Le 21 novembre 1986, le Conseil des ministres du gouvernement espagnol a approuvé un décret qui introduit des modifications à la loi de dépénalisation de l’avortement du 5 juillet 1985. Ce faisant, le gouvernement a reconnu l’inutilité de la loi précédente: les luttes menées, entre autres, par le mouvement des femmes, qui ont culminé à la rencontre de Barcelone de l’automne précédent, ont mis en lumière le scandale de cette loi répressive (élaborée par le gouvernement socialiste !). Le nouveau décret se présente comme une modification substantielle, mais c’est en grande partie du bluff
Le décret de novembre définit les conditions que doivent respecter les centres de santé ; il établit une différence entre les avortement dits « à bas risque », c’est-à-dire ayant lieu moins de douze semaines après la conception et pouvant se réaliser dans des centres accrédités non hospitaliers, publics ou privés, et ceux « à haut risque » pour la santé de la femme, qui doivent avoir lieu en centres hospitaliers ; le décret, enfin, supprime les commissions d’évaluation et accrédite les cliniques privées pour la pratique des avortements à bas risque. Il maintient intact le contenu restrictif de la loi de 1985 : pour pouvoir avorter légalement il faut entrer dans l’une des trois catégories suivantes, danger pour la santé physique ou psychique de la femme, possibilité de malformation du fœtus, viol. Et l’avis favorable de deux spécialistes qui garantissent que « le cas fait partie de l’une des trois catégories » est toujours nécessaire. Ainsi, la décision de pouvoir avorter, y compris dans ces trois cas, reste sujette à interprétation plus ou moins grande des médecins spécialistes !
Les juges peuvent mener des investigations sur la pratique de chaque avortement, comme cela s’est fait durant ces trois derniers mois. Ainsi, l’avortement reste un déüt : neuf personnes sont encore en prison, de nombreux procès sont en cours dans tout l’Etat espagnol, à Salamanque, Vigo, Pampelune, Valence, Séville. Aux mois d’octobre et de novembre, des centaines de milliers de femmes ont manifesté à Barcelone, Madrid, Valence, Salamanque et dans d’autres villes encore, à l’appel des coordinations du mouvement féministe et avec le soutien des partis et organisations de gauche, pour exiger la pleine re-connnaissance du droit à l’avortement, la libération des emprisonnés, la cessation des poursuites judiciaires. Des milliers de femmes se sont « auto-inculpées » en solidarité avec les femmes et les médecins du centre de santé de Salamanque et des autres centres attaqués en justice.
Les femmes de l’Etat espagnol ont la volonté de poursuivre le combat contre cette loi répressive. Elles dénoncent également la logique de privatisation que le décret de novembre a introduite : désormais, seules les cliniques financièrement rentables se développeront. Le droit à l’avortement est alors lié à la loi de l’offre et de la demande. Si dans une région il y a peu de demandes, il y aura peu de centres et les prix seront élevés ; ailleurs, les femmes — considérées uniquement comme source de profit — seront traitées « à la chaîne ». C’est ainsi une prestation de santé fondamentale pour les femmes qui est privatisée.
bulletin de la commission pour le droit à l’avortement de Madrid, nous avons obtenu que l’avortement ne soit pas un thème tabou, et qu ’à chaque fois plus de femmes aient conscience de leurs droits ; à chaque fois, on compte plus de femmes dans les rangs du mouvement féministe. L 'avortement est passé d’un problème individuel à un problème politique de premier ordre auquel la société et le gouvernement sont obligés de répondre. »
Le décret de novembre à l’évidence n’apporte pas cette réponse. Le gouvernement tente de marier l’eau et le feu en tentant de se concilier les femmes par des modifications qui ne froissent pas outre mesure l’Eglise catholique et la droite réactionnaire. Mais personne ne s’y est trompé ; les avortements illégaux, mais de moins en moins clandestins, se poursuivent, la solidarité s’élargit, et la loi nouvelle est déjà dans les faits au panier.
Natacha Brink « Au fil des ans, lit-on dans le « Avortement libre et gratuit, maternité libre et désirée. »
CO O
« Avortement libre et gratuit, maternité libre et désirée. »