Nous vivons une époque paradoxale : notre société semble de plus en plus se « médicaliser » : les progrès de la médecine sont d’une rapidité remarquable et en constante accélération, les dépenses « de médecine » sont en progression permanente et ont atteint un niveau jusque-là inédit. L ’intérêt porté par le grand public pour les progrès de la recherche médicale, l’attrait pour les ouvrages de vulgarisation, le succès d’une Rika Zaraï devenue grand gourou de la médecine « naturelle » témoignent chacun à leur manière des rapports nouveaux, denses et complexes à la question médicale, dans le cadre de notre société développée. -
Or, le paradoxe réside en ce que ces rapports ne font l’objet d’aucune étude approfondie, ils ne sont observés que sous l’angle de la consommation stricte et donc des finances (notamment de la Sécurité sociale). Tout se passe un peu comme si « ça » n’existait pas : ni la douleur, ni le corps mis à nu par le médecin, ni les relations de pouvoir entre le médecin et son patient, ni les maladies psychosomatiques. Bien sûr, chacun peut savoir que ça existe, mais ce n’est peut-être pas assez sérieux pour faire l’objet de recherches. Alors qu’il y a des centaines d’ouvrages de pédagogie sur les relations profs-élèves, vous ne trouverez pas, en dehors des polycopiés de fac de médecine, beaucoup d’études abordables sur le domaine médical.
Inégaux face à la recherche médicale
Intéressées plus particulièrement par le sort que les médecins ont réservé aux femmes et par les attitudes des femmes face à la médecine, nous sommes tombées de haut : l’indigence des sources est particulièrement nette. Et quand des documents existent, ils sont extrêmement épars. Il faut remonter au lendemain de 1968 pour trouver des recherches critiques à ce sujet. C’est ce qui nous a conduit à mener par nous-mêmes des enquêtes et des interviews, pour commencer à défricher la question.
On a dit que la recherche médicale accomplit des progrès fulgurants. C’est vrai. Certaines maladies, comme la variole, ont même été éradiquées semble-t-il de la surface du globe. La lutte contre le cancer progresse quotidiennement. Quant aux nouvelles techniques de procréation, qui permettent de résoudre une partie des difficultés liées à l’infertilité, elles apparaissent comme le signe précurseur du xxi' siècle.
Pourtant, dans le même temps, il est des domaines que la recherche médicale délaisse manifestement, tant les progrès y sont lents. Cela concerne avant tout les maladies bénignes, les maux de tête et plus généralement la douleur. La sophrologie (ou traitement de la douleur) en est toujours à ses balbutiements. Tout fonctionne comme s’il y avait des maladies et des affections « nobles », dont il est digne de s’occuper et des douleurs que les patients, hommes ou femmes, n’ont qu’à subir en silence.
Comment, en effet, expliquer la lenteur des progrès dans le domaine de la contraception, comment comprendre l’absence quasi totale d’informations à propos de la péridurale qui permet d’atténuer considérablement voire de supprimer les douleurs de l’accouchement, comment admettre que la ménopause soit pour ainsi dire exclue du champ de la recherche ? Tout se passe comme si le domaine gynécologique, qui est le domaine féminin par excellence, avait un statut à part, parce que trop proche de la sexualité, parce que lié à l’enfantement, ça ne concerne que les femmes et aussi parce qu’elles ont été très longtemps complètement exclues du monde médical.
En d’autres termes, le statut de la gynécologie et de l’obstétrique au sein de la médecine serait un des reflets de l’oppression des femmes. Par exemple, lors d’un accouchement, la douleur est à la fois reconnue comme nécessaire (c’est biblique) et niée : combien de femmes ont été traitées de « mauviettes » dans les salles de travail par tel accoucheur de génie? Si une femme — qui a la chance d’être bien informée — demande et obtient une péridurale lors de son accouchement, que n’entend-elle pas par la suite ouvertement ou insidieusement : elle n’aurait pas vécu pleinement son accouchement, ne serait-ce pas le signe de son refus de la maternité, « c’est une mauvaise mère » bien évidemment... Vous qui allez chez le dentiste, on vous fera une petite anesthésie locale pour soigner une mauvaise dent afm d’éviter une souffrance inutile. Mais pour les femmes en couches, il y aurait de bonnes souffrances qui sûrement leur élèvent l’âme....
Des douleurs nécessaires
Bonnes souffrances aussi probablement, celles du curetage à vif qui était, jadis, imposé aux femmes qui avaient osé tenter d’avorter par elles-mêmes, hors-la-loi. Souffrance-expiation. Femmes méprisées, niées.
Femmes réduites à leurs qualités de reproductrices. Quand il n’est plus temps pour les femmes de « reproduire », la médecine les laisse tomber. Bien peu de médecins sont à l’heure actuelle capables d’aborder avec une femme convenablement les questions liées à la ménopause ; quand une femme commence à vivre, pour elle-même, cette expérience universelle et irréversible, elle est laissée à son angoisse, ses vertiges, sa peur, elle est délaissée, étiquetée comme, désormais, inutile au monde. Parfois, elle sera « médicamentée » : prenez-ci, prenez-ça, ne demandez pas d’explications, vous voulez quelque chose alors taisez-vous. De toute façon, la ménopause ne peut servir qu’à faire de l’argent pour les trusts pharmaceutiques parce que pour le reste, c’est vraiment du gâchis que de s’en préoccuper... Plus jeunes, les femmes rencontrent les mêmes obstacles : vous voulez faire l’amour, mais sans craindre d’avoir un enfant non désiré, vous souhaitez donc des contraceptifs. Des progrès ont été accomplis, à pas de fourmis, sous la pression constante des luttes des femmes. Les laboratoires ont compris le bénéfice qu’ils pouvaient en tirer et ils ont fait il y vingt-cinq ans de gros investissements dans la recherche œstrogène-progestérone. Mais depuis, ils rentabilisent au maximum les dits investissements. Pas question d’ouvrir trop vite de nouvelles pistes, qui exigeraient de nouvelles dépenses pas nécessairement rentables immédiatement. Pourtant des techniques nouvelles existent et sont expérimentées.
...ou l'hyper-médicalisation
Il arrive enfin qu’une femme, dans le cadre de ses consultations gynécologiques, soit confrontée à une situation moins ordinaire, à un problème, une maladie, une infection ou, par exemple, à la stérilité ; le scénario prendra alors en général une tournure nouvelle, celle de l’hyper-médicalisa-tion. Vingt-cinq rendez-vous, des dizaines d’analyses, auscultations, controverses spécialisées auxquelles vous n’avez aucunement accès, à nouveau des rendez-vous, appareillages, médicaments, piqûres, bilans, échecs, recommencements au point de départ, etc. Est-ce spécifique d’un « chemin de croix » féminin face au pouvoir médical soucieux de préserver le mystère de son savoir ? Certainement pas tant que cela, mais il se trouve que les femmes sont davantage confrontées que les hommes à la médecine. Elles consultent en moyenne davantage, justement à cause des questions gynécologiques et de la maternité.
On peut aussi déceler le sexisme de l’institution médicale dès lors qu’on aborde la question des maladies professionnelles. Si vous analysez par exemple la nomenclature élaborée par la Sécurité sociale des differentes maladies reconnues comme maladies liées à l’exercice d’une activité professionnelle, vous ne manquerez pas de remarquer l’absence presque systématique de maladies dans les secteurs d’activités essentiellement féminins. Dans le textile, les ouvrières np seraient pas malades du fait de leur travail, c’est bien connu. On sait qu’à
Roubaix, les ouvrières souffrent de maladies respiratoires, liées aux poussières de textile en suspension dans l’air des ateliers. Quand aux malaises des secrétaires (mal de dos, troubles de la vision, migraines, etc.), ça n’aurait rien à voir avec le travail de bureau ! Pourquoi la proportion d’accouchements prématurés est-elle deux fois plus élevée pour les femmes travaillant sur écran, voilà une question bien impertinente. En prenant soin de ne pas trop publier ce type de statistiques, on arriverait sans doute à expliquer chaque cas de prématuré par des coordonnées personnelles, sans faire référence à des maladies professionnelles.
Des maladies imaginaires ?
Il se trouve que les maladies professionnelles dans les secteurs masculins comme dans les mines, le bâtiment ou la métallurgie sont facilement repérables : une chute, un accident laissent des traces visibles, la silicose aussi. Par contre, grand nombre de travailleuses sont cantonnées dans des travaux peu qualifiés, parcellisés, répétitifs, dont les conséquences sur la santé se traduisent par une usure physique progressive et par une fatigue nerveuse aux limites incertaines. La double journée de travail qu’elles doivent effectuer n’arrange évidemment rien. Mais « les nerfs », ça n’est pas une maladie professionnelle.
De plus, peu de recherches ont été menées sur les maladies physiques ou mentales des « femmes au foyer ». « Tout un champ concernant les causes entre autres sociales de la morbidité des femmes reste inexploré ou analysé de manière accessoire comme un dysfonctionnement incompréhensible apparaissant de manière inattendue, qui doit être tu1. »
Hystériques, névrosées
Les maladies entre autres mentales des femmes sont les conséquences, et non les causes, d’une inadaptation au monde dont elles ont toujours été exclues. Refuser de faire un travail continuellement sous-qualifié et surtout revendiquer un travail rémunéré pas simplement comme travail « d’appoint », c’est déjà historiquement sortir de la norme. La passivité correspond au modèle féminin par excellence : « L’idéal de santé mentale requis de nous est d’être soumises, moins indépendantes, moins aventureuses, moins influençables, moins agressives, peu compétitives, plus émotives, plus préoccupées de notre apparence, moins objectives 2. » Or, ce rôle coïnciderait avec la nature : refuser ce modèle serait donc irrémédiablement contre nature, donc profondément condamnable. La femme « comme il faut » se coulera dans ce modèle ; mais il se peut qu’avec les années, face à cette dévalorisation constante de sa personnalité dès le plus jeune âge, elle devienne déprimée, insomniaque, fatiguée, irritable, d’humeur instable, inexistante. Ces symptômes, interprétés par la femme elle-même comme le produit de sa « nature », sont en fait le résultat d’une situation close, sans issue. A cette situation sont confrontées toutes les femmes, de sorte que « la femme est plus malade que l’homme (sauf les hommes de soixante-dix à soixante-dix-neuf ans), bien qu’elle lui survive d’environ huit ans ». Mais si la maladie et la souffrance des hommes ont toujours été entendues voire sublimées, celles des femmes manifestement continuent à gêner.
Ce trop bref aperçu des « maladies féminines » permet de mettre en valeur les rapports complexes, contradictoires qui relient les femmes et l’institution médicale. La confrontation entre une femme et un médecin ne paraît pas innocente. L’intériorisation de part et d’autre de l’infériorité féminine paraît encore jouer un rôle majeur dans ces relations. Les critiques féministes de l’institution médicale semblent, quant à elles, confinées dans une grande marginalité de solutions alternatives très minoritaires. Tout du moins jusqu’à présent, malgré par exemple les succès réels du Centre de santé des femmes de Genève. Faudrait-il lutter pour la généralisation de ce type d’alternative ou vaut-il mieux combattre de l’intérieur le sexisme de l’institution médicale ? Et dans ce dernier cas, comment ? Tel est un des enjeux du dossier que nous avons décidé d’ouvrir. Les enquêtes, interviews et notes de lecture que nous publions ci-après ont aussi pour but d’alimenter ce débat.
Natacha Brink
Notes
- 1. Pénélope. Pour l’histoire des femmes. Numéro 8, printemps 1983. «Questions sur la folie » p. 9 1 ét sq.
- 2. Idem.