La libéralisation de F avortement en débat au sein de l’opposition
A l’automne passé, un important débat s ’est ouvert entre les différentes composantes de l’opposition tchécoslovaque à propos de la libéralisation de l’interruption volontaire de grossesse. A l’origine -involontaire -de ce débat, la décision des autorités de promulguer une loi rendant l’avortement libre sur demande, notamment en supprimant les commissions devant lesquelles les candidates à l’avortement devaient comparaître auparavant.
Pour protester contre cette loi un groupe de catholiques actifs dans la lutte pour la défense des libertés en Tchécoslovaquie a décidé de lancer une pétition demandant au gouvernement de ne pas adopter cette loi et de réglementer strictement la pratique de l’avortement. Ils ont rassemblé plus de quinze mille signatures en quelques semaines essentiellement auprès de catholiques.
Cette pétition a provoqué de nombreuses divisions au sein de la Charte 77 qui regroupe, en Tchécoslovaquie, la majorité de ceux qui luttent pour les droits de l’homme. Une minorité — des catholiques — ont signé la pétition car ils étaient d’accord et avec son contenu et avec son principe. D’autres l’ont signé, bien qu’ils n’en partageaient pas les idées, car c’était une action contre le gouvernement. Enfin, la majorité des chartistes ne l’ont pas signée, mais ils se divisent en deux groupes : d’un côté ceux qui rejettent le contenu de la pétition mais qui estiment que celle-ci est légitime dans son principe ; de l’autre, ceux qui n ’acceptent ni le texte de la pétition ni le principe de s’adresser à un Etat totalitaire pour exiger qu’il supprime un droit élémentaire. Nous publions ci-dessous la contribution au débat de Petr Uhl, qui appartient à ce dernier groupe.
Marxiste révolutionnaire de longue date et membre de premier plan de la Charte 17, Petr Uhl a payé de neuf années de prison son attachement aux droits de l’homme. Malgré la solidarité — ou peut-être à la cause de la solidarité — qui le lie aux catholiques dans la lutte contre l’Etat totalitaire tchécoslovaque, il ne pouvait accepter sans réagir de voir ceux-ci demander aux autorités de supprimer un droit élémentaire de toutes les femmes de ce pays.
civiques adoptant des points de vue différents et souvent contradictoires sur des problèmes de ce type, je considérerais leur action comme légitime et m’empresserais moi-même de soutenir une initiative prenant le contre-pieds exact de cette pétition. De plus, comme la majorité, et vraisemblablement l’écrasante majorité de la population tchécoslovaque, je considère comme un anachronisme le fait que les candidates à l’avortement doivent comparaître devant des commissions qui blessent leur dignité ; j’accueille donc comme un progrès en matière des droits de l’homme (et surtout de la femme ! ) la modification de la loi qui implique leur suppression.
Mais, dans le cas présent, les signataires de la pétition s’adressent à un Etat dont les traits totalitaires ne font aucun doute (entre autre en matière de liberté de conscience et de culte). Ils demandent à un Etat antidémocratique de continuer à opprimer par la loi, et même de durcir celle-ci en ce qui concerne les autorisations d’avor-
Comme les auteurs de la pétition, je considère qu’il y a trop d’interruptions volontaires de grossesse dans ce pays. Si l’on me demandait de signer une pétition demandant une discussion nationale sur ce problème, je la signerais car ceci pourrait permettre de trouver un moyen de diminuer le nombre d’avortements. Evidemment, la discussion serait difficile avec ceux qui, en accord avec le Vatican, refusent par principe non seulement l’avortement, mais aussi la contraception. En effet, en dehors de la résolution des problèmes sociaux de la femme au sens le plus large du terme (y compris l’éducation et les autres stimuli moraux), c’est justement le développement quantitatif et qualitatifs de la contraception qui peut influencer de manière positive (c’est-à-dire faire diminuer) la pratique de l’avortement. Oui, il n’y a pas pas d’autres moyens que le développement de la contraception, dans la mesure où l’on rejette les moyens de contrainte pénaux tels que les peines de prison ou même les exécutions (c’est par ces dernières que l’on punit les médecins faiseurs d’anges en Roumanie). Ainsi donc je signerais une pétition demandant l’ouverture d’un débat public sur cette question.
Je ne peux cependant pas joindre ma signature à un texte qui demande que l’avortement soit strictement contrôlé par la loi. Un texte qui exige que, d’une façon ou d’une autre, la loi mette des entraves lorsqu’une femme aurait éventuellement décidé d’avorter pendant les premières semaines de sa grossesse. Si les signataires s’adressaient à des institutions dirigeantes démocratiques et à une société dans laquelle existe une relative liberté d’expression et où agissent de façon relativement libre diverses initiatives tement. Ils demandent ainsi que l’Etat limite d’une façon antidémocratique et brutale les droits de la femmes. (A noter que cela n ’affectera pas les droits des signataires de la pétition, car celles-ci ne demanderont jamais à avorter, mais les droits des autres femmes, de la grande majorité de la population qui ne partage pas la morale du Vatican). Ils demandent donc ainsi que l’Etat réduise par la loi les droits d’autres individus. Cela constitue, de la part des organisateurs de la pétition, un acte irréfléchi, sinon franchement éhonté.
Dans l’histoire du mouvement indépendant en Tchécoslovaquie (particulièrement riche depuis 1968) c’est la première fois qu’un groupe de citoyens tchécoslovaques s’adressent à l’État pour que celui-ci durcisse la loi et limite ainsi les droits fondamentaux des citoyens. (...)
Il serait certainement opportun que j’apporte mes propres arguments au débat entre les partisans du natalisme et ceux du féminisme. Je ne le ferai pas dans le cadre de cette note. D’ailleurs la polémique sera difficile avec ceux qui apportent une réponse sans appel à la question si discutable de savoir à quel stade de son développement il faut considérer un embryon comme un être humain, ainsi qu’à l’autre question discutable de la priorité des intérêts (c’est parfois de survie qu’il s’agit) entre ceux de la femme enceinte et ceux d’une éventuelle future vie. C’est-à-dire avec ceux qui n’admettent aucune discussion à ce sujet et demandent que cette question soit également strictement réglementée par la loi. Il serait donc d’abord nécessaire de créer une atmosphère favorable à une discussion et une polémique raisonnables.
Les interrogations suscitées par la pétition ont perturbé les rapports entre les chartistes. Au niveau international, cette pétition — qui est l’œuvre d’une initiative civique indépendante — peut être assimilée à d’autres initiatives indépendantes (et il n’y en a pas tant dans ce pays), concrètement à la Charte 77, bien que la pétition ait été envoyée aux autorités par deux personnes non signataires de la Charte 77.
Dans le contexte général de la lutte en faveur des droits de l’homme dans ce pays, l’initiative malheureuse de nos concitoyens catholiques prend une signification encore plus grave. Du point de vue historique, les catholiques ne s’engagent que depuis peu de façon systématique en faveur des droits de l’homme et, en fait, ne reconnaissent que depuis peu de temps les droits de l’homme comme une valeur positive essentielle. Derrière eux, mais aussi sur eux et sur nous tous, repose l’histoire millénaire de la violation de ces droits par l’Eglise. Violation particulièrement brutale en Bohème. Jusqu’à aujourd’hui, nombre de catholiques ne se sont pas débarrassés d’une vision du monde fortement hiérarchisée et donc nécessairement antidémocratique. Certains se réclament même du (néo) -conservatisme politique ou des traditions de l’intégrisme catholique tchèque.
L’organisation de cette pétition en
Tchécoslovaquie a montré les limites des efforts progressistes antérieurs que les catholiques ont déployés, non seulement dans le cadre de la Charte 77 et du VONS, mais aussi par leurs propres activités indépendantes autant de l’Etat que du clergé qui est, lui, en majorité très loyal à l’égard du pouvoir d’Ëtat. Derrière ces limites fixées librement et d’après leur conscience, se cache une autre intention dangereuse : le désir d’imposer à la majorité non catholique de la population, et ce à l’aide des lois de l’Etat et à l’aide de son infrastructure répressive, une vision catholique rigide de l’existence et une morale apparemment sévère, mais souvent hypocrite en réalité, en particulier dans le domaine du sexe et de la famille.
Si je suis toujours content d’apprendre ce que fait l’église catholique et sa hiérarchie en faveur de l’émancipation de l’homme au Salvador, en Pologne, aux Etats-Unis ou au Chili, je suis toujours attristé d’apprendre ce que fait la hiérarchie catholique contre celle-ci au Nicaragua et récemment à l’occasion des conflits sur le divorce en Irlande et dans de nombreux pays d’Europe occidentale. Et aujourd’hui à mon grand regret une pétition qui nuit sérieusement à la réputation du catholicisme est apparue en Tchécoslovaquie. Je ne m’inquiète ici ni pour l’église catholique ni pour son futur ou ses perspectives ; je suis préoccupé par le fait qu’un des secteurs combatifs des activités indépendantes s’est de fait affaibli, un des secteurs travaillant pour les droits de l’homme et pour une amélioration de la situation sociale. Maintenant, c’est à nos amis catholiques de réévaluer la signification et les suites de cette pétition, et cela dans l’optique de ce qui nous unit.
Prague, le 8 octobre 1986