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Grenoble : Cinq ans de lutte d'un groupe de parents

· Cahiers du féminisme, n° 4, mai 1978 · p. 25-26 · 1 490 mots

Grenoble: 5 ans de lutte d'un groupe de parents

En 1973, à la Villeneuve de Grenoble, un groupe de parents d'élèves de moins de trois ans a constitué i'AEF — Association d'entraide familiale — et organisé une crèche d'une vingtaine de places pour accueillir leurs enfants à la rentrée.

L'objectif de départ était simplement de résoudre dans un cadre collectif le problème de la garde des enfants, dans ce quartier neuf où rien n'était prévu à cet effet.

Pour 600 enfants de moins de trois ans :

— 60 places en crèches familiales (gardiennes agréées, recrutées et contrôlées par une directrice de crèche diplômée de puériculture) ;

— 1 5 places en crèches collectives, dans des locaux aménagés « après coup » (un appartement) et réservés aux enfants de 1 5 mois à 3 ans.

Ces parents, organisés en association de loi 1901, ont donc loué et aménagé des locaux, embauché du personnel, organisé la vie collective des enfants : ce sont les parents qui préparent les repas, font le ménage, les achats, tiennent les comptes et assurent des heures de permanence avec le personnel rémunéré...

Tout cela requiert bien sûr beaucoup d'argent, et exclut donc, de fait, au départ, les parents travaillant tous les deux à plein temps et les familles les plus démunies financièrement. (Le prix de revient pour les parents de la garde d'un enfant à plein temps varie de 450 F à 690 F, sans aucun frais de rembousement par la CAF, puisque la crèche n'est pas agréée).

L'AEF fait connaître son expérience dans le quartier dans l'intention d’élargir son action, pour exiger des pouvoirs publics des équipements collectifs de la petite enfance, nombreux et de qualité.

Pour la majorité des membres de I'AEF, il ne s'agit pas de se contenter d'avoir créé de toutes pièces une structure parallèle pour le bonheur de ses propres enfants.

Par ailleurs, la somme des contraintes (en temps et en argent) qu'impose le fonctionnement de la crèche aux parents rend indispensable une mobilisation pour pouvoir continuer à survivre.

Il faut obtenir une prise en charge par les pouvoirs publics, tout en conservant l'aspect original de l'expérience.

Le fonctionnement de la crèche de 1 973 à 1 975 montre en effet tout l'intérêt d'une participation des parents à la gestion et à l'animation. Ceux-ci ne sont plus de simples usagers d’un service public, se déchargeant sur des « spécialistes » du soin d'élever leurs enfants, mais constituent un groupe qui tente d'assumer collectivement la socialisation et l'éveil des enfants.

Il faut donc se battre pour obtenir de la mairie une aide financière sous forme de subvention et de la DDASS (1) l'agrément en temps que crèche, qui permet notamment l'accès aux allocations pour frais de garde.

Dans cette bataille fastidieuse et de longue haleine (constitution d'un dossier, démarches réitérées auprès des pouvoirs publics avec l'aide des travailleurs sociaux du quartier), l'équipe de parents se trouve restreinte à un très petit nombre (2 ou 3).

A la rentrée 1975, I'AEF obtient du Bureau d'aide sociale (BAS) l'ouverture d'un jardin d'enfants de 2 à 3 ans, pour décongestionner la crèche où le mélange des âges dans les locaux exigus rend la vie assez difficile.

Ce jardin d'enfants est agréé par la DDASS, aménagé et confié à I'AEF, avec une jardinière d'enfants rémunérée par le BAS. L'AEF obtient aussi de la mairie une subvention de fonctionnement tout en conservant la responsabilité de la gestion financière et de l'animation.

Au terme d'une longue bataille, l'agrément de la DDASS est enfin obtenu en 1977 pour la crèche (2 mois à 2 ans), malgré l'opposition des élus communistes à la mairie, hostiles au financement de ce qu'ils considèrent comme une « entreprise privée ».

L'expérience a aujourd'hui 5 ans I

Le problème de sa survie se pose maintenant dans des termes différents, en raison de l'ouverture prochaine dans le quartier (septembre 1978) d'un centre de la petite enfance comportant :

— une crèche collective de 60 places ;

— la crèche familiale déjà existante ;

— un centre de PMI.

L'ouverture de ce centre est sans aucun doute une victoire : c'est le fruit de la mobilisation des habitants du quartier sur les questions de la

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petite enfance, et notamment ceux de l'AEF.

Faut-il, dans ces conditions, continuer à fonctionner avec deux fois et demie moins d’argent et de personnel qu'une « crèche normale » ? Pourquoi continuer è gérer la pénurie ? Comment faire profiter de notre expérience collective tous les futurs usagers du centre de la petite enfance ? Quel bilan en tirons-nous ?

Telles sont les questions que se sont posées depuis 6 mois les parents de l'AEF.

Parallèlement, se tiennent depuis novembre 1977 des réunions de parents du quartier ayant des enfants dans différentes structures de garde, ou attendant la venue prochaine d'un enfant ainsi que des travailleurs sociaux du secteur de la petite enfance.

Un noyau de parents (10 ou 15), dont quelques-uns de l'AEF, a décidé de se rencontrer régulièrement avec l'objectif de se constituer en association.

Une enquête faite sur les listes d'attente des crèches avec l'aide des travailleurs sociaux a permis de constater que le centre de la petite enfance serait, à lui seul, bien loin de couvrir les besoins déjà exprimés.

Décision est donc prise de se battre :

— pour le maintien des équipements déjà existants (ce qui en' est pas prévu dans le projet municipal) ;

— pour la participation collective des parents au fonctionnement des crèches.

Nombreux sont les problèmes soulevés par la cinquantaine de parents qui ont participé à une ou plusieurs des réunions bimensuelles du groupe.

Parmi les sujets les plus fréquemment soulevées :

— les horaires d'ouverture des crèches ;

— l'accueil des enfants à mi-temps, actuellement non pratiqué parce que cela n'est pas « rentable » — le problème se pose notamment pour les enfants atteignant 3 ans, qui commencent à aller à l'école maternelle, et pour qui la coupure entre la crèche et l'école est souvent brutale.

— l'accueil des enfants dont les parents ou l'un des parents est au chômage ou en disponibilité ;

— les activités des enfants, les choix pédagogiques, trop axés sur l'éducation à la propreté dans les crèches traditionnelles, l'organisation de la journée des enfants en équipes restreintes...

— le problème du paiement au mois qui nous pénalise doublement lorsque nous devons rester à la maison pour garder un enfant malade.

— le statut des gardiennes à domicile, actuellement recrutées sur des critères essentiellement d'hygiène et d'ordre, peu formées et mal payées, avec qui le contenu n'est pas toujours facile pour les parents, etc.

De leur côté, les parents de l'AEF font le point d'une situation qui a bien évolué depuis 5 ans. Les parents travaillant à plein temps sont plus nombreux, les contraintes ressenties plus durement, les tâches collectives assumées moins régulièrement, d'où une surcharge de responsabilité pour le personnel rémunéré, et pas mal de tensions entré tous...

Décision est prise de continuer l'AEF, mais pas dans n'importe quelles conditions.

Une augmentation de la subvention est indispensable pour embaucher du personnel supplémentaire. La participation des parents sous forme d'heures de présence sera maintenue, mais d'une manière moins contraignante.

Toutes ces exigences ont été présentées par une délégation des parents de l'AEF et du groupe aux élus de la mairie. Une réponse est promise pour fin d'avril.

Depuis un mois, la mobilisation a connu un reflux, les vacances de Pâques, la lassitude, le manque de perspective, l'isolement, la politique de la municipalité d’Union de la gauche qui ne sait jamais dire clairement oui ou non. Aux dernières nouvelles :

— sur la participation des parents au fonctionnement du centre, il semble qu'ils soient d'accord ;

— sur la survie de l'AEF dans de meilleures conditions matérielles, ils sont d'accord encore pour un an, en espérant sans doute que c'est nous qui nous fatiguerons entre-temps ! Sur le montant de la subvention, on ne sait pas. Pour le personnel de l'AEF, c'est encore l'insécurité de l'emploi.

Pour les parents, c'est encore la perspective d'une année lourde de contraintes, dans un cadre qui vaut quand même la peine.

Au sein des deux groupes (AEF et groupe de parents), une réflexion se fait sur notre isolement, ses causes et ses remèdes. Nous envisageons de continuer une action « petite enfance » plus large dans le cadre de l'Association syndicale des familles, qui est très active sur le quartier, en particulier sur les questions du logement et de l'école; Nous éprouvons le besoin d'approfondir notre réflexion sur le statut de la petite enfance, de l'élargir aux enfants des classes maternelles, de la confronter avec d'autres qui ont réfléchi et agi dans d'autres secteurs (maison de l'enfance...)

Nous pensons aussi avoir plus de poids en tant qu' Association syndicale des familles vis-à-vis des pouvoirs publics.

Enfin notre appartenance de classe serait plus évidente en adhérant à une organisation du mouvement ouvrier.

On continue donc on en reparlera !

Photo sans autorisation de diffusion

Notes

  1. Anne-Marie, (Grenoble)
  2. (1)DDAS : direction départementale de l'action sanitaire et sociale.

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