La grève étudiante s’est généralisée très vite mais au niveau des lycées, ce fut une veritable trainee de poudre, et pour la première fois, les élèves de toutes origines ont été massivement mobilisés : en classes scientifique, littéraire ou technique, garçons et filles, français d’origine ou immigrés, tous ont fait grève et sont descendus dans la rue. Au lycée de Saint-Denis, par exemple, dans la banlieue parisienne, alors que sur le lycée, aucune organisation de jeunesse n’est présente et qu’aucune structure lycéenne n’existe, la grève était quasi générale dès le mardi 25 novembre. La proximité de l’université de Paris VIII, la visite d’étudiants de Villetaneuse, anciens élèves du lycée, ont bien sûr facilité le mouvement. Mais il a quand même fallu braver les interdits et les menaces de l’administration, surmonter l’indifférence ou parfois même l’hostilité de certains professeurs qui n’ont pas hésité à enfermer leurs élèves à clé dans leur classe pour éviter le contact avec les étudiants. Au tout début, comme par la suite, les filles n’ont pas été les dernières à bouger, au contraire. Sophie, Marianne, Laure et Béatrice, toutes quatre élèves de première (A, G ou S) sont convaincues du rôle décisif qu’ont joué les filles dans le mouvement.
♦ Comment cela a-t-il commencé sur le lycée ?
Sophie — Des lycéens de Pantin sont venus sur le lycée et nous ont dit :
« Faudrait que vous fassiez grève aussi sur votre lycée. On n’attend plus que vous. » Ils étaient une quarantaine et je suis allée avec eux faire débrayer les cours.
Marianne — Nous, on a commencé plus tard, quand ceux de la fac de Paris VIII sont venus nous expliquer le projet de loi.
♦ Et au début, est-ce que les réactions ont été similaires chez les garçons et les filles ?
Marianne — Non, pas du tout dans ma classe. D’un côté, il y avait les garçons qui regardaient cela d’un peu plus loin, de l’autre, les filles qui prenaient beaucoup plus part au débat. Quand les étudiants de Paris VIII sont passés, les garçons écoutaient, mais les filles ont posé des questions, ont cherché à savoir ce que ça allait donner, pourquoi et comment faire.
♦ Mais, d’après toi, c’est propre à ta classe ou peut-on généraliser ?
Marianne — J’ai discuté avec d’autres filles d’autres classes qui m’ont dit que ça avait été un peu pareil.
♦ Et vous personnellement, qu’est-ce qui fait que vous vous êtes senties particulièrement concernées par le
Ecoutons-Ies.
mouvement ?
Sophie — Bah, c’est le projet !
Marianne — Moi, au début, je ne savais pas du tout ce que représentait le projet de loi Devaquet. Les étudiants de Paris VIII nous ont distribué des projets de loi et on les a lus chez nous. Puis, on est allé à la fac. On a posé des questions et écouté ce qui se disait. C’est là que j’ai commencé à comprendre et à m’intéresser à ce qui se passait. Et la plupart du temps, ce sont les filles qui sont venues à la fac avec moi. Les garçons préféraient rester au lycée, alors que nous, on voulait voir ce qui se passait à l’extérieur.
♦ Mais est-ce uniquement la question du projet de loi qui vous a fait bouger, ou y avait-il d’autres raisons également ?
Sophie — Moi, c’était le projet de loi, au départ au moins.
Marianne — Un jour, à l’occasion d’une discussion avec un prof, les filles ont dit qu’elles avaient trouvé là le moyen de s’exprimer. La plupart des filles de ma classe ont des frères, plus grands ou plus petits qu’elles. Je suis dans ce cas-là. On peut toutes dire qu’à la maison les parents réagissent différemment selon que c’est la fille ou le garçon qui propose quelque chose, même si celui-ci est moins âgé que la fille. Par exemple, plusieurs m’ont dit que leur frère n’avait eu aucun problème pour participer à la fête du lycée un vendredi soir. Elles, elles ont dû rentrer deux heures plus tôt. En fait, on s’est aperçu qu’en allant contre le projet de loi Devaquet, on pouvait aussi s’exprimer en dehors de chez nous, que c’était le moyen de se faire entendre. Et ce sont deux filles qui ont été élues déléguées de grève dans ma classe, ce qui a été à l’origine de beaux fous rires, à cause de la réaction de certains gars. Je me souvient d’Akeem par exemple. Après l’élection, la première réaction qu’il a eue dans le couloir, ça a été de dire : « C’est pas normal que ce soit des filles », sous-entendu, elles ne comprennent rien. Il ne nous l’a pas dit directement, mais on l’a su. Mais ensuite, ça lui a passé. Je pense que cela vient de son éducation.
♦ Vous deux, vous avez été très actives dans le mouvement au départ, très impliquées. Mais ensuite, quand le mouvement s’est structuré, comment cela s’est-il passé ?
Sophie — De toute façon, au départ, les leaders, c’était que des mecs... et les deux premiers comités de coordination au lycée, c’était que des mecs ou presque. Après, on a fait un coup d’Etat...
Pour comprendre la discussion qui suit, il faut savoir que si la grève a été unanimement suivie sur le lycée jusqu’à la première grande manifestation du 27 novembre, il n ‘en a pas été de même par la suite. L ’angoisse de rater des cours en terminale, la difficulté à s’organiser en l’absence de salles à la disposition des lycéens en grève, le chantage de l’administration, ont entraîné différenciations et divisions dans le mouvement qui, vaille que vaille, a quand même duré jusqu ’au mercredi 10 décembre inclus.
Sophie — Les gars du comité de coordination avaient déclaré : demain, vendredi, on reprend les cours. Moi, je suis intervenue pour rappeler qu’on n’avait pas voté. Finalement, un vote a été organisé dans les classes, mais ils l’ont contesté.
Marianne — J’ai commencé à me disputer avec eux. D’après eux, on ne pouvait pas tenir compte du vote sous prétexte que sur plus de 1 500 élèves au lycée, il n’y en avait que 600 présents au moment du vote. J’ai répondu : « Désolée, mais c ’est quand même une majorité, car ceux qui sont rentrés chez eux signifient par là qu’ils ne veulent pas participer et quand on élit un président de la République, on ne tient compte que de ceux qui viennent voter. Tant pis pour les autres... »
Sophie — On a gueulé, mais malgré le vote, ils ont quand même voulu reprendre les cours. Alors, on a fait un piquet de grève, et là, il n’y avait que des filles... Non, il y avait aussi deux autres copains, mais il y avait vraiment beaucoup de filles.
Marianne — Faire grève, pour nous, cela voulait dire qu’on allait jusqu’au bout pour obtenir le retrait du projet de loi ou alors, ce n’était pas la peine de commencer. Non, on ne pouvait pas arrêter la grève alors qu’on n’avait encore rien obtenu.
Sophie — Le lendemain matin, on a donc fait un piquet de grève. On a réussi à se procurer un micro et Laure a pris la parole pour proposer une assemblée générale à dix heures, où la grève a été revotée.
♦ Mais, quand tu dis nous, Sophie, cela désigne qui ?
Sophie — Bah, les filles ! Et cela a d’ailleurs donné naissance à un autre comité où un gars nous a rejointes.
♦ Mais l’opposition, c’était une opposition entre garçons et filles ?
Marianne — Au début, on n’a pas tellement senti cette différence, mais ensuite si, lorsqu’ils ont abandonné.
Sophie — C’était les « petits chefs ».
♦ Alors, vous croyez que les filles avaient la fibre plus démocratique ?
Marianne — Je ne sais pas, mais sous prétexte qu’ils étaient des garçons, ils ont voulu nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Par exemple, ils nous racontaient qu’à la fac, les étudiants avaient arrêté de faire grève, alors que je savais parfaitement que c’était faux parce que j’y étais allée le matin même. Ils se moquaient de nous toutes.
♦ Mais n’y avait-il pas, au-delà, un autre problème, la manière dont le premier comité s’était constitué, par exemple ?
Sophie — Le problème, c’est qu’au départ, on ne connaissait pas les gens. On a donc proposé à tous ceux qui en avaient envie de faire partie du comité. Il y a eu une majorité de mecs au départ. Marianne — Tout le monde voulait faire partie du comité. Je me suis dit : ce n’est pas la peine ; je les laisse se bagarrer entre eux. Moi, de toute façon, ce qui m’intéressait, c’était de bouger ; pas de passer des heures à discuter pour rien dans une salle de permanence.
♦ Après la mise en place du deuxième comité, comment cela s’est-il passé ?
Laure — Je crois que c’était mieux. Béatrice — Pendant les AG, c’était souvent les filles qui se proposaient pour aller en délégation sur les autres lycées. Les filles étaient plus actives.
♦ Mais là, ce n’était pas une coupure filles-garçons ?
Sophie — N’empêche que ceux qui ont voulu élire un deuxième comité, qui ont fait le deuxième comité, ce sont surtout des filles.
Marianne — Quand cela ne va pas avec un gouvernement, on change de gouvernement. Nous, on n’avait pas de politisation. Il n’y avait ni droite ni gauche, mais il y avait des filles et des garçons... et dans ma classe, avec plusieurs copines, on s’était fait la réflexion que ce n’était pas normal que ce soit toujours les mêmes qui aient la parole.
♦ Et dans votre classe de première S (scientifique) cela se passait comment ?
Béatrice — Dans notre classe, il n’y a pas eu d’élection de délégué(e)s. Et puis nous, on n’était pas toujours dans la classe. On était ailleurs, à la fac. On s’est fait des copains à la fac et ils nous
♦ Et comment participiez-vous concrètement à l’animation du mouvement ?
Marianne — On faisait des chansons, des slogans, des banderoles...
Béatrice — Mais même pendant les manifs, les filles étaient très actives. Sophie — Comme au départ les mecs avaient toujours la parole, fallait bien compenser.
Béatrice — C’était pas simplement pour cette raison.
Marianne — Il y avait aussi un sentiment de saturation par rapport aux « leaders ». C’était toujours les mêmes qu’on entendait. Dans les réunions de délégués, on votait, et puis après, on avait le droit de se taire. La coupure a été radicale avec le premier comité quand ils ont décidé de reprendre les cours alors qu’on n’avait rien obtenu. Le lendemain, les élèves de ma classe étaient tous au piquet de grève.
disaient toujours : « Si vous avez besoin de nous, on viendra vous aider. » Ils nous ont très bien accueillies.
Marianne — Beaucoup d’élèves sont allés à la fac pour y voir les débats. C’était intéressant. Au lycée, on a eu des problèmes pour avoir des salles et cela a été un peu négatif parce que dès qu’ils ont vu qu’à la fac on pouvait avoir des salles facilement, les lycéens ont été nombreux à aller à la fac.
♦ Et au lycée, cela n’aurait pas été possible d’imposer d’avoir des salles pour débattre ?
Laure — C’est ce qu’on aurait voulu. Marianne — Petit à petit, on a réussi à obtenir quelques concessions mais lorsque le premier comité a appelé à reprendre les cours, le peu qu’on avait gagné est parti...
4 Et au niveau de la participation aux manifs, comment cela se passait-il ?
Béatrice — Pendant les manifs, on a été devant avec la banderole.
Marianne — J’ai remarqué qu’au mégaphone, c’était souvent des filles.
Béatrice — Des filles et des garçons. Pendant les manifs, il n’a pas eu de différence et dans les chaînes, il y a eu autant de filles que de garçons. Et dans le service d’ordre aussi.
Marianne — Dans ma classe, il y avait une copine au service d’ordre. Cela faisait bizarre parce qu’elle est toute petite...
Béatrice — De toute façon, pour le service d’ordre, il n’y a pas besoin de gros bras.
Marianne — Oui, mais cela les a fait réagir dans ma classe.
Laure — C’est vrai qu’au départ, il y avait une majorité de mecs au service d’ordre.
Béatrice — Mais pour les chaînes, il n’y a pas eu de problème.
4 Mais certaines filles ne sont-elles pas restées à l’écart des manifs à cause des parents ou par peur des affrontements ?
Sophie — Si, dans ma classe, cela s’est passé comme ça. On était cinq aux manifs sur toute la classe. Cela a été difficile surtout pour les copines d’origine maghrébine.
Béatrice — C’est sûr que les parents avaient peur. Mais moi, je leur téléphonais avant ou pendant la manif pour les rassurer.
Laure — Dans la vie courante, les filles sont vachement plus restreintes que les gars, alors...
♦ C’est comme cela pour vous ? Vous avez l’impression d’être plus bridées que des garçons ?
Laure — Moi, oui, même si je suis fille unique.
Marianne — Moi aussi. Par exemple, ce matin, ma mère m’a demandé l’adresse où j’allais, avec qui. Mon frère, qui a treize ans, donc plus jeune que moi, est parti deux semaines en vacances avec ses copains sans problèmes. En début d’année, on me demande mon emploi du temps exact avec les heures auxquelles je quitte le lycée. Pas à mon frère. Pour aller à la fête du lycée, il a fallu que je prépare le terrain pendant une semaine. Béatrice — Pour moi, pas de problèmes du moment que j’indique l’heure à laquelle je compte rentrer.
Laure — Pour moi, cela progresse avec l’âge.
Marianne — Moi, c’est le contraire, plus je vieillis, plus je suis restreinte...
4 De ce point de vue, le mouvement a dû être une bouffée d’air pour toi ?
Marianne — Oui, ça a été un moyen de parler, de dire ce qu’on pensait sans avoir les parents derrière. En temps normal, qu’est-ce qui se passe au lycée ? T’arrives à huit heures ; t’as tes cours. Tu as à peine le temps de parler avec ceux de ta classe. En fait tu ne les connais même pas. Ce qui m’a permis de connaître les gens de ma classe, c’est le mouvement. Cela nous a rapprochés et maintenant, l’ambiance est bien meilleure que les années précédentes.
♦ Et pour vous, Béatrice, Laure, cela a modifié quelque chose dans votre classe ?
Laure — Non, mais c’est une première S et il n’y en a pas eu beaucoup qui ont participé activement au mouvement. C’était boulot boulot. Les profs continuaient à faire cours et à donner des interros.
4 Et maintenant, après le mouvement, est-ce qu’il reste quelque chose sur le lycée, mis à part des relations plus sympas ?
Laure — Non, et c’est regrettable. A la fac, ils continuent. Il faudrait remettre en place le comité.
Marianne — Maintenant, on lit les journaux et on les commente. On parle beaucoup de l’actualité. On écoute les infos avant de partir à l’école et le matin, ce n’est plus du dernier film à la télé qu’on parle mais du dernier projet de loi. Mais maintenant, de nouveau, on n’a plus beaucoup le temps ni les moyens à cause des cours, sauf pendant les récrés.
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Claire Bataille
Notes
- Mais ne croyez pas quelles en restent à la nostalgie du mouvement passé. Sophie, Marianne et d’autres copines à elles sont en train de mettre sur pied un collectif interculturel dans le cadre du foyer du lycée pour, entre autres, discuter du racisme.