« Comment pouvons-nous faire du temps partagé un plaisir partagé ? Pour répondre à cette question, osons prendre un archet pour découper le temps : cette baguette, à nous de la rendre magique ! Enfants, parents, entreprises, accordez vos violons ! Tous peuvent s’entendre pour aménager les horaires, créer du temps familial, multiplier les lieux d’accueil... »
Voilà ce que l’on pouvait lire dans la brochure officielle de présentation du forum « Ouvrons la France aux enfants » du ministère des Affaires sociales qui s’est tenu au jardin des Tuileries du 9 au 14 décembre derniers. C’est à ce même forum qu’a été annoncé officiellement le projet de décret du ministère pour les équipements de la petite enfance.
A l’heure où est discuté le projet de loi sur la flexibilité du temps de travail, il est ainsi exposé on ne peut plus clairement la complémentarité des deux projets. Les discours gouvernementaux et patronaux expliquent la nécessité de moderniser, d’adapter l’horaire de travail aux carnets de commande des entreprises. Et les enfants dans tout cela... Eh bien, leurs parents pourront les garder à tour de rôle, soit les semaines creuses, soit en travaillant à temps partiel (c’est encore mieux !)
Les pièces du puzzle s’assemblent peu à peu. Elles s’emboîtent bien avec le « plan famille » que le gouvernement a fait adopter il y a presque un an. Ce plan instaurait en particulier une allocation parentale d’éducation versée pendant deux ans à l’un des parents qui s’arrête de travailler à la naissance du troisième enfant (allocation qui vient de passer à 1500 francs au 1er janvier 1986). Tous les moyens sont bons pour inciter les femmes à retourner au foyer, car c’est bien elles qui sont visées par ce genre de mesure. Pour ceux qui en douteraient, Evelyne Sullerot, devant le Conseil économique et social a bien rappelé que « la majorité des enfants de zéro à trois ans sont gardés par leur mère : mode de garde le plus naturel, le plus nécessaire à l’enfant, il est aussi le plus économique pour la société 1 ».
La logique de ce dispositif est qu’aucune priorité n’est donnée au développement de modes d’accueil de qualité pour la petite enfance. Alors que Mitterrand s’était engagé avant 1981 à créer trois cent mille places en crèche, le bilan en ce domaine est aujourd’hui bien mince : une dizaine de milliers de places en crèche créées et... c’est tout2.
Avec l’actuel projet de décret de Georgina Dufoix pour les établissements de la petite enfance, c’est à un véritable retour en arrière que l’on risque d’assister. Les textes actuels sont jugés comme étant inadaptés pour « le développement des modes d’accueil ». Il faut « alléger » les normes d’encadrement et de qualification, il faut démédicaliser et inciter à la création de nouvelles structures et encourager les modes de garde « innovants ». Et tout cela au mépris du bien-être de l’enfant, au mépris de son besoin d’un cadre d’accueil épanouissant. Une réactualisation des textes devrait aller dans le sens d’une amélioration des structures d’accueil de la petite enfance, le ministère ne propose qu’une dégradation.
Tous les discours actuels n’ont qu’une référence : le modernisme. Mais ne sont-ils pas plutôt archaïques ceux qui promulguent de tels décrets ? Et modernes toutes celles et tous ceux qui exigent un réel droit à l’emploi des femmes, que les enfants ne soient pas « sacrifiés » et qu’il existe des équipements collectifs en nombre suffisant, de qualité, avec le personnel nécessaire et qualifié ?
Françoise Vial
Notes
- 1. Avis et rapports du Conseil économique et social : Les modes de garde des jeunes enfants (avril 1981).
- 2. Pour un bilan détaillé, se reporter au précédent numéro des Cahiers du féminisme.