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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Nicaragua : «Un amour impossible» ?

· Cahiers du féminisme, n° 39, printemps 1987 · p. 24-25 · 1 434 mots

Sept ans après la victoire révolutionnaire au Nicaragua, nous avons voulu mener — essentiellement à travers la presse nicaraguayenne — et grâce aux témoignages d’amies et de camarades ayant récemment voyagé là-bas — une enquête sur la condition des femmes.

Le gouvernement sandiniste, face à la guerre agressive des contras soutenus par les Etats-Unis, et dans le contexte des difficultés économiques du pays, liées à l’héritage somoziste (sous-développement économique, analphabétisme, misère, endettement, dépendance de l’agriculture orientée vers l’agroexportation, etc.), a établi des priorités : qu’est-ce qu’ont représenté les femmes parmi ces « priorités » ? Comment leur condition spécifique est-elle ou non prise en compte ? Quelle place occupe-t-elle dans le processus révolutionnaire ? Quels problèmes doivent-elles à l’heure actuelle surmonter ?

De nombreux indices témoignent de la préoccupation croissante pour réaliser des études rigoureuses sur la situation des femmes dans le pays : dans un débat organisé au ministère de la Culture, avec plusieurs écrivains nicaraguayens, en hommage à Simone de Beauvoir « comme pionnière de la réflexion théorique féministe », il est apparu clairement une volonté d’analyser des questions aussi diverses que la féminisation dans le secteur agraire, les violences conjugales, l’avortement clandestin, la participation des femmes dans le commerce et la petite industrie, les coopératives, etc. Malgré la vivacité des traditions catholiques, des tabous commencent à être levés : l’espace « privé » ne l’est plus tant.

Un tabou levé

Ainsi les débats sur la dépénalisation de l’avortement se sont-ils développés largement. Les femmes recourent souvent à l’avortement clandestin, dans des conditions de précarité sanitaire extrême, au péril de leur vie. C’est la cause majeure de la mortalité féminine. Des milliers de femmes restent mutilées physiquement et profondément traumatisées. Et jusqu’à l’automne de l’année 1985, ce sujet était resté tabou ! Jusqu’à ce que Barricada, le quotidien du FSLN, publie enfin les résultats d’une enquête menée à l’hôpital B. Calderon de Managua, qui concluait : « Les statistiques sont effarantes, mais elles ne peuvent traduire l’ampleur des drames. Après six ans et demi de révolution, on a très peu entrepris sur le sujet. »

La loi de 1981 encore en vigueur n’autorise que l’avortement pour motif médico-thérapeutique et sur présentation d’une demande de son conjoint ou d’un proche parent (sic). L’avortement illégal est considéré comme délit de droit public ; théoriquement, la femme peut être condamnée à une peine de un à quatre ans de prison, mais ces mesures ont été « gelées » après le débat de 1985. Les opinions restent partagées sur la question de cette loi : le pays, à forte tradition catholique, a été marqué par les campagnes de stérilisation forcée jadis imposées par l’impérialisme américain, et a été saigné par les catastrophes naturelles et les guerres. « Une maison sans enfant n ’est pas un foyer heureux... mais une maison où la mère est désespérée car elle ne peut nourrir un enfant de plus, n’est pas un foyer heureux. » Telle est l’opinion de bien des femmes pour lesquelles chaque enfant représente à la fois un espoir et une charge.

Des gens s’opposent à l’avortement pour des motifs religieux ou politiques. Même parmi les sandinistes, l’opinion est répandue que la révolution a besoin de plus d’enfants et que « les femmes peuvent être une contribution essentielle à la révolution en faisant beaucoup d’enfants ». Vilma Castillo, psychologue, dénonce ces arguments : « Historiquement, on a tou- « Notre force sandiniste avec le fusil et le travail. »

jours manipulé la capacité reproductrice des femmes. On a toujours invoqué la nécessité de peupler le pays. Quel est le résultat ? Des enfants non désirés, des enfants abandonnés, des enfants maltraités. »

A la suite de ce débat public, les choses ont commencé à évoluer : depuis quelques mois les pratiques de planification familiale et d’éducation sexuelle forment une partie du plan de formation des personnels médicaux et des auxiliaires des centres de santé. Et, comme on l’a vu, les mesures répressives ont été « gelées », mais rien n’a été encore tranché.

Des images obsolètes

Comme l’ont signalé les participantes à la rencontre continentale des femmes jounalistes en avril 1986, « les médias continuent à reproduire des images féminines obsolètes et tendent à accentuer le rôle de la mère en dévalorisant la participation des femmes à la production, à l’éducation, à la santé. »

Ainsi les ouvrières agricoles ont le sentiment que leurs problèmes ne sont pas pris en compte car « ils ne paraissent pas être ceux des hommes ». Elles dénoncent les normes et l’organisation du travail qui sont adéquates aux normes de rendement masculin et elles affirment l’urgence de revoir ces dernières ; il faut trouver des solutions collectives pour assumer les travaux domestiques, puisque les femmes sont de plus en plus nombreuses dans les entreprises agro-exportatrices, mais aussi dans les secteurs du textile, du cuir, de la pharmacie et de l’alimentation. Elles constituent les « remparts du commerce », et pour le meilleur et le pire « les sujets clés du secteur informel de l’économie ». Clara Mur-guialday dénonce dans un article paru à Managua l’été dernier « la désinvolture de la révolution à l’égard des femmes 1 » :

-« l’entrée nécessaire et croissante des femmes dans la production ne s ’est pas accompagnée, écrit-elle, d’une entrée similaire des hommes dans l’espace domestique familial, de sorte que la double journée de travail s’est intensifiée, ce qui affecte les rendements productifs des travailleuses ; la discrimination sexuelle s’approfondit, les hommes restant exclusivement dans la production, la politique et la défense, les femmes étant avant tout “l’âme de la maison” et la mère, “une seconde peau dont aucune ne se libère !”

— « Des femmes ont pu pénétrer dans l’espace masculin (production, organisations sociales et politiques, défense), mais sans que soient pris en compte leurs problèmes spécifiques. Dans les syndicats, par exemple, les travailleuses ont senti que souvent les priorités établies par les dirigeants étaient issues d’une vision masculine.

— « Enfin l’enceinte familiale est vécue comme un espace privé, fermé, intouchable ; or, c’est le lieu où se génère et se reproduit l’oppression des femmes, le lieu des souffrances quotidiennes, mauvais traitements, paternité irresponsable, viols d’enfants et d’adolescents, avortements clandestins, abus de pouvoir des hommes, négation de la sexualité féminine, infantilisation de la femme. »

« Notre force sandiniste avec le fusil et le travail. »

Le féminisme nécessaire

L’AMNLAE2, depuis sa création, a suivi un chemin sinueux et conflictuel à la recherche de son identité ; après la victoire de la révolution, l’organisation des femmes est passée de la préoccupation exclusive pour intégrer les femmes aux tâches prioritaires du processus révolutionnaire, à l’intérêt pour les femmes comme secteur opprimé, ce qui implique un affrontement contre le secteur masculin dans la société. En 1983-1984, l’AM-NLAE avait centré ses forces sur l’appui aux mères des combattants, mais du coup avait perdu ses liens avec les travailleuses, les syndiquées, ou les jeunes et elle était identifiée comme l’organisation des mères des mobilisés. Après un bilan autocritique, l’organisation a fait paraître un programme de lutte intégrant les problèmes spécifiques des femmes et a développé une nouvelle conception du travail de base en proposant de regrouper les femmes à partir de leurs intérêts particuliers et communs. Ce processus a culminé à la deuxième assemblée nationale, réunie en 1985, au cours de laquelle a été approuvé un plan de lutte, préparé et discuté par des milliers de femmes réunies en six cents assemblées de base.

Ces discussions ont témoigné de la réalité de l’oppression féminine au Nicaragua, sans aucun ton triomphaliste, signalant les réussites mais aussi les manques ou les revendications sans conquêtes, les demandes tant de fois reléguées, les entraves idéologiques. Cette deuxième assemblée a obligé le FSLN à reconsidérer sa poütique vis-à-vis des femmes ; si le Front sandiniste n’a jamais dénoncé le féminisme comme contre-révolutionnaire, remarque Clara Murguialday en conclusion, et s’il a écrit dans son propre programme que la révolution établira l’égafité économique, politique et culturelle entre les hommes et les femmes, il est certain que l’élaboration théorique sur l’inégalité sexuelle ces dernières années a été pratiquement inexistante.

En s’appuyant sur les masses pour la deuxième assemblée, l’AMNLAE comme organisation de masse sandiniste avait fait preuve d’une certaine indépendance face au FSLN et n’avait pas sacrifié la spécificité de sa lutte aux objectifs globaux. Elle a alors joué le rôle d’une véritable avant-garde féministe, selon la définition même de Mercedes Mejia, l’une des principales dirigeantes. Mais depuis cette deuxième assemblée, l’activité de l’AMNLAE est restée confuse, confinée à une dimension plus traditionnelle, décevant les espoirs nés alors. L’AMNLAE et le féminisme, est-ce un amour impossible, demande C. Murguialday ?

Natacha Brink

Notes

  1. 1. C. Murguilday, Ganando espacio proprio, Pensamientao Proprio n° 34, juillet 1986.
  2. 2. AMNLAE : Association des femmes nicaraguayennes Luisa Amanda Espinosa. Organisation de masse des femmes nicaraguayennes, se réclamant du sandinisme. Voir Cahiers du féminisme, n° 1 1 et 28

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