La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

RENCONTRE ®#®

Brésil : Le 1er Congrès des femmes métallurgistes

· Cahiers du féminisme, n° 4, mai 1978 · p. 12-15 · 2 265 mots

Le développement contradictoire des pays dits « sous-développés » produit des phénomènes sociaux surprenants : c’est le cas de l’irruption d’un mouvement d’auto -organisation des femmes dans les grandes villes industrielles du Brésil, émergeant en dépit des lois répressives de la dictature militaire et affrontant un machisme séculaire .

Ce mouvement présente ainsi ce paradoxe : un congrès des travailleuses de la métallurgie sur ses problèmes spécifiques, organisé, dirigé et encadré par la direction du syndicat, composée exclusivement d’hommes (le syndicat est par ailleurs intégré à l’appareil d’Etat et entièrement dépendant du ministère du Travail ) qui ont fini par être débordées ; une presse féministe et/ou féminine indépendante avec des comités de rédaction mixtes (cas de « Brésil -Femmes » apparu en 1975, aujourd’hui à son dixième numéros) ; des refus, massifs, par les travailleuses de l’appellation « féminisme » et « féministe » qui coexiste avec la mise en avant des thèmes d’oppression spécifiques .

Depuis l’Année internationale de la femme, un mouvement de femmes prend forme au Brésil : une presse spécifique, la création d’un Centre de la femme brésilienne à Rio de Janeiro regroupant 150 femmes et travailleuses en sa majorité, des groupes femmes dans les principales villes, ayant pour tâches le travail dans les quartiers de la périphérie, dans les centres de mères, la vente de journaux, le collage d’affiches annonçant les rencontres et débats organisés par les femmes...

La conjoncture actuelle de crise et politisation accrue de la société brésilienne facilite ce début d’auto -organisation : elles ont moins peur qu’avant de s’exprimer et de militer. Cela a un répondant dans la mobilisation croissante de secteurs de la population travailleuse dans la lutte contre la dictature militaire et le pouvoir du capital. Déjà, un résultat de cette mobilisation : la victoire de l’opposition syndicale dans une entreprise de Rio ; dans la métallurgie, une femme s’est fait élire à la tête de la direction du syndicat pour la prise en charge des revendications des travailleuses par l’ensemble de la classe ouvrière.

Les effet du 1er Congrès des femmes métallurgiques se fait déjà sentir : dans une usine, on installe des douches sous pression pour les femmes ; dans une autre, elles se regroupent pour, toutes ensemble, refuser le contrôle et aller au WC sans les « jetons » obligatoires ; elles retroussent les manches de leurs blouses — geste interdit jusqu’alors — toutes unies, dans une attitude de défi et de confiance... (fait rapportés par le journal « Em Tempo » du 4au 16 février 1978).

Maria do Carmo

K*

Les 21 et 28 janvier 1978, elles étaient 400 des 800 femmes qui s’étaient faites inscrire pour participer au Ier Congrès des femmes métallurgistes de Sào Bernardo et Diadema à Sào Paulo (Brésil), soit les deux tiers des femmes syndiquées. Mais certaines entreprises, pour boycotter le congrès, ont exceptionnellement fait travailler leurs ouvrières ce sam edi -là, toute absence devant être conpensée pendant les congés de carnaval. Cela n’a pourtant pas empêché que cette manifestation dépasse et de loin le cadre des discussions envisagées par la direction du Syndicat pour devenir une prise de conscience collective des femmes métallurgistes face à leur oppression de femme et leur exploitation de classe.

A la tribune, les messieurs du syndicat (à qui revient d’organiser le congrès juste avant les nouvelles élections syndicales) racontent aux femmes — au cas où elles ne le sauraient pas — toutes les injustices auxquelles elles sont soumises. Les exemples ne manquent pas. A croire qu’ils s’étaient mis dans la peau des femmes, tant les témoignages paraissaient vivants. Les femmes écoutent attentivement. Ils disent certainement bien des choses qu’elles avaient à dire. Ils se préoccupent de leurs aspirations. « Aidez le syndicat à aider les femmes », dit le tract en forme de bande dessinée distribué à l’entrée. Et, c’est dans esprit-là que démarre le congrès.

Après les très instructives interventions de la part de la tribune, les femmes se sont partagées en groupes de travail pour débattre notamment des deux questions centrales posées par le syndicat : l’ouverture du droit pour les femmes au travail nocturne et l’obligation des heures supplémentaires. A la tête de chaque groupe de travail,, un « moniteur » était chargé d’orienter les discussions et d’inciter chaque femme à s’exprimer. Quant aux groupes femmes présents, on leur a interdit d’intervenir pour ne pas gêner le déroulement du congrès.

Une avalanche de plaintes a déferlé : « On m 'a virée sans préavis parce qu’ils m’ont engagée sans contrat de travail, comme d’habitude » ; « on fait porter aux femmes enceintes des pièces très lourdes pour les fatiguer et les obliger à quitter l ’usine » ; « quand on se marie, on n ’a pas un jour de congé » -, « on n ’est pas à l’aise pour voir le médecin de l’entreprise si on est malade, il nous faudra >t une femme médecin » ; « il faudrait ins de chefs et plus de travailleurs » -, « il faudrait engager plus de personnel pour alléger notre travail, parce que les cadences sont de plus en plus rapides. Ils ne sont jamais contents » ; « ils nous faut des crèches avec des gens spécialisés pour l'éducation des enfants et pas seulement pour leur donner à bouffer, et mal ; « on veut faire des études, mais avec les roulements des horaires de travail on ne tient pas le coup » ; « on ne peut pas pisser quand on veut : on a deux jetons par jour pour aller aux chiot tes » ; « on rentre à la maison à des heures impossibles et on risque de se faire agresser dans les rues. Mais de ça, ils s’en foutent » ; « on veut les mêmes salaires et pas de travail la nuit » ; « chez Wolkswagen, ils tolèrent trois minutes de retard. Au-delà de trois retards par mois, ils nous obligent à travailler le dimanche » -, « si on a des coliques, ils nous donnent une aspirine et nous renvoient immédiatement au travail. »

Les ouvrières débordaient de beaucoup le sujet central et les moniteurs avaient du mal à le remettre sur le tapis. Les femmes parlaient de plus en plus fort et coupaient la parole aux moniteurs. Elles étaient conscientes de gagner des salaires inférieurs (60 96 au moins) aux hommes, de ne pas être suffisamment unies pour mener le combat en commun avec tous les travailleurs, d’avoir peur de se soulever contre les abus des patrons. « Le syndicat ne peut pas grand <hose pour nous, il faut s’organiser sinon ça va continuer », s’exclama une ouvrière au micro. Chaque groupe de travail a présenté à la fin une motion, comprenant des revendications très spécifiques, comme la création de départements féminins dans les syndicats pour que les femmes puissent y décider de leur plate-forme de luttes et parler entre elles, ce qui fut accordé un peu à contre -cœur par la direction syndicale.

La motion finale, votée par l’ensemble des travailleuses, exigeait : « L’égalité des salaire pour tous les travailleurs sans discrimination d’âge ou de couleur ; l’amélioration des conditions de travail pour tous les ouvriers ; l'amélioration du cadre de vie de l’ouvrière, notamment en ce qui concerne la création de crèches et la réduction du travail ménager. » Toutes se sont exprimées contre le projet de loi qui veut absorber la main-d’œuvre féminine dans le travail de nuit. « Travailler la nuit, c'est contribuer à la baisse générale des salaires et accepter d’assumer toute seule le travail à la maison. On n’aura plus le temps de dormir. »

Plusieurs notes de solidarité ont été envoyées au congrès des femmes métallurgistes. Par exemple : « Nous, ouvriers de Wolkswagen du Brésil, nous félicitons conjointement nos camarades, non seulement de notre usine, mais aussi de toutes les fabriques de Sào Bernardo do Campo et Diadema de la réalisation de ce congrès. Nous sommes persuadés que nos luttes pour de meilleures conditions de vie et de travail sont commencés et nous appuyons les revendications spécifiques de nos camarades femmes, principalement en ce qui concerne le maintien de l’interdiction légale au travail nocturne pour la femme, qui est un préjudice pour tout le monde. Nous pensons que seule notre union solidaire, dans les usines et le syndicat, nous permettra la conquête de nos justes revendications. » (Suivent 2 54 signatures.)

D'ores et déjà, d’autres congrès de femmes travailleuses de régions industrielles de Sào Paulo sont prévus pour le mois de mars...

I° congresso da mulher metalurgica

Lettre d’une femme syndiquée à la direction du Syndicat des métallurgistes de Sào Paulo et Diedema (Sào Paulo). Février 1978

« En tant qu’ouvrière de 21 ans, je tiens à m ’exprimer sur l'expérience merveilleuse que fut pour moi la participation au Ier Congrès de la femme métallurgiste.

« Un congrès où nous sommes venues, armées de courage, lutter pour nos droits au travail et non pour faire un mouvement féministe comme ceux qui existent par ici, et qui clament les droits de la femme, mais de la femme qui n ’a pas besoin de travailler comme nous et qui ne se bat que pour une égalité avec les hommes en ce qui concerne le sexe.

« Mais nous qui travaillons pour la grandeur de notre patrie, nous luttons pour nos droits, tous oubliés par les autorités et par nos patrons.

« Nous, métallurgistes, nous n’acceptons pas les innombrables brimades que nous subissons dans nos entreprises, nous n ’acceptons pas de toucher des salaires inférieurs, alors que nous produisons autant, si ce n’est plus que beaucoup d’hommes, nous n’acceptons pas de ne pas avoir de crèches pour nos enfants, d’être exploitées pour avoir de meilleurs rendements, d’écouter les cochonneries et de subir les q sales gestes des petits chefs. Et aujourd’hui, pour augmenter notre angoisse, ils veulent nous imposer une loi pour travailler la nuit (ils appellent ça l'égalité), mais jusqu'à aujourd'hui personne n’a parlé d’égalité avec les salaires des hommes alors que nous produisons autani qu’eux (ou plus).

« Ce congrès nous a ouvert les yeux, nous devons, plus que jamais, nous unir avec le syndicat, car nous avons la certitude qu’en luttant avec lui, nous gagnerons.

« Parce que nous sommes le syndicat. »

X.

Résolution présenté par la direction du syndicat des métallurgistes après le Ier Congrès de la femme métallurgiste (conclusions du congrès)

1 . Le salaire inférieur de la femme entraîne la baisse du niveau moyen général des salaires dans la branche : « Le salaire de 50 % des travailleurs est le double du salaire reçu par 50 % des femmes travailleuses. »

2. Salaire des femmes considéré comme salaire d’appoint.

3. Enumération des :

— problèmes généraux: horaires, vacances, congé hebdomadaire, garantie d’emploi, garanties syndicales.

— problèmes spécifiques : discrimination des chefs, exigences humiliantes de la part des entreprises pour T’uti-lisation des WC par les femmes, manque de crèches, vestiaires, manque de locaux appropriés pour les repas.

4. Dans l’étape actuelle d’organisation de la société brésilienne, la condition féminine impose, outre la dure jownée de travail à l’usine, l’accomplissement d’un grand nombre de tâches ménagères.

Considérant ces points, le syndicat a défini les points suivants pour la plate-forme de lutte immédiate :

1. Travailleur et travailleuses = mêmes luttes (luttes énumérées dans les résolutions des congrès précédents du syndicat).

2. En tant que travailleuses, revendications à être assumées par tous les travailleur :

a) travail égal, salaire égal, égalité des salaires masculins et féminins, sans distinction d’âge et de race ; b) amélioration des conditions de travail et améliorer les condition de la femme â l’usine ; c) conditions sociales permettant la réalisation de la femme au travail : équipements collectifs de base : crèches, écoles, squares et pour toutes les iniatives qui puissent réduire le temps d’occupation dans les tâches ménagères ;

3. Contre le travail noctame pointes femmes (proposition ministère du Travail) puisque cela implique une réduction des salaires et l’aggravation des conditions de travail ;

4. Création d’une commission pour examiner les formes de participation des travailleuses dans les activités syndicales (commentaires : cette résolution ne prend pas en compte la proposition de création d’im département féminin, certainement non mixte, du syndicat : c’est une commission ouverte â toutes et tous qui travaillerait avec la direction du syndicat en caractère consultatif...).

X.

Quelques chiffres sur le travail féminin an Brésil (recensement 1970)

Force de travail féminine « en condition de travailler » (= + de

10 ans) = 33 millions

Force de travail féminine « économiquement active » exerçant des activités rémimérées :

— = 18,53 X do total des femmes « en condition de travailler »

— 1 / 5 du total des travailleurs salariés au Brésil (= 29 millions)

• 54,8 X des femmes salariées gagnent entre zéro et 1 salaire minimum (pour 39,4 X des hommes).

• 0,005 X des femmes salariés gagnent plus dp 30 salaires minimum (pour 03 X des hommes).

Travail non qualifié : 1 femme ; 3 hommes. Travail de qualification moyenne : 1 femme ; 6 hommes.

Niveu supérieur : 1 femme ; 19 hommes.

Répartition des femmes travailleuses par secteurs d’activité

De 6,2 mitions de femmes travaületues (recensement 1970), 4,1 millions distribués en six professions :

— 32 % de femmes de ménage,’ employés de maison (2 millions) ;

— 16 X travailleuses agricoles (1 million) ;

— 8 X professeurs primaires (490 000) ;

— 7 X ouvrières vêtements (422 000) ;

— 2 X ouvrières textile (123 000) ;

— 1 ,7 X infirmières non diplômées (108 000).

Photo de Marina Jacques

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