La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Dix ans après

· Cahiers du féminisme, n° 36, été 1986 · p. 14-16 · 2 452 mots

Dans les années 1975-1980 s’engageait une campagne internationale pour le droit de choisir : avortement-contraception, deux axes de bataille pour le mouvement féministe international. A l’issue de ces luttes, des centres d’orthogénie virent le jour en France, notamment celui du Kremlin-Bicêtre ouvert en mai 1978. D’autres centres IVG existent tel celui de l’hôpital Broussais. Afin de faire le bilan des CI VG dix ans après, nous avons interviewé les praticiens de ces deux centres.

Plusieurs questions se posent. Le fonctionnement des CIVG a-t-il changé ? Y a-t-il évolution du comportement des femmes face à l’avortement et à la contraception, face à l’institution elle-même ?

Fonctionnement interne et rapport avec l'hôpital

L’équipe du Kremlin-Bicêtre est composée de treize personnes et la moitié de l’équipe d’origine est encore là. La majorité des membres est féminine ainsi qu’au centre de Broussais, où pratique Annie Bureau, gynécologue.

Broussais est un centre autonome fonctionnant avec un chef de service propre et ne dépendant pas d’un service de gynécologie, bien qu’adminis-trativement à l’assistance publique les centres IVG dépendent toujours d’un service de gynécologie.

Dans les deux centres, l’importance de la cohésion de l’équipe a été soulignée : un socle commun quant à la volonté d’aider les femmes à résoudre leurs problèmes. Bien évidemment, cela ne veut pas dire une appréciation identique sur tous les problèmes soulevés par la pratique de 1TVG.

Au Kremlin-Bicêtre, même si l’échange des tâches est moins prononcé qu’avant, l’équipe continue de préserver vis-à-vis des femmes une disponibilité de tous à répondre à leur demande, afin notamment d’éviter une polarisation sur un médecin et d’avoir pour le personnel, comme le dit J. Lanoue du centre de Colombes, une approche plus globalisante de 1TVG, évitant ainsi lassitude et tentation de se décharger sur le spécialiste de l’équipe.

La mobilité de l’équipe fait du centre (vécu au début par les femmes comme un hôpital) un lieu où se nouent d’autres rapports entre consultants et consultées, la blouse blanche disparaît, toutes choses qui contribuent à détendre les femmes.

Il y a des tâches spécifiques pour chacun pour des raisons pratiques évidentes : la consultation pré-IVG par le médecin, l’entretien avec les femmes décidant d’avorter par les paramédicaux (infirmières, conseillères). Mais au Kremlin-Bicêtre, tout ce qu’il y a autour, c’est-à-dire le fonctionnement administratif du centre, la prise en charge des femmes, cela est fait par toute l’équipe. De plus, toutes les personnes non-médecins assistent à tour de rôle à 1TVG.

Comment sont les rapports avec l’hôpital ?

D’après Annie Bureau : « Au départ les relations avec le service chirurgie de l’hôpital sont toujours problématiques. Il y a des critiques systématiques toujours sur un plan technique, professionnel et les médecins du CIVG sont considérés comme des sous-médecins. L’aspect professionnel des critiques masque évidemment une réprobation morale de l’acte lui-même. Tout cela est stressant pour l’équipe, surtout si les membres sont des gynécologues débutants. »

A Broussais, au début, les relations étaient très dures, car au moindre pépin le service chirurgie montait en épingle l’incident. En effet, les centres n’étant ouverts que le jour, en cas de saignement après IVG, les femmes sont dirigées sur l’hôpital. Aujourd’hui, du fait de la plus grande expérience de l’équipe, les incidents sont rares, ce qui donne moins d’occasion aux détracteurs de 1TVG de mettre en cause le centre, il y a maintenant une sorte de coexistence pacifique. Annie Bureau fait également référence à son expérience au Centre des métallurgistes dans le XI e arrondissement, les femmes étaient mal traitées par le service chirurgie car elles étaient considérées comme non malades par rapport aux cas graves. Quant à la demande affective des femmes lors d’une IVG, si un centre d’orthogénie peut y répondre de par son fonctionnement, le personnel d’un hôpital dans un contexte de pathologie chirurgicale grave n’est pas disposé à entendre les femmes en IVG.

Au Kremlin-Bicêtre, les relations sont bonnes dans l’ensemble. Beaucoup de personnel de l’hôpital sont en lien avec le CIVG. De plus, des stagiaires de l’Assistance publique viennent au centre, c’est une sorte de reconnaissance, bien qu’un stage en CIVG ne présente pas d’intérêt par rapport au cursus médical reconnu, c’est plus une option. Le centre est très autonome, « on est tout seul, on n ’a pas de patron », « il n'y a jamais de descente de la direction de l’hôpital ». Reste un problème, aujourd’hui en partie résolu, le curetage des femmes après IVG par le service chirurgie de l’hôpital. Au Kremlin-Bicêtre, cette pratique abusive a cessé dès lors que l’équipe du CIVG a demandé des rapports pour voir s’il y avait réellement des débris qui expliquaient le recours au curetage. L’échographie est utilisée, et le service chirurgie a appris à se « retenir ».

« Pas de lutte, pas d’accueil collectif »

L’accueil collectif n’existe plus que dans très peu de centres ; en région parisienne, à notre connaissance, seul le CIVG de Colombes le pratique encore. Dans ce centre, l’équipe prend nettement position pour l’accueil collectif et contre l’entretien individuel obligatoire souvent mené par une conseillère conjugale. Pour eux, grâce à l’accueil collectif, les femmes découvrent que leur situation est celle d’autres femmes, et c’est important par la suite dans la manière dont est vécue l’intervention. L’information donnée lors de ces accueils permet aux femmes d’aborder la consultation médicale mieux armées face au médecin ; il n’est pas indifférent pour une femme d’entrer dans le cabinet médical en ayant le sentiment de savoir de quoi elle parle, et de plus certaines questions qu’elle n’a pas osé aborder publiquement le seront ce jour-là, les questions générales sur la contraception et l’avortement ayant déjà trouvé des réponses. Cela dit, le CIVG de Colombes reconnaît la difficulté de renverser la situation « demandeur-donneur » qui persiste entre l’équipe et les femmes.

Annie Bureau n’a personnellement jamais travaillé avec une structure pratiquant l’accueil collectif. Au Centre des métallurgistes, où elle a travaillé pendant dix ans, où les conseillères, les infirmières et les assistantes sociales étaient très motivées, l’accueil collectif ne s’est jamais mis en place, comme si, dit-elle, « l’accueil collectif ne pouvait fonctionner que dans un contexte de lutte » : les entretiens sont individuels et l’IVG est redevenue individuelle. Il y a sans doute un lien avec l’occultation des luttes antérieures du mouvement des femmes pour le droit de choisir dans la mémoire de la majeure partie des jeunes femmes. Au Kremlin-Bicêtre, l’accueil collectif a été abandonné depuis deux ans environ, faute de demande des femmes.

Pour eux, c’est une véritable démarche volontariste de la part d’une équipe car il n’y a pas de demande spontanée des femmes pour ce type d’accueil. Il peut y avoir débat sur le caractère réel du choix, étant donné qu’une femme lorsqu’elle prend contact (téléphoniquement la première fois) ne connaît rien du centre et que, d’autre part, les rapports avec l’institution médicale ont un caractère toujours individuel.

D’après une des membres de l’équipe, il y avait beaucoup d’illusions sur ce fonctionnement : « On croyait que l’accueil collectif permettrait aux femmes de communiquer entre elles, or pas du tout, elles venaient, même les plus militantes, pour récolter des informations nécessaires et c’est tout. »

Aujourd’hui, l’équipe se pose la question de l’accueil collectif, non pour les IVG mais pour les jeunes femmes venant pour une information sur la contraception. La raison essentielle serait le langage commun aux jeunes qui facilite l’échange entre eux.

L’entretien individuel d’accueil

Il est en général fait par une conseillère conjugale, une infirmière ou une assistante sociale. Le CIVG de Colombes dénonce l’obligation légale de l’entretien en cas d’IVG, seul acte médical pour lequel elle existe. J. La-noue, dans le numéro d’octobre 1981 de l’ANSIC fait plusieurs remarques :

— Façon de dramatiser en excluant 1TVG du processus médical classique. Pourquoi pas un entretien obligatoire pour chaque femme qui garde sa grossesse, si l’on considère qu’accoucher est peut-être tout autant porteur de vie et de mort qu’avorter ? Pourquoi pas un entretien pour chaque événement de la vie des femmes ?

— Façon d’infantiliser les femmes en considérant que leur demande d’IVG s’inscrit forcément dans un contexte d’hésitation, de conflit psychologique. Si les femmes sont en général remarquablement claires une fois leur décision prise, les raisons profondes qui les ont conduites à cette situation ne sont claires pour personne, mais cela peut-être ne regarde-t-il qu’elles ?

— Façon enfin de « psychologiser » l’IVG, de l’enfermer dans le secret d’une relation à deux : conseillères-femme, comme si ce qui pouvait être dit, écouté, ne pouvait l’être que là.

— Façon de réglementer, de canaliser la demande des femmes dans le schéma étroit de l’entretien individuel au lieu de diversifier notre fonctionnement de sorte qu’elles puissent trouver à leur guise, une oreille attentive si besoin est, une information strictement technique sur l’IVG ou la contraception. Bref, c’est à nous de nous adapter au lieu de les faire entrer dans le monde de nos angoisses et de notre morale.

A. Bureau pense que l’entretien individuel « est bien ou mal vécu selon l’attitude de la praticienne. Si l’accueil est bienveillant et respecte leur décision, il n'est pas ressenti comme un entretien de permission et oppressif. Les femmes se rendent compte d’elles-mêmes que la personne qui les accueille est là pour faire avancer leur dossier et non pour leur mettre des bâtons dans les roues. Les femmes perdent alors leur statut ' d'infériorité ” et acceptent bien l’entretien. " L’agressivité ” de certaines femmes serait largement dépendante du contexte de la situation, car malgré tout l’avortement reste une décision difficile et l’entretien peut être vécu comme un obstacle de plus, ce qui est normal dans ce climat d’anxiété ».

Avortement-contraception-sexualité : quelle évolution ?

Annie Bureau constate que dans les dix dernières années, les jeunes femmes ont appris à accéder au CIVG. Elles savent qu’elles trouveront un accueil favorable respectant leur autonomie et qu’il n’y aura pas de dénonciation à la famille. L’information se fait de bouche à oreille ; cependant, un effort a été fait par la publication des listes des centres dans les lycées et dans les milieux professionnels employant des jeunes. Par rapport à l’institution, elles ont un comportement moins craintif et moins culpabilisé. Elles savent que c’est légal, tout en n’ayant pas toujours conscience de la limite exacte de leurs droits. Les jeunes immigrées, du fait d’un contexte familial souvent plus répressif, sont plus désemparées. Elles connaissent moins leurs droits et pensent encore qu’on peut leur reftiser l’avortement. Elles viennent seules alors que celles issues de milieux plus favorisés sont une fois sur deux accompagnées de leur mère.

Pour les femmes, l’avortement reste sur un plan personnel et moral une décision importante, par rapport au conjoint, à l’absence du conjoint ou par rapport à leur vie sexuelle. La décision demeure une décision solitaire, car souvent les femmes ont des difficultés à parler avec leur partenaire du problème. L’homme accepte ou non, selon semble-t-il le degré de conviction des femmes. Quant aux femmes seules, le poids de l’idéologie du couple, de la nécessité du père, pèse énormément sur leur décision.

Les femmes ont le sentiment aujourd’hui d’être plus clairement responsables de leur situation du fait qu’elles ne peuvent plus se retrancher derrière un manque d’information sur la contraception.

Soit elles se retrouvent enceintes malgré un stérilet et là elles se sentent déchargées d’une quelconque responsabilité, et l’IVG n’est pas du tout vécu de la même manière ; soit ellés ont arrêté la pilule, ou fait une erreur de calcul, elles ont alors le sentiment que quelque chose leur échappe et ont comme un sentiment de honte. Quelques femmes parviennent à analyser leur désir d’enfant ou de grossesse, mais savent-elles vraiment ? N’est-ce pas de la spéculation ? comme dit Annie Bureau.

que leur méthode était dépassée, aujourd’hui, dans la mesure où celles-ci n’ont avorté qu’une seule fois, ce n’est pas si mal et A. Bureau s’abstient de leur tenir un discours moralisateur. Cela ne l’empêche pas d’être convaincue que la contraception médicale est plus sûre. Mais qu’en est-il alors de l’aspect libérateur de la contraception ? Annie Bureau pense que beaucoup de femmes vivent plutôt la contraception comme une contrainte (frottis, examens réguliers...), ce serait une libération pour les femmes de quarante ans. Le sentiment de contrainte, s’il existe, n’est-ce pas parce que cela les renvoie à leur vie sexuelle pas toujours satisfaisante ; remarque d’ailleurs que fait A. Bureau à propos des jeunes femmes qui vivent la prise de la pilule comme contraignante. Une chose est sûre : la plupart des femmes veulent une contraception sans aucun risque et efficace à 100 %, ce qui n’est pas toujours possible. Les femmes plus âgées qui n’ont pas commencé leur vie sexuelle sous la contraception sont moins « exigeantes », la considérant comme un progrès.

La sexualité, en parlent-elles ?

La contraception

Plusieurs avortements, quel sentiment chez les praticiens ?

Au Kremlin-Bicêtre, les femmes ne disent pas forcément qu’elles sont déjà venues et ce n’est qu’en classant le dossier que l’équipe s’en aperçoit. Pour certains, ils ont l’impression d’être utilisés par les femmes et se disent agacés par ce manque de confiance. Annie Bureau considère qu’il y aura toujours des avortements et que la certitude d’il y a quinze ans que la contraception supprimerait l’avortement était fausse car, dit-elle, la relation irrationnelle à la maternité échappe aux médecins habitués à raisonner scientifiquement. Les médecins doivent rester modestes et continuer à informer les femmes le mieux possible afin de leur donner tous les éléments.

Le droit à l’avortement et à la contraception, même si de toute évidence les luttes de 1975-1980 sont absentes de la mémoire des jeunes de moins de vingt-cinq ans, reste un acquis que les femmes auront peut-être à défendre bec et ongles contre le gouvernement Chirac. Du moins en ce qui concerne l’avortement.

Catherine Rosehill

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Annie Bureau estime que ce n’est pas à partir de l’avortement qu’on peut s’en faire une idée. Elle trouve que le sexe est très absent des consultations avec le médecin, ce qui ne veut pas dire absent de 1WG ; les femmes font souvent référence à des contingences économiques, sociales, d’études, mais le partenaire sexuel est absent de leur discours, sauf en tant que père possible ou non, ou en cas de drame familial. D’ailleurs les hommes assistent peu aux avortements, c’est exceptionnel aussi bien à Broussais qu’au Kremlin-Bicêtre. Ils accompagnent leurs femmes le jour de 1WG, viennent les voir après l’intervention. Les jeunes femmes sont souvent accompagnées par des copines.

Elle concerne environ 60 % des femmes, ce qui n’est pas énorme compte tenu des facilités aujourd’hui. Si dans les années 1975, Annie Bureau, comme beaucoup de ses collègues, disait aux femmes qui n’utilisaient pas de contraception médicale

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