Jeudi 25 décembre 1986, jour de Noël, sous un soleil de plomb, la place de Mai, qui entoure la Casa Rosada (siège du gouvernement) à Buenos Aires, n ’est pas vide. Comme tous les jeudis, les mères sont là, avec leurs foulards, où est inscrit le nom de leur enfant disparu sous la dictature qui a ensanglanté l’Argentine pendant sept ans.
Les policiers qui gardent la Casa Rosada semblent surpris : ils ne s’attendaient pas à voir tant de monde le jour de Noël. Mais la manifestation est plus importante que d’habitude. Alfonsin vient de décréter le « point final », pour enterrer le problème des disparus et blanchir les militaires. La riposte populaire, conduite par des femmes, ne se fait pas attendre.
En effet, deux jours avant, le président Raül Alfonsin a présenté le projet de loi de « point final » : il ne reste que deux mois pour enregistrer et porter en justice les plaintes. Passé ce délai, les militaires seront lavés de toute accusation... Par ailleurs, il a fait voter préalablement une loi dite de « prescription » selon laquelle, passé un certain délai, les militaires contre lesquels des plaintes ont été déposées seront absous de tout... Par quelques jugements-mascarades (les militaires étaient jugés par leurs pairs, on avait choisi des officiers des différents corps pour qu’un seul « paye » pour l’exemple et blanchisse les autres...), Alfonsin paye ses dettes envers l’armée responsable du plus grand génocide de l’Amérique latine.
Mais les réactions vont se poursuivre, conduites par ces femmes, ces mères qui, depuis les jours sombres de la dictature, se battent pour une cause qui met en question tout un système politique.
Dix ans de luttes
En avril 1977, un petit groupe de femmes, avec des foulards blancs, occupait la place de Mai, sous les yeux du général Videla. Elles étaient venues réclamer une réponse concernant leurs enfants, disparus, pour certains, bien avant le coup d’Etat de 1976, sous le règne d'Isabel Peron et du « sorcier » Lopez Regà, membre émérite de la triple A (Alliance anticommuniste argentine). Traitées de folles par la dictature et par les rares organisations politiques qui, en négociant, avaient réussi à survivre dans la tempête (le parti d’Alfonsin en tête...), elles allaient commencer ce combat au risque de leur vie.
Azucena de Villaflor, la première responsable de l’association des Mères, fut assassinée par les groupes para-militaires. Beaucoup de mères connurent la prison et la torture ou rejoignirent leurs enfants dans les chambres de torture ou les camps. Mais ces femmes ne baissèrent pas les bras. Le mouvement commença rapidement à être mondialement connu. Les militaires furent de plus en plus embarrassés et se virent obligés de coexister avec les « folles ».
Mais le risque était double ; d’une part, ces femmes mettaient quotidiennement le doigt sur la plaie la plus moche de la dictature, les 20 000 disparus. D’autre part, leur présence rappelait à l’Argentine tout entière que des milliers d’hommes et de femmes, de travailleurs s’étaient battus contre la dictature et pour un changement réel de leur pays. Leur lutte se revendiquait du combat de leurs enfants ; pour beaucoup combattants de l’Armée populaire du peuple (ERP) et militants du Parti révolutionnaire des travailleurs (PRT), ou militants « montoneros », péronistes de gauche.
Un combat politique
Dès le début, les Mères prirent conscience de la portée de leur combat, même si elles se voulaient et se veulent toujours indépendantes des organisations politiques. Leur lutte mettait et met toujours en cause tout un système et se déroulait sur le terrain de la mobilisation de masse.
Hier, elles questionnaient une dictature qui ne pouvait leur répondre sans avouer sa nature même. Aujourd’hui, c’est le gouvernement du radical Alfonsin qu’elles mettent en question : si le président n’a pas tenu ses promesses et s’emploie à laver les milliers de militaires (1 800 ont été recensés par la seule commission gouvernementale, mais leurs noms n’ont jamais été dévoilés publiquement et aucune poursuite n’a été engagée contre eux...), c’est qu’il y a un accord préalable et qu’au fond, il défend la même chose, le même ordre établi que les généraux de la dictature... l’ordre de l’oligarchie argentine et des intérêts nord-américains dans ce pays.
Les Mères se refusent à mener leur combat au niveau strictement juridique dans les instances de l’ONU, par exemple, pour simplement donner des « étiquettes » à ces crimes. Elles sont conscientes que les dictateurs en Amérique latine ou ailleurs s’assoient sur les conventions juridiques internationales. Elles veulent continuer de mener le combat dans la rue.
Avec de nombreuses fédérations syndicales qui ont créé leurs propres commissions des droits de l’homme (54 % des disparus, étaient des travailleurs), avec les jeunes et avec les organisations politiques de gauche, elles se battent sur le terrain de la mobilisation populaire.
Si la lutte politique reprend en Argentine, malgré la répression féroce qui a traumatisé toute une génération, ces femmes y sont pour beaucoup.
Cécilia Garmendia