Martine a écrit à Rouge , aux camarades de l’organisation, aux copines une longue lettre, dont voici de longs extraits qui nous retournent le cœur et qui nous ouvrent les yeux sur la vie ordinaire d’une prisonnière.
« La taule, ça ne ressemble pas du tout à l’image d’Epinal que je me trimballais dans la tête. A savoir, lieu de souffrance, où il fallait se comporter en héroïne pour résister. (...) Passés les premiers jours qui sont l’arrestation, le passage au dépôt, la prise d’identité, la souricière, la présentation au juge d’instruction, l’arrivée à Fleury, la photo avec le numéro d’écrou, événement objectivement brutaux, mais subjectivement très supportables, si on garde un regard distant, la vie en prison, tout du moins à Fleury, a des côtés très riches.
« Je voudrais être vraie, pour que vous compreniez bien. En fait, ce qui se passe, surtout pour une militante, c’est que d’un seul coup on dispose à profusion de ce qui nous manque le plus dans la vie quotidienne, le temps. Le temps de réfléchir, de faire le point, de bien mettre ses idées en place, le temps d’être reposée, d’être bien dans sa tête, dans son corps. Moi, j’avais un boulot prenant, trois enfants et je militais. Ça m’a toujours paru la quadrature du cercle. Une énigme impossible à résoudre (...). »
Une chance inouïe
« La quadrature du cercle est la suivante : comment faire, puisque nos journées sont enfermées dans le même carcan que celles des autres? (....) Or, la prison c’est tout d’un coup à l’intérieur de vies hachées et bourrées de militants, du temps, du calme, du silence, une unité de lieu. Plus de repas à faire, de courses oubliées, de coup de bourre au boulot, de réunions qui se chevauchent, de collages, de discussions inachevées. Il faudrait être singulièrement obtus et masochistes pour ne pas saisir à pleines mains cette chance inouie. (...)
« La taule à Fleury, ce sont aussi toutes les filles qui sont là. A ma première rencontre, le juge d’instruction, il va voulu me mettre à l’isolement, et moi je lui ai dit que je ne voulais pas. Il m’a dit “Pourquoi ?” Et je lui ai répondu : “parce que j’aime les gens !” Et il m’a dit, “vous verrez, quand vous connaîtrez la prison, vous serez la première à me supplier de vous mettre à l’isolement !” Et bien il s’est réellement trompé... Je suis super bien avec les filles. C’est une véritable prison internationale. Il y a beaucoup d’Africaines (Nigéria, Sénégal, Congo, Liberia, etc.), d’Asiatiques, d’Arabes, de Latino-américaines et de
Yougoslaves. Ce sont les groupes dominants. Mais il y a aussi des Sri-Lankai-ses, des Américaines, des Arméniennes, des Allemandes, des Portugaises, etc. Je me demande quelle est la nationalité qui n’est pas représentée.
Vincennes, 1976
« Un jour j’étais vraiment bien. C’était un dimanche, il faisait beau. Et le dimanche, on peut rester dehors pendant quatre heures. Il y avait des grappes de filles assises sur l’herbe. J’étais tantôt avec un groupe, tantôt avec l’autre. Au fur et à mesure que l’après-midi avançait, les histoires, les plaisanteries, les rires montaient de toutes parts. Puis les chants, les battements de mains et les danses. Les danses africaines, la salsa des Latinos, et les danses arabes. J’étais vraiment heureuse. J’avais envie que mes filles et mes copines puissent être là pour voir ça, rire avec nous. Ça me rappelait le grand rassemblement de femmes où nous étions duc mille de toutes nationalités, qui s’était tenu à Vincennes en 1976, au moment où le Mouvement des femmes montait avec une force irrésistible. Il y avait eu pendant ces trois jours une liberté, uune créativité, un plaisir d’être ensemble que j’ai retrouvé cet après-midi-là.
« La première chose qui frappe, quand on commence à connaître les filles, c’est que ce sont exactement les mêmes que celles qu’on rencontre dehors. Ça peut paraître idiot, mais on se fait une telle montagne de la prison qu’on est d’abord frappé par cette évidence. Enfin, quand je dis dehors, je dois préciser quel dehors... La prison est absolument et uniquement une prison de classe. Il n’y a pas une seule bourgeoise, je commence à bien connaître beaucoup de filles, à avoir écouté leurs histoires. Il y a quelques fois un météore égaré pour quelques jours qui vient de la bonne bourgeoisie, mais en ce cas les avocats, les cautions jouent très vite et la brebis égarée au milieu de ces brebis galeuses sort vite en provisoire. »
L’arbitraire au quotidien
« (...) Cette prison de femmes est faite pour accueillir les prévenues ou les condamnées qui ont des peines courtes à accomplir (moins d’un an). Mais ici, il y a de nombreuses prévenues qui sont là depuis six mois, un an, deux ans et même jusqu’à six ans. La prison est faite pour deux cent quarante. Nous sommes six cents. Il y a un va-et-vient continuel, une moyenne quotidienne de duc entrantes. Nous sommes séparées primaires et récidivistes. Quand nous arrivons là, les primaires, c’est l’inconnu total. On arrive dans une cellule. Deux jours plus tard, on doit changer en duc minutes sans explication. Dans l’administration, personne ne vous explique rien. On doit découvrir petit à petit, tâtonner sans faire trop de conneries pour éviter le mitard. Or, les interdits et les avertissements, donc le mitard, sont vite là : une cigarette dans le couloir, un sèche-linge à la fenêtre la nuit, des chewing-gums ramenés du parloir et plein de menues babioles de ce genre, dont deux que j’ai apprises ce soir, un transistor dans la cour, embrasser son copain dans le parloir.
« Je suis heureuse que vous soyez-là. Je vous aime (Pardon, les sentiments sont un peu exaltés en prison ! ) »
Martine.
Martine doit être libérée
Notre camarade Martine Toulotte est en prison à Fleury depuis deux mois. On lui reprochait d’avoir offert l’hospitalité à des membres présumés des Fractions armées révolutionnaires libanaises, à une époque où ces derniers n’étaient soupçonnés d’aucun des faits qui leur sont reprochés aujourd’hui. Interrogée, il y a un an, elle n’a fait l’objet d’aucune inculpation. Rien dans le dossier ou dans l’instruction ne saurait justifier son maintien en détention. Il faut donc que ce scandale cesse. Martine a fourni toutes les explications utiles sur les faits qui lui sont reprochés. En outre, sa situation sociale et familiale donne à la justice toute garantie de représentation. Sur la région de Grenoble, des centaines de personnes ont déjà pris position en sa faveur. Martine doit être libérée.
Collectif de défense de Martine Toulotte : Maison des associations. 2, rue Ber-the-de-Boissieux. Boîte 309.38 000. Grenoble.
Ecrivez à Martine : Martine Toulotte. Numéro d’écrou 16 891 K. Maison d’arrêt de Fleury-Mérogis. 91 700 Sainte-Geneviève-des-Bois.