « passe » par le patron. Harcèlement qui continue bien sûr dans la rue, après le travail.
Les industries fonctionnent sur le principe du LIFO (last in first out : demie entré, premier dehors), principe particulièrement actif en temps de crise. Cela touche bien sûr en tout premier lieu les femmes. Lorsque le capitalisme mécanise son industrie pour faire monter les profits, le travail reste. aux hommes, les femmes sont virées. En ce qui concerne les heures supplémentaires, on emploie plus souvent des hommes que des femmes, surtout s’il arrive que dans l’entreprise les salaires soient plus ou moins égaux. « Les clauses de protection sont potentiellement des armes à double tranchant, qui peuvent être utilisées pour exclure les femmes des travaux les mieux payés (...) La question de savoir si c’est dans l’intérêt des femmes à long terme est discutable. Mais clairement les syndicats doivent se battre pour la diminution des heures de travail pour tous les travailleurs '. »
Pourtant, très souvent, les femmes sont soutiens de famille : « A Soweto, combien d’enfants ne connaissent pas leur père ? A Soweto, six enfants sur dix n ’ont pas de parents mariés. Ce sont les mères qui en ont presque toujours la charge. Est-il juste alors que ces femmes soient licenciées les premières 2 ? »
Conscience et organisation : la lutte sur tous les fronts
En 1970, il y avait neuf fois plus de femmes africaines travaillant dans la sphère des services, et dix fois plus dans les fermes des Blancs, que dans les usines. Services et agriculture sont très peu touchés par le mouvement syndical indépendant, en grande partie parce qu’ils sont difficiles à organiser et que les travailleurs y sont très isolés. Et encore peu de femmes sont affiliées aux syndicats aujourd’hui. Cependant, celles qui en font partie sont extrêmement actives : elles organisent des conférences pour les femmes, publient des brochures qui contiennent des informations générales, des exemples de luttes réussies, des témoignages, des thèmes de discussion accompagnés de questions autour desquels les femmes peuvent réfléchir et s’organiser dans leurs entreprises, des informations sur les salaires, les lois, les problèmes de contraception forcée, de santé, des exemples de conventions sur la maternité qui peuvent être utilisées comme bases de négociation dans les entreprises, des conseils, des tactiques de lutte, hommes et femmes ensemble, contre le harcèlement sexuel. Elles y décrivent également la double journée type d’une femme, à la ville et à la campagne, montrant à la fois la nécessité de s’organiser et les problèmes que rencontrent dans leurs familles celles qui le font. Dans certains cas, elles vont jusqu’à demander par écrit l’autorisation des maris pour que les femmes puissent assister aux réunions syndicales. Ces femmes, comprenant fort bien que les patrons utilisent tous les biais possibles pour semer la division et affaiblir la classe ouvrière noire en général, et aussi qu’elles sont confrontées à des problèmes spécifiques, mènent de front la lutte à l’intérieur des syndicats pour pousser les hommes à les respecter, à les écouter, à reprendre en charge leurs revendications, à penser à leur mode de relation avec lèur famille. Dans le contexte particulièrement dur de l’apartheid, on ne peut que saluer leur ténacité et leur courage. Et en prendre de la graine.
Querelle
Notes
- 1 . Organizing Women Workers in South Africa, Adrienne Bird, in South African Labour Bulletin, juillet-août 1985.
- 2. Women Workers, brochure publiée par le FOSATU en mars 1984.