Des étudiantes de Saint-Denis nous en parlent
L’entretien qui suit a été réalisé le 16 décembre 1986, quelques jours seulement après la fin de la grève. L’université de Paris VIII (Saint-Denis) a voté la grève dès le mardi 18 novembre ; un comité de grève a été élu regroupant des étudiant(e)s, de générations différentes : certains salariés en formation avaient déjà une expérience syndicale derrière eux. D’autres au contraire participaient pour la première fois à une lutte de cette ampleur. Garçons et filles, français et étrangers, ont réussi pendant plus de trois semaines à animer la grève de manière unitaire, avec le soutien des enseignant(e)s et d’une partie du personnel. Aujourd’hui les cours ont repris mais un comité d’action et de vigilance poursuit la mobilisation.
Les cinq étudiantes avec qui nous avons discuté entre deux réunions ou deux cours ont toutes été très actives dans ce mouvement à un titre ou un autre. Ces cinq étudiantes ont entre dix-huit et vingt-six ans, elles sont en premier cycle d’économie, d’art, d’ animation-communication ou en maîtrise de sciences politiques ou d’histoire comme Claire et Anne. Toutes deux sont membres des JCR. Nous souhaitions rencontrer d’autres étudiantes, membres ou non du comité de grève, comme ces étudiantes, d’espagnol je crois, qui à chaque manifestation, débordant de dynamisme, reprenaient en chœur les nouveaux mots d’ordre et les nouvelles chansons. Cela ne fut pas possible malheureusement. Nous les remercions toutes pour leur témoignage.
♦ Qu’est-ce qui vous a donné envie de participer à ce mouvement ?
Cristina — Je suis chilienne ; là-bas, j’étais à l’université. On a dû se battre contre un projet identique de sélection par l’argent. Là-bas, le mouvement étudiant est très fort mais la répression y est plus forte aussi et le projet est passé. Je suis arrivée ici en mars 1985, je suis réfugiée politique. Quand j’ai entendu parler du projet Devaquet, je me suis dit : j’ai changé de pays, mais c’est le même projet, je ne suis pas d’accord. J’ai lutté contre là-bas, je dois le faire ici aussi. Mais le plus important pour moi dans tout ce mouvement c’est d’avoir découvert une jeunesse française que je ne connaissais pas. Quand je suis rentrée à la fac, en premier cycle, je ne connaissais personne, sauf mon frère et mes copains chiliens. On avait tendance à se dire entre nous que les français sont tous des cons, que les gens, bien qu’en désaccord avec des tas de choses qui se passent en France, ne réagissent pas,
Photo Samuel Dumas qu’ils n’ont pas d’engagement politique, rents mouvements et organisations poli-Avec ce mouvement, on a redécouvert tiques. Maintenant, je vois la fac comme une jeunesse plus vivante, qui veut lutter un autre univers, comme un lieu et qui sait ce qu’elle veut. Maintenant je d’échanges. peux dire, je vis en France, je me sens bien. Je ne me sens plus vraiment ♦ Il ne s’était jamais passé de luttes comme une étrangère. dans ton lycée ?
Fabienne — Je me suis impliquée dans le mouvement d’abord parce que j’étais Fabienne — Non pas du tout. Pendant en désaccord avec ce projet de loi mais deux ans, j’ai été dans un lycée du aussi pour des raisons un peu plus Marais, là oui on était très actif, du personnelles. Avant de venir ici, je ne moins on discutait beaucoup, on prenait connaissais pas le milieu étudiant : position. Ensuite, je suis allée à Janson j’avais des tas de clichés en tête. Et au de Sailly, dans le 16e arrondissement. début de l’année, j’étais déçue : rien ne Là, je ne pouvais pas avoir de discus-se passait, il n’y avait pas d’échange sion. C’était très difficile. Jusqu’à main-d’idées, je ne rencontrais personne, tenant je n’ai participé à aucune lutte en c’était horrible. Politiquement, j’ai une m’impliquant à fond, même si contre le conscience plutôt en éveil qu’éveillée, racisme j’ai participé à une manif, il y a Alors pour moi, ce mouvement a été eu des choses. Avec le mouvement, j’ai l’occasion de prendre contact avec diffé-pris conscience qu’il fallait provoquer les
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discussions, avant j’essayais mais elles avortaient très souvent, maintenant je sais que cela ne m’arrêtera plus, qu’il faut se prendre par la main. Et puis, j’ai l’impression de m’ètre approprié les lieux.
Catherine — C’est la première année que je viens à la fac ; l’année dernière, j’étais déjà venue mais en tant que candidate libre. Ma première lutte à la fac, je l’ai menée dès le mois de juillet : je fais partie des étudiant(e)s dont l’inscription a été refusée pour fautes d’orthographe ! Je ne suis toujours pas inscrite mais je pense que je devrais avoir ma carte prochainement. Le mouvement m’a permis de régler des comptes, que je règle toujours d’ailleurs, avec la fac. Et puis j’ai l’habitude des manifs, j’ai l’habitude de militer. Je suis animatrice dans une municipalité communiste. C’est le plus grand mouvement de grève auquel j’ai participé. Pendant trois semaines, j’ai été complètement intégrée dans le mouvement au point de ne plus rentrer chez moi pour bouffer. Je faisais tout ici. Pendant deux semaines, je suis venue presque tous les soirs, pour l’AG des salariés. Il y a des gens qui restaient jusqu’à quatre heures du matin. Comme j’étais présidente de séance, je restais. A la fin, on était parfois une trentaine, on faisait la quête, on allait acheter des trucs aux halles, on se faisait une petite bouffe. on s'amusait. Quand on a hébergé les étudiants de Reims, la veille du 4 décembre, on a joué aux cartes. Bref, c’était une autre vie, c’était l’occupation. Je regrette qu’il n’y ait pas eu plus de nuits d’occupation. Cela aurait soutenu le mouvement. Je suis venue aussi le samedi et le dimanche parce que c’est là qu’on faisait les tracts. Le soir, j’en garde un souvenir génial. L’après-midi, c’était différent. Il y avait mille personnes en assemblée générale. Il y avait très peu de questions. Le soir à cent cinquante, c’était du dialogue, on ne s’imposait pas c’était plus facile. Mais toutes les décisions étaient prises de fait l’après-midi. Du point de vue du nombre, c’était juste mais cela ne l’était pas du point de vue des échanges d’idées. Je crois que si des gens se sont démobilisés c’est à cause de cela.
Anne — C’est vrai que les débats essentiels n’ont pas eu lieu dans les AG de l’après-midi ; ils avaient lieu dans les commissions, dans les réunions du comité de grève. On a un problème gigantesque sur cette fac : on a pas d’amphi suffisamment grand pour accueillir tous les étudiants qui souhaitent participer aux AG '.
Gaelle — Dans l’après-midi, il fallait faire vite car il y avait de nombreuses choses pratiques à faire : aller dans les lycées, faire circuler l’information, téléphoner, etc.
Catherine — Oui. mais le soir aussi, on préparait la journée du lendemain. Par exemple, après la manifestation aux Invalides où cela a cogné, je suis rentrée ici à minuit et demi, et toutes les heures j’ai téléphoné à l’AFP pour connaître le nombre de blessés, pour savoir si parmi eux il y avait des copains étrangers. Cette nuit-là, j’ai dormi une heure et le lendemain matin, j’ai commencé à téléphoner au GISTI, au MRAP. Fabienne — Pour revenir au point de départ de ma participation. Quand cela a commencé à bouillonner, je me trouvais dans un cours que les étudiants de Villetaneuse ont visité. Je suis sortie en AG pas tellement sur la manière dont ils sont intervenus (cela m’aurait plutôt incitée à me rasseoir aussitôt) mais sur le fond, j’ai senti que ce projet pouvait être l’occasion d’un grand mouvement, qu’il fallait donc mobiliser un maximum de gens, qu’il ne fallait surtout pas rater le coche. Mais maintenant le critère de masse d’une mobilisation n’est pas le seul critère à la base de mon choix. Je suis capable de m’investir sur des sujets qui peut-être ne rencontrent pas, à priori, l’appui d’un grand nombre d’étudiants. C’est une des grandes choses que j’ai gagnée à travers ce mouvement. Gaelle — Quant à moi, je suis rentrée dans le mouvement pour plusieurs raisons. D’abord, dès le mois d’août j’avais lu le projet de loi dans Libération . cela m’avait révolté. Et puis, les étudiants de
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Bordeaux (d’où je viens) avaient collé des affiches dans toute la ville. Donc j’attendais qu’il se passe quelque chose, ce n’était pas moi qui pouvais prendre l’initiative, j’étais en première année, j’arrivais toute fraîche du lycée. En raison de mon éducation aussi : mes grands-parents ont été de grands militants du PC toute leur vie, ma mère aussi a été aux Jeunesses communistes, moi, je ne suis pas du tout PC, en réaction peut-être. Cette année, j’ai moi aussi trouvé quelque chose qui me tient vraiment à cœur, c’est le tiers monde. Alors quand les étudiants de Villetaneuse sont venus dans le cours de Lacoste, je me suis lancée tête baissée. Quand les étudiants ont dit, on fait grève, j’ai dit OK, mais comment on fait une grève ? Je me sentais vraiment paumée. Le mouvement m’a permis de m’épanouir. Si je devais dédier ce mouvement à quelqu’un, ce serait à ma grand-mère qui s’est battue toute sa vie, car je l’ai fait aussi pour elle, pour lui prouver que même si je ne suis pas d’accord aves ses idées politiques, je suis d’accord pour agir et faire changer les choses. Je suis franchement révoltée par les étudiants qui n’ont pas bougé car même si on s’est fait taper sur la tête, on dispose d’une' certaine liberté d’expression, on peut agir.
♦ Est-ce qu’au cours du mouvement vous avez eu l’impression d’une répartition spécifique des tâches entre étudiants et étudiantes ?
Catherine — Non. Moi, je me suis lancée dans tout et n’importe quoi et pas particulièrement vers des tâches « douces ».
Fabienne — Moi aussi. Ceci dit, on peut remarquer que dans la commission « relations extérieures », il n’y avait pas seulement une majorité de filles, mais il n’y avait que des filles à part un ou deux garçons qui sont venus de temps en temps, une matinée ou un après-midi. Une grande partie du travail de cette commission consistait à faire du travail de secrétariat et l’on peut se demander dans quelle mesure ceci n’a pas attiré les filles et repoussé les garçons. Même un garçon comme R. qui s’est investi dans la commission ne s’est pas occupé du téléphone mais des liens avec les lycées. Gaelle — Le travail de cette commission comprenait un gros travail d’organisation : liens avec les lycées, avec les autres facs, communiqués à la presse, compte rendus journaliers des activités de la fac. Moi, j’étais, dans cette commission, détachée à l’extérieur, en comité de presse avec les autres facs. Là, il y avait autant de filles que de garçons. On préparait ensemble les communiqués à la presse, les interviews, les plans d’intervention pour passer à la télé, etc. On se réunissait à Censier.
Claire — Dans le service d’ordre, par exemple, quand les filles sont arrivées dans la salle de réunion, on a eu droit à des réflexions du style : qu’est-ce que vous venez faire dans le service d’ordre, ce n’est pas votre place les nanas ! En fait, on s’est rendu compte à la fin qu’il y avait presque plus de filles au SO et qu’elles avaient plus le sens des responsabilités par rapport aux autres étu-diant(e)s.
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Fabienne — Il faut dissocier le SO de la fac et le SO central. C’est vrai que les filles sont allées en majorité au SO de la fac et les mecs au SO central. J’ai une anecdote à vous raconter : lors de la dernière manif, il y avait huit groupes de Paris VIII pour le SO central, avec huit chefs de groupe dont une fille. Dans mon groupe, le chef de groupe s’est trouvé absent au moment où l’on recevait les consignes, les brassards, etc. il s’est trouvé que c’est moi qui ai tout pris pour mon groupe. Arrivé sur le lieu de rendez-vous de tous les groupes de SO centraux, J., qui coordonnait nos groupes, appelle les chefs de groupe. Comme notre chef de groupe était absent, ceux de mon groupe, me disent d’y aller. Mais J. me dit : attends il y a un autre copain qui peut remplacer ton chef de groupe. J’ai accepté ne cherchant pas à avoir le pouvoir. J’ai alors essayé de me convaincre que ce n’était pas parce que j’étais une fille que... mais arrivée près de mon groupe, les copains ont éclaté de rire en me disant que c’était bien la raison pour laquelle J. m’avait écartée.
J’ai eu d’autres occasions d’observer des comportements ambigus des étudiants à l’égard des étudiantes : par exemple, le jeudi 20 novembre, je suis intervenue pour la première fois dans mon cours, pour parler de la grève. J’étais intimidée, un peu gauche. J’ai alors vu apparaître des sourires, des sourires de mecs. Ils sont tous venus me voir à la fin pour me dire que c’était bien d’avoir eu le courage de faire cette intervention et en même temps, il y avait ce petit sourire qui signifiait c’est bien, surtout pour une fille !
Gaelle — En tant que nana, il m’est arrivé d’user de mon charme pour me faire écouter. Je ne m’en sers pas souvent parce que j’essaye de faire reconnaître ma personnalité avant mon sexe, mais parfois c’était la seule façon de se faire écouter par des journalistes ou des mecs dans la fac.
Cristina — Je trouve que c’est vraiment dangereux, moi je ne suis pas d’accord. Gaelle — Par rapport au lycée technique dont je venais, j’ai trouvé qu’il y avait beaucoup plus d’égalité. Au lycée, j’arrivais tout de même à me faire entendre, peut-être parce que je suis grande... Fabienne — J’ai essayé de savoir quelle était la position des mecs par rapport à Isabelle Thomas qui était présentée par la presse comme le leader du mouvement. Le fait qu’elle soit une femme ne leur posait pas de problèmes. Il y en a eu par la suite en raison du vedettariat qui a entouré sa personne.
Anne — Je crois que cette plus grande égalité est due au fait qu’un très très grand nombre de filles se sont investies de manière active dans le mouvement ; il en découlait un rapport de forces immédiat.
♦ Quand les députés de droite ont demandé l’arrêt du remboursement de l’avortement, vous êtes vous senties concernées ?
Fabienne — A partir du moment où je suis partie prenante de la lutte, je suis sensibilisée à toutes les autres et là je l’étais complètement.
Gaelle — On a eu l’information sur cette question pendant la grève, mais malheureusement, le jour de la manifestation pour le maintien du remboursement, on était occupé, on faisait la grève. J’ai regretté de ne pas pouvoir y aller.
♦ Comment voyez-vous un peu la suite de ce mouvement ?
Gaelle — Si j’ai choisi la filière « tiers monde » dans mes études, c’est aussi dans une perspective de lutte. Mais si il y a d’autres luttes en France, j’y participerai aussi.
Fabienne — Sans attendre trop des étudiants, on constate une évolution : ils prennent les tracts, ils lisent les affiches et, cela, on ne le voyait pas avant.
Anne — On ne peut plus rentrer dans cette fac de la même manière qu’il y a trois semaines...
Gaelle — Sans dire bonjour aux gens qu’on connaît. On n’est plus anonyme dans cette fac !
Propos recueillis par Josette Desbois
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Notes
- 1. Les AG de l’après-midi devaient se tenir dans le hall de la fac !