Pas une semaine ou presque sans qu ’un nouvel ouvrage, une émission de télé, ou un colloque de spécialistes ne vienne nous expliquer l’importance capitale des premières années de la vie pour le développement de l’enfant, et nous apprend: e que « tout se joue avant six ans ». Pas une semaine non plus sans que nos gouvernants — qu’ils soient de droite ou de gauche — ne viennent nous encourager à faire de plus en plus de beaux bébés... Bref, l’enfant semble décidément le centre de toutes les préoccupations.
Mais le problème de la garde de ces chers bambins reste, lui, une affaire essentiellement « privée », où la chance, la débrouillardise et les relations de voisinage jouent le rôle le plus grand. Et dans cette course angoissée qu'est la recherche d’un lieu d’accueil, la question du devenir de l’enfant, par la force des choses, passe bien souvent au second plan !
Le problème de l'accueil des jeunes enfants est un problème qui nous tient à cœur depuis longtemps, pour deux raisons essentielles :
— parce que se battre pour l’autonomie pleine et entière des femmes, c’est revendiquer leur indépendance économique, donc lutter pour leur droit au travail ; et c’est aussi lutter pour briser l’enfermement des femmes dans le cadre familial, qui instaure des relations de dépendance entre la mère et l’enfant. La réalisation de ces objectifs passe par la prise en charge collective, par la société, de la garde et de l’éducation des enfants ;
— parce que l’on sait l’importance, pour l’épanouissement de l’enfant, d’un cadre d’accueil de qualité, où il apprend à vivre au contact des autres, ce alors que la relation exclusive à sa mère restreint considérablement son rapport au monde.
Question d’importance, donc, et d’actualité aujourd’hui, au moment où le Figaro-Magazine relance l’idée d’un salaire maternel1, où le gouvernement cherche à développer le congé parental rémunéré au troisième enfant, et alors que des voix de plus en plus nombreuses s'élèvent pour dénoncer « l'archaïsme » des crèches et vanter les modes de garde « innovants », les structures « souples et adaptées ».
Etat des lieux : rien de bien neuf !
Autant de raisons qui nous ont poussées à réouvrir ce dossier des modes d'accueil de la petite enfance: : où en est-on ? où va-t'on ? que voulons-nous ? Nous avons tenté de faire le point sur ces questions et d’aborder, au travers d’enquêtes et d’interviews, les différents problèmes qui se posent, sans prétendre bien sùr à l’exhaustivité.
On compte environ 2 300 000 enfants de moins de trois ans. Malgré la progression continue du taux d’activité féminine (54% des mères d’un enfant de moins de trois ans travaillent aujourd'hui), le mode de garde dominant reste encore la garde maternelle : c’est le cas pour plus de la moitié d’entre eux\ Mais pour combien s’agit-il d’un véritable choix de leur mère ? Là-dessus, les statistiques sont muettes... Il faut préciser également que « gardé par la mère » ne veut pas dire que celle-ci ne travaille pas : les agricultrices, les commerçantes, les femmes de ménage gardent très souvent leurs enfants elles-mêmes tout en travaillant.
Restent, officiellement recensés, un million d’enfants qui ont besoin d’un lieu d'accueil. Que leur offre-t-on ? 83 000 places en crèches collectives, 44 000 en crèches familiales (voir encadré page 9). Ajoutons-y les services de 1 80 000 assistantes maternelles agréées, et l’école maternelle que fréquentent 200 000 enfants de deux à trois ans. Tout cela ne suffit pas pour répondre à la demande : 400 000 enfants environ relèvent de modes de garde « inconnus de la collectivité » — mais bien connus dans les faits : les nourrices au noir ou la famille4.
Dans ces conditions, les parents sont rarement libres de leur choix : « Crèche ou nourrice? », cette question que beaucoup se posent au début de la grossesse se trouve rapidement tranchée par la réalité des faits.
Crèche ou nourrice ?
Encore faut-il, pour pouvoir simplement se poser cette question, habiter la ville, et de préférence la Fégion parisienne : la crèche collective. e?t un équipement spécifiquement urbain, et 47 % des places sont concentrées en Ile-de-France (pour 25 % de la population) !
Comme si tout cela ne suffisait déjà pas à faire du problème de la garde des enfants un véritable casse-tête, s’y ajoute encore un autre obstacle : celui du coût financier. Seule l’école maternelle est gratuite, ce qui explique le taux de scolarisation assez important des enfants de deux-trois ans (35 %), en particulier dans les milieux ouvriers et employés. Parmi les autres modes de garde, la crèche n’est pas — contrairement à certaines idées reçues -la solution la plus coûteuse pour les parents, puisque leur participation y est fonction de leurs revenus (55 F par jour en moyenne). Tandis que chez une nourrice, le prix est le même pour tous les parents (entre 70 et 100 F par jour). Mais dans les deux cas, cela revient de toute façon très cher (à tel point que le gouvernement, dans un souci électoraliste, vient d’annoncer l’augmentation, de 5 000 à 1 0 000 F de la déduction des frais de garde du revenu imposable). D’où, dans les milieux populaires, le recours beaucoup plus fréquent aux membres de la famille (c'est le cas en particulier chez 52 % des ouvrières).
Dis moi où tu crèches...
La crèche collective
C’est un établissement qui accueille pendant la journée, durant le travail de leur mère, des enfants de deux mois à trois ans. Elle est ouverte en général de 7 heures à 1 8 h 30 ou 19 heures, du lundi au vendredi. Le nombre d’enfants varie de trente à quatre-vingts, mais la plupart accueillent soixante enfants. L’autorisation d’ouverture d’une crèche — qu’elle soit municipale ou privée — est donnée par le service départemental de PMI. Le personnel comporte une personne pour cinq enfants qui ne marchent pas, une pour huit qui marchent. La moitié au moins doit être auxiliaire de puériculture, et toutes les crèches de plus de quarante enfants doivent employer une éducatrice ou un éducateur de jeunes enfants. La directrice est puéricultrice (une année de spécialisation après le diplôme d’infirmière ou de sage-femme). Un pédiatre est attaché à la crèche pour des examens réguliers. L’équipe peut comporter un psychologue nommé par la PMI. Les tarifs sont indexés sur les revenus des familles. Les crèches sont financées essentiellement par les communes et les caisses d’allocations familiales (elles versent pour chaque enfant une prestation qui représente 30 % du prix de journée).
La mini-crèche
Elle accueille des enfants dans les mêmes conditions qu’une crèche collective mais en nombre plus réduit (douze à quinze enfants). Elle peut être installée en appartement. Une même puéricultrice peut avoir la responsabilité de plusieurs mini-crèches.
La crèche familiale
Elle emploie plusieurs assistantes maternelles agréées, qui accueillent à leur domicile des enfants (trois au maximum) de moins de trois ans. Elles sont encadrées par une puéricultrice, assistée éventuellement d’une éducatrice de jeunes enfants. Les crèches familiales disposent parfois de salles de jeux où les enfants peuvent venir de temps en temps. Les parents paient comme à la crèche collective, selon leurs revenus. C’est la directrice qui perçoit directement leur paiement. Les assistantes maternelles sont salariées à la crèche.
La crèche parentale
C’est une structure d’accueil organisée et gérée par les parents qui participent eux-mêmes à la garde des enfants (seize au maximum). Une personne qualifiée doit assurer une présence permanente dans la crèche : éducateur de jeunes enfants, instituteur ayant exercé en école maternelle ou, à défaut, auxiliaire de puériculture ou assistante maternelle expérimentée. Deux adultes doivent être présents en permanence auprès des enfants. Les crèches parentales sont reconnues depuis 1981. Elles bénéficient d’un fonds d’aide de l’Etat (un million en 1985 et quatre en 1986) attribuant une allocation de 1 5 000 à 25 000 F pour chaque création. L’agrément d’ouverture est donné par la DDASS ; elle peut alors bénéficier d’une prestation de service de la CAF.
La halte-garderie
Elle accueille des enfants de moins de six ans de façon occasionnelle, quelques heures ou quelques après-midis par semaine. A l’origine, elle était surtout destinée aux enfants dont les mères ne travaillaient pas ; mais la réglementation a été assouplie pour répondre aux besoins des parents qui travaillent à temps partiel.
Les assistantes maternelles
Encore appelées par certains « nourrices », « nounous », elles accueillent à domicile des enfants. Elles sont soit agréées (elles peuvent être alors employées directement par les parents, ou salariées dans une crèche familiale), soit non agréées et dans ce cas, rétribuées « au noir » par les parents. Un statut datant de 1977 reconnaît la profession d’assistante maternelle. Mais en dehors de cette reconnaissance, il n’a rien d’un statut. L’agrément (et son renouvellement annuel) est une simple autorisation préalable de travail, il n’exige aucune qualification spécifique. Pour pouvoir suivre une formation, il faut déjà être agréée ! Les critères de l’agrément sont la santé, les conditions de logement, les capacités éducatives. Pour ce dernier critère, il est suggéré que « concrètement, l’attitude de la candidate vis-à-vis de ses propres enfants constituera une indication utile ». Entendez par là, il suffit d’être « une bonne mère » pour exercer...
La formation n’est pas obligatoire — pourtant être assistante maternelle ne s’improvise pas. Ouverte aux volontaires, elle est de soixante heures environ par personne sur une période deux ans. Les formations ne sont en général suivies que par une minorité très motivée. Selon le minimum demandé, leur salaire correspond à deux heures de SMIC par jour et par enfant, plus une indemnité de frais de garde et d’entretien.
Mais les raisons financières et la pénurie de places n’expliquent pas à elles seules la faible proportion d’enfants d’ouvriers dans les crèches collectives. L’idée de la supériorité du milieu familial est encore bien ancrée dans les mentalités : d’où l’attrait pour des modes de garde (nourrices ou membres de la famille) plus proches du schéma traditionnel. Tandis que la crèche, souvent, fait peur, apparaît comme une affaire de « spécialistes » (psychologues, médecins...) dont on redoute le jugement. On se sent plus en confiance avec la « nounou » — « une femme comme moi » — même si les relations ne sont pas exemptes de conflits, loin de là !
Quelles que soient les préférences des un(e)s et des autres, cependant, la pénurie d’équipements pour la petite enfance est telle que cela se traduit, pour les parents, par une quasi-impossibilité de choix et, pour les enfants, par l’absence totale d’égalité des chances dès la naissance.
Sous l'innovation...
Face à cette situation, Mitterrand, avant 198 1, avait inscrit parmi ses 1 10 propositions la création de trois cent mille places de crèche. Mais le ralliement de la gauche, une fois au pouvoir, aux vertus de l’austérité et du « réalisme », a fait rapidement passer à la trappe cette promesse : il n’est bientôt plus question que d’une politique « d’incitation » des collectivités locales, par le biais de « contrats-crè- ches » passés entre les caisses d’allocations familiales et les municipalités (les CAF augmentant leur participation financière si les communes s'engagent a créer, dans un délai de cinq ans, un certain nombre de nouvelles places de creche).
Le bilan de cette politique est bien dérisoire : les contrats signés en 1984, par exemple, représentaient seulement
10 300 places nouvelles. A ce rythme, il faudrait trente ans pour aboutir aux trois cent mille places promises ! De plus, cette politique privilégie de fait les crèches familiales, qui reviennent moins cher a la collectivité (le prix de revient moyen y est de 147 F, contre 208 F en creche collective) : les contrats en effet ne précisent pas de quel type de crèche il s'agit, et aucun quota n'est fixé pour les crèches collectives. Tout cela s’accompagne d’un effort accru de rentabilisation : la signature des contrats-crèches implique l’obligation de la mensualisation des paiements (auparavant, les parents payaient en fonction des jours de présence de l’enfant), et l’inscription de 10 % d'enfants en surnombre.
Parallèlement, l'accent est mis de plus en plus sur ce que l’on baptise « modes de garde innovants » : tandis que patronat et gouvernement s’efforcent de rendre l’emploi — particulièrement l’emploi féminin — de plus en plus flexible (temps partiel, horaires modulés sur la semaine, le mois, l’année..., travail en équipe, etc.), il est dit et redit que le mode de garde traditionnel — cinq jours par semaine du lundi au vendredi — n'est plus adapté à la demande et qu'il faut développer de nouvelles formules, du type halte-garderies, modes de garde occasionnels... Mais sous couvert d'innovation, en fait, c'est tout simplement la recherche de solutions au moindre coût. Citons pour exemple l’incitation à la création de crèches parentales : solution économique pour le gouvernement puisque ce sont les parents qui organisent et gèrent ces crèches, et en assurent eux-mêmes une bonne partie du fonctionnement quotidien — comme on pourra s'en apercevoir dans l'interview page 15.
...la déréglementation
Cette politique « d’innovation » flit concrétisée par Georgina Dufoix dans un projet de décret qu'elle présenta en décembre 1985, visant à « harmoniser et simplifier » les modes d’accueil de la petite enfance. L’objectif était à la fois d'encourager les petites structures, les modes de garde occasionnels et les initiatives privées de type crèches parentales — et « d’assouplir » les règles de fonctionnement des crèches collectives (ce qui se traduisait par un allègement des normes d’encadrement et de qualification, par la suppression des visites des pédiatres, etc.). Ainsi, sous prétexte d’une meilleure adaptation aux « besoins » des parents, on aboutissait à une déréglementation fort bien adaptée, elle, aux exigences d’une politique d’austérité, et on risquait de voir les crèches devenir de simples garderies.
On se souvient du tollé que provoqua ce projet de décret dans tous les milieux concernés, aussi bien chez les professionel(le)s de la petite enfance que chez les parents5. Devant la rapidité et l’ampleur des réactions, G. Dufoix fut obligée d’ouvrir des négociations et d'accepter de rediscuter son projet. Les dernières propositions de son ministère, peu avant le 16 mars, représentaient un certain recul par rapport au texte initial, mais étaient loin de répondre aux exigences des parents et des personnels.
Vinrent les élections législatives, qui ramenèrent la droite au pouvoir. Sa politique en direction des familles est bien connue : redresser la natalité, encourager les familles nombreuses et le retour des femmes au foyer. Les membres du gouvernement sont beaucoup moins bavards et grandiloquents au sujet de l’accueil des jeunes enfants (pour ceux dont la mère résiste aux « charmes du foyer »...). En fait, il leur suffit de poursuivre dans la voie ouverte par leurs prédécesseurs : après avoir envisagé de reprendre à son compte le projet de décret Dufoix, le ministère des Affaires sociales aurait finalement décidé de l’abandonner, craignant sans doute de se heurter à de nouvelles mobilisations, et estimant que la déréglementation pourrait aussi bien s'opérer de façon « sauvage », en particulier dans le cadre de la décentralisation.
En matière de déréglementation, d’ailleurs, Philippe Séguin vient de trouver encore mieux, avec sa politique des « p’tits boulots » : pour garder vos enfants. Mesdames, il ne manque pas de chômeurs — ou plutôt de chômeuses — qui pourraient vous les garder à domicile, pour un salaire de tucard !
Le bébé est une personne
Que devient dans tout cela l’affirmation — pourtant si souvent répétée — que « le bébé est une personne » ? Dans les faits, toutes ces formules « innovantes » se résument à développer des modes de garde aux moindres frais (difficile de parler d’« accueil » dans ces conditions !), et vont à l’encontre des dizaines d’études récentes sur l’importance des premières années de l’enfant et l’intérêt pour lui de véritables lieux d’accueil où l’on respecte l’identité et les rythmes de chacun.
Pour nous, prendre en compte les besoins des enfants signifie d’abord leur offrir un cadre d’accueil collectif : parce que les enfants ont besoin d’apports extérieurs, d’échanges, de contacts avec d’autres enfants, et qu’un cadre collectif est plus enrichissant et stimulant que le trio « papa-maman-nounou » ; parce que dans un tel cadre les enfants peuvent plus facilement donner libre cours à leur besoin d’activité physique et créatrice — par exemple jouer avec l’eau ou la peinture sans contrainte, sans interdit... Parce qu’enfin, s’occuper des enfants est un métier qui s’apprend, et qu’il ne suffit pas d’aimer les enfants ou d’en avoir soi-même pour savoir s’occuper de ceux des autres.
C’est pourquoi, pour que tous les enfants puissent disposer des mêmes chances au départ, la première des revendications est la création massive d’équipements collectifs. Mais bien évidemment, la quantité ne suffit pas : il faut aussi des équipements de qualité. Et de ce point de vue, même si les choses ont pas mal évolué dans les crèches dans les vingt dernières années, il reste encore beaucoup à faire. L’exemple de la crèche Potamia, dont nous avons interviewé la directrice (voire page 12), donne une idée de ce que peut être un accueil de qualité, qui se soucie du bien-être des enfants. Malheureusement, toutes les crèches n’en sont pas à ce stade. Et pour pouvoir rèllement parler de « lieux d’accueil », et pas simplement de lieux de garde, il ne suffit pas de compter sur le dynamisme d’une directrice ou la bonne volonté d’une équipe de professionnel(le)s, cela exige un certain nombre de conditions : des locaux vastes, attrayants, bien équipés, et appropriés aux différentes activités des enfants dans la journée -, de réels moyens de fonctionner, et surtout un personnel qualifié et en nombre suffisant : une formation solide devrait comporter à la fois une formation médicale (pour les soins à donner aux tout petits), une formation pédagogique axée sur les activités de jeux et d’éveil, et une bonne connaissance de la psychologie et du développement de l’enfant.
Si ces exigences sont encore loin d’ètre satisfaites dans les crèches collectives, la priorité donnée actuellement aux crèches familiales nous en éloigne un peu plus : l’« agrément » délivré par les DDASS aux assistantes maternelles est accordé sans formation préalable ; la formation de soixante heures — post-agrément —, prévue dans leur statut, n’est pas obligatoire et dépend surtout des choix financiers opérés par les DDASS et les municipalités. Le cas de la Seine-Saint-Denis, exposé un peu plus loin (voir page 19), montre qu’une politique de formation est possible et efficace ; mais rares sont aujourd’hui les exemples de ce type.
Le plus souvent, on se contente de faire confiance aux « aptitudes innées » des femmes et à la qualité de mère de famille des postulantes à l’emploi : « Elle a eu des gosses, elle sait ce que c'est... 6. »
A ces revendications concernant la qualification du personnel, nous ajoutons la nécessité de sa mixité, à la fois pour en finir avec le confinement des femmes dans les tâches concernant la petite enfance, et pour permettre aux enfants dès leur plus jeune âge d’avoir sous les yeux d’autres modèles que le traditionnel partage des rôles. De plus en plus de professionnelles avancent aujourd’hui cette revendication : pour elles, la mixité permettrait également de débarrasser les métiers de la petite enfance de cette « idéologie gratifiante du dévouement 1 » qui leur est encore fortement attachée et en fait des métiers peu considérés et mal payés.
Pour la prise en charge collective des besoins
Qualité et quantité sont deux éléments indissociables. 11 en est un troisième, sans lequel on ne saurait parler d’égalité des chances : la gratuité des équipements collectifs, bien sûr. Mais l’idée est loin d’ètre communément admise ! Pourtant, l’existence d’un enseignement gratuit depuis plus d’un siècle ne fait bondir personne, et c’est bien cette gratuité qui explique l’augmentation rapide des demandes de scolarisation dès deux ans. Alors, pourquoi juge-t-on normal que la société prenne en charge les enfants à partir de deux ou trois ans et pas avant ? Qu’est-ce qui justifie cette coupure ? Rien : c’est pourquoi nous disons que c’est l’Etat qui devrait avoir la responsabilité financière de l’ensemble des équipements collectifs de l'enfance.
On nous objectera que les parents ne souhaitent pas tous un cadre collectif pour faire garder leurs enfants. 11 ne s’agit bien sûr pas d’imposer tel ou tel mode de garde. Mais nous pensons qu’un gouvernement soucieux de défendre les droits des femmes et les intérêts des enfants devrait faire des choix financiers conséquents permettant un réel développement des crèches collectives au niveau des quartiers, et que la qualité des services qu’elles rendraient aux parents, les possibilités d’épanouissement qu’elles apporteraient aux enfants, lèveraient sûrement bien des réticences.
On nous objectera aussi que tout cela coûte très cher : la crèche collective, cela revient beaucoup plus cher que l’école maternelle en raison du taux d’encadrement plus élevé. Alors, des crèches collectives en grand nombre, et de qualité ! Oui, cela coûte cher : on ne peut espérer d'une société qui privilégie le budget de la police et de l’armée un tel « investissement » dans la petite enfance. Cela passe par la lutte pour imposer d'autres choix, pour un autre type de société, une société qui respectera en même temps le droit au travail et à l'autonomie des femmes. Cela ne se fera pas du jour au lendemain, bien sûr, mais cela vaut le coup, non ? Parole de femme, et parole de bébé !
Anne-Marie Granger et Françoise Vial
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Notes
- 1 . Figaro-Magazine du 6 septembre
- 1986.
- 2. Les Cahiers du féminisme ont déjà publié deux dossiers sur cette question : «Les équipements d’accueil de la petite enfance» (n°4, mai 1978) ; «Equipements collectifs ; les mots d’ordre en question » (n° 18. déc. 1981/janv. 1982).
- 3. Cf. l’article de Guy Desplanques : «Modes de garde et scolarisation des jeunes enfants », Economie et Statistiques n° 176 (avril 1985).
- 4. Tous ces chiffres et les suivants sont tirés du dossier publié dans I Enfant d’abord n° 104 (fèv-mars 1986) : «La petite enfance présente son programme » et du dossier du Monde de l'éducation (déc. 1984) : «Faire garder ses enfants : le casse-tète ».
- 5. Cf. les articles des Cahiers du féminisme, n° 34 et 35.
- 6. Cf. le dossier sur les assistantes maternelles et les nourrices au noir : «Un nom qui ne fait pas le métier », dans l’Enfant d'abord, n° 108-109 (juil-août 1986).
- 7. «Les métiers de la petite enfance », l'Enfant d'abord n°98, (juil-août 1985).