Après avoir provoqué un ébranlement majeur dans la société, les luttes féministes semblent marquer le pas. Quelles modifications ont-elles produites ? Quelles difficultés rencontrées, quelles erreurs commises ? Autant de questions qui apparaissent aujourd’hui incontournables. Nous souhaitons ici apporter une contribution à ce débat nécessaire.
L’antiféminisme, dans ce qu’il a de plus primaire, ne connaît pas aujourd’hui une audience bien large, sorti des cercles de l’extrême droite et des activistes du genre « Laissez-les vivre ». Comparé à l’anticommunisme, les dégâts apparaissent ici moindres.
Certes, il y a bien, chez nos modernistes, un Bernard-Henri Lévy pour définir le féminisme comme le « discours le plus moderne d’humiliation, d’abaissement, wire de mutilation des femmes concrètes ».
Mais somme toute, l’essentiel n’est pas là. Le vrai « modernisme », ce qui est largement diffusé, c’est un magma de lieux communs, d’idées toutes faites, de désirs masculins pris pour la réalité, qui s’assemble autour de l’affirmation aussi fumeuse que redoutable, d’un « post-féminisme » mal défini.
On prétend, on « démontre » ici ou là que « la femme ne manifeste plus dans la rue mais a réussi sa vie. Elle ne revendique plus la liberté sexuelle, la pilule et l’avortement : elle les a, mais elle soupire ‘y a plus de mecs” ».{sic)
Dépassé, disent-ils...
Pour donner un support à prétention théorique à ces assertions, chacun(e) peut se plonger dans le best-seller du printemps 1986 L'un est l’autre d’Elisabeth Badinter, et constatera avec ravissement que « le patriarcat est mort », originellement grâce aux vertus des valeurs démocratiques et universelles de la Révolution française. Le coup de grâce ayant été porté par les luttes féministes les plus récentes, il ne restait plus qu’à faire appliquer, entrer dans les moeurs, l’égalité inscrite dans la loi.
Il conviendrait donc de s’en tenir là, de comprendre que l’essentiel étant acquis, une vigilance ponctuelle suffit largement à faire le présent. Folles alliées ; terminé ! Plutôt que d’une récupération de la pensée féministe, c’est d’une banalisation de celle-ci qu’il s’agit, d’un appauvrissement qui, in fine, vise à la rendre caduque. En réduisant la dynamique propre aux luttes féministes, le discours néo-féministe vise à occulter aussi bien les effets de la crise que l’actualité d’un combat.
La négation, devenue courante, de la signification réelle des luttes féministes, de la formidable transformation des rapports sociaux dont est porteur le projet de libération des femmes peut s’avérer plus dangereuse à terme que les injures d’autrefois. « Hystériques » ou « diviseu-ses de la classe ouvrière », les féministes sont devenues « ringardes », décidément toujours à côté de la plaque.
Des luttes féministes de l’après 68, on retiendra le plus souvent et à juste titre les victoires obtenues sur le terrain du droit à l’avortement, de même que les modifications profondes intervenues dans le rapport des femmes au travail salarié.
Certes, l’intrusion massive, continue et persistante des femmes sur le marché du travail aurait probablement eu lieu, sans les féministes et leurs luttes, tant cette évolution était inscrite dans la dynamique économique et sociale des années soixante. Mais il n’est guère fortuit que l’apparition des luttes féministes ait été concomitante à l’arrivée dans le salariat d’une masse de femmes, devenues de facto relativement indépendantes économiquement : le nouveau statut — celui de femme salariée à la place de celui de femme au foyer — permet l’éclosion d’une nouvelle conscience née de la révolte contre l’oppression.
L’acquisition des moyens de contrôle des naissances et du droit à l’avortement — même si elle n’est pas accompagnée d’une remise en cause réelle des normes sexuelles — a introduit un changement majeur dans la vie des femmes : la non-fatalité des grossesses et de la maternité. Il y a eu rupture. Il n’est pas illusoire de penser que quelles que soient les tentatives de retour de bâton, rien ne sera plus comme avant.
Exclues du droit
Mais les droits des femmes ne sont pas à égalité de ceux des hommes ; ces droits ne sont pas, loin s’en faut, les mêmes pour toutes les femmes.
Ainsi parler dans l’absolu du droit à l'emploi pour les femmes et de l’égalité professionnelle — soi-disant garantie par une loi, en fait une loi formelle et peu appliquée -cela permet d’occulter ou de nier la dégradation réelle de l’accès à l’emploi pour la majorité des femmes, qui de temps partieb en intérim, essaient d’éviter le chômage pour joindre les bouts. De même, si à part l’extrême droite, personne ne souhaite la remise en cause absolue du droit à l’avortement, il est quand même régulièrement question de supprimer totalement son remboursement. Quant aux « exclues de 1TVG », qu’en pensent ces post-féministes? Les mineures, les immigrées, les sans-droits, les « hors-délais » de tout acabit, sont rarement des privilégiées. Nous avons tous vu à la télé, il y a quelques mois, cette fillette découverte dans un sac poubelle quelques heures après sa naissance par un clochard au grand cœur : haro sur la mère indigne, comme si de gaieté de cœur... Jusqu’à ce qu’un entrefilet discret nous apprenne qu’elle était mineure sans ressource, sans « autorisation », sans compréhension et qu’elle avait caché sa grossesse jusqu’au bout, jusqu’au sac plastique. Indigne société.
Lunettes roses et mensonges par omission semblent le moyen le plus sûr pour peindre la réalité aux couleurs de l’égalité.
Par exemple, les médias ont pour la plupart fait une large publicité à ces « nouveaux pères ». On se souvient du succès de Trois Hommes et un couffin où Coline Serreau montrait avec humour ces nouveaux mâles entre couches et casseroles. Mais l’interprétation de ce succès, l’exploitation de ces images ont conduit à diffuser l’idée qu’on assistait à la généralisation de comportements probablement exemplaires, encore exceptionnels : les statistiques actuelles indiquent certes une augmentation du temps consacré aux tâches domestiques par les hommes (vingt minutes de plus qu’en 1975 par jour), mais les femmes y consacrent deux fois plus de temps qu’eux. Le travail domestique et la double journée de travail restent encore et toujours l’apanage des femmes.
Subversives en diable
diable
Mythifier le réel permet aussi d’effacer le caractère subversif du féminisme dans sa critique sociale et d’occulter le mouvement autonome comme expression organisée du féminisme. Là aussi, il y eut rupture.
Des femmes se sont retrouvées, ont discuté, ont mis en commun leurs expériences, en découvrant la communauté. En rompant ainsi leur isolement et leur atomisation, elles ont réalisé ensemble combien il est vrai que « le privé est politique ». C’étaient des « groupes de conscience », lieux uniques dans l’histoire de la vie associative, lieux priviligiés, dont on garde encore aujourd’hui la nostalgie. Tout n’y était pas nécessairement rose : on y croisait et on y produisait des monologues et des discours dogmatiques, on y reproduisait des rapports de forces, tant il est difficile de désapprendre les normes masculines ; mais aussi, on y rencontrait une solidarité formidable, l’émotion d’une mémoire commune retrouvée, la joie née de cette conscience créée collectivement, les fêtes féministes, les premières manifs, les énormes provocations, le quotidien partagé, le corps retrouvé, les tabous levés, la dignité, l’indépendance. Dans les groupes, pour la première fois les femmes vivaient sans le contrôle de leurs pères, leurs frères, leurs maris, leurs copains : seules et toutes ensemble, elles assumaient leur combat. Dignes. Le mouvement autonome des femmes représenta cette formidable subversion de l’ordre établi selon les normes patriarcales, à tous les niveaux de la société.
Dans un contexte favorable aux luttes en général, la dénonciation de l’oppression des femmes par le mouvement, par ses actions exemplaires et par ses manifestations, puis la popularisation de cette critique à l’occasion des mobilisations de masse contre l’avortement, ont provoqué un bouleversement qui ne se réduit pas au fait que les femmes soient entrées en lutte — elles l’ont toujours fait quand les conditions s’y prêtaient : là elles sont entrées en lutte de manière radicalement nouvelle.
« Parce que les femmes en grève racontaient la complexité de leur vie, parce que, pendant quelques jours, elles riaient autant de leurs maris s ’occupant des enfants que de leurs patrons », la frontière séparant les revendications « en tant que femmes » et celles « en tant que travailleuses » s’est effondrée, pour donner une place légitime aux revendications féministes, et également au regroupement des femmes, dans les commissions syndicales, dans les groupes femmes de quartier et d’entreprise.
Se faire l’écho de ces préoccupations nouvelles, de ces exigences est alors devenu une nécessité dans les syndicats. L’évolution d’ Antoinette, le journal féminin de la CGT, en fut une illustration. Les partis et organisations politiques de gauche et d’extrême gauche, confrontés à cette force collective, connurent des secousses similaires, des batailles d’envergure et des déchirements dont certaines gardent la mémoire...
Par son contenu, sa dynamique, le féminisme de l’après 68 est porteur d’une projet radical, subversif. Au-delà de la nécessaire socialisation des moyens de production, il met au centre des enjeux la réorganisation complète des rapports sociaux, des rôles tels qu’ils sont assignés, de la vie quotidienne, la suppression de la coupure entre la sphère de la production et de la famille.
En ce sens, le féminisme est radical. Et nous continuons de penser que cette radicalisation doit être défendue, contre tous les dévoiements néo-féministes, et contre les impasses prônées par certai- nés féministes qui voulurent définir une stratégie hors contexte social. Souvenons-nous du temps pas si lointain, où le groupe Psychanalyse et politique, après avoir « déposé » le sigle MLF, proclamait « l’usine aux ouvriers et l’utérus aux femmes »... avant d’appeler à voter Mitterrand au premier tour des élections présidentielles en 1981... pour finir par dissoudre ledit MLF et abandonner tout projet de construction d’un mouvement de masse. « Radicales » donc ? Oui même si nous avons combattu, avec tous les courants « lutte de classe », les « radicales » dans le mouvement des femmes, parce qu’elles s’opposaient à l’alliance avec le mouvement ouvrier ! Et que nous continuons à penser comme stratégique une telle perspective d’alliance. Leur réflexion portait sur d’autres terrains (le travail domestique), mais par sectarisme réciproque ou par aveuglement, nous n’avons pas eu alors de réels échanges.
Désorientées
Ces dernières années, on a assisté à un déplacement des divergences au sein des forces féministes avec un nouveau débat dont la ligne de partage se situe entre l’adaptation « réaliste » à la situation ou le maintien du projet global de transformation radicale de la société.
A cela, une raison essentielle : la crise économique dans sa persistance et ses effets est venue obscurcir les choses, combinée à la désorientation produite par la gestion de la gauche au pouvoir. La création du ministère des Droits de la femme donnait officieusement droit de cité au féminisme quand, dans le même temps, se multipliaient incitations gouvernementales au travail à temps partiel et réformes familiales justifiées par les pires considérations natalistes. Les directions syndicales, prônant le « réalisme » sous forme d’adaptation à la crise, ajournèrent rapidement leurs premières tentatives de répondre aux exigences nouvelles des femmes travailleuses.
Que le mouvement des femmes ait subi de plein fouet cette situation ne saurait surprendre. Aucune planète « Femme » n’existe hors du contexte social ; aucun mouvement féministe, même hyper-puissant ne pourrait apporter à lui seul la réponse à ces problèmes politiques centraux. D’autant qu’il n’y avait plus l’opportunité d’une revendication unifiante comme avait pu l’être l’exigence du droit à l’avortement. Hésitant entre la fascination à l’égard du pouvoir socialiste pour certaines associations ou l’attrait du repli sur soi pour d’autres, le mouvement des femmes est sorti de cette expérience assez largement désorienté et plus divisé encore. La distorsion entre l’ampleur des modifications en profondeur que le mouvement a fait naître dans la vie des femmes et sa perte de poids sur la scène politique s’est avérée au fil des années plus flagrante. Dans la brèche ainsi ouverte, tous les fossoyeurs du mouvement, ceux qui avaient craint pour leurs privilèges, les ébranlés en perte « d’identité » masculine et les revanchards ont tôt fait de prendre place.
Le féminisme, vivant
Pourtant, loin du spectaculaire souvent, des associations, des collectifs poursuivent un travail en profondeur. Le Mouvement français pour le planning familial, qui n’échappe pas complètement aux difficultés actuelles de la vie associative, maintient grâce à ses associations départementales une intervention de masse féministe ; des pressions existent jusqu’en son sein pour le conduire à « s’institutionnaliser » davantage en se transformant d’organisation assez militante et orientée vers la lutte en organisme gérant des formations. Ce projet d’organisme a séduit la majorité du dernier congrès du MFPF qui n’a cependant pas voulu abandonner en route ni le féminisme ni le caractère militant du Planning. Le résultat apparemment contradictoire de ces décisions est à l’image du désarroi et de la dépolitisation générale et est aussi un reflet du maintien de forces féministes militantes. Ces forces, on les rencontre bien sûr dans les maisons des femmes qui, contre vents et marées, ont maintenu leur existence jusqu’à ce jour. A Toulouse, à Grenoble ou à Paris. Des exploits quotidiennement renouvelés, que ces maisons des femmes, ouvertes à toutes, buttes témoins d’un passé proche, tremplins pour pouvoir penser l’avenir. Sans elles, sans la Maison des femmes de Paris, il n’y aurait pas eu de Rencontre des lieux et initiatives de femmes en décembre 1985. Autour de ces maisons, avec elles, ou à côté, vivent de multiples groupes : le Collectif féministe contre le viol, par exemple. Ce collectif a surpris par son audience, dès que le numéro vert a été obtenu, par son efficacité, par les bilans qu’il a déjà publiés, par les nouveaux tabous qu’il a contribué à lever notamment le viol conjugal et le viol par inceste. Il y a également à Paris, le Collectif féministe contre le racisme qui s’est fixé pour but de donner une dimension féministe à la lutte indispensable à mener contre le racisme, but simple à énoncer mais difficile à atteindre, tant la culture lut-elle plurielle est imprégnée des schémas phallocrates.
Des centres de femmes battues ont été créés dans de nombreuses villes, et leur maintien, au-delà des aléas et des difficultés de ce type de structure au carrefour de la vie associative et de l’institution, est un atout précieux, notamment pour les femmes les plus démunies.
Autour de tous ces groupes, centres, maisons et collectifs existent des revues et des groupes de recherche. Moins nombreuses qu’hier, ces publications révèlent cependant la vigueur d’une réflexion féministe devant qui s’ouvrent de nouveaux champs d’investigation.
Ainsi la question du travail des femmes se renouvelle sans cesse par suite de l’introduction des nouvelles technologies dans le processus productif, de la déréglementation actuelle des conditions de travail, de l’introduction de plus en plus massive de la flexibilité.
De même, les « nouvelles techniques de reproduction » ont modifié radicalement les conditions de l’élaboration théorique concernant la maîtrise de la féconditié. Il est urgent, sur ce sujet vital pour le futur de l’humanité, que les féministes fassent entendre leurs voix, jusqu’ici complètement étouffées par le concert des « spécialistes ». L’évolution des discours sur le couple et la famille dans un sens réactionnaire impose aussi un travail critique renouvelé et une observation attentive des comportements jusqu’à présent en décalage vis-à-vis de ce nouvel ordre moral.
Les forces féministes, aujourd'hui atomisées, devront demain s’unir pour pouvoir jouer un rôle central, y compris dans chacun de ces domaines. Les femmes qui s’étaient retrouvées à la rencontre de décembre 1985 à Châtenay-Malabry en avaient déjà exprimé le souhait. D’autres pas doivent être franchis.
Se rassembler, toujours l’objectif
L’absence de centralisation des forces féministes jusqu’à présent a été un affaiblissement considérable pour le féminisme. Un mouvement de femmes, plurielles et coordonnées aurait permis, par exemple, d’imposer un autre rapport de forces au moment du débat délicat sur la loi antisexiste. Il aurait été incontournable face aux « comités d’éthique » divers qui se penchent sur les nouvelles techniques de reproduction. Il aurait favorisé le débat et l’action féministe, face à des attaques comme récemment la généralisation du travail de nuit des femmes. Et il aurait représenté une toute autre force d’attraction pour toutes les jeunes qui aujourd’hui ne se reconnaissent pas dans un mouvement éparpillé et affaibli.
L’unité ponctuelle fut réalisée, le plus souvent sans difficulté : quand Chirac, inspiré par Le Pen et consorts, proposa de supprimer le remboursement de l’IVG. Mais il faut avoir plus d’ambition. Jusqu’à présent, les réticences et les sectarismes politiques n’ont pu être levés. Nous sommes quant à nous convaincues de la nécessité de poursuivre les tentatives pour se doter d’une fédération regroupant l’ensemble des forces féministes et toutes les femmes prêtes à lutter contre tous les aspects de l’oppression.
Cela n’est ni facile, ni immédiat. Pour vivre et impulser des mobilisations unitaires, une telle structure devra respecter le pluralisme, permettre l’organisation des femmes de manière indépendante vis-à-vis des partis et des gouvernements, et donner un rôle prépondérant aux structures de base, pour qu’y règne la démocratie.
Pour aboutir, ce projet devra entrer en résonnance avec des perspectives politiques renouvelées et notamment une issue crédible à la crise actuelle du mouvement ouvrier. C’est la possibilité d’une telle issue qui donnera un souffle nouveau au militantisme féministe.
Notre engagement féministe est un engagement révolutionnaire : plus que quiconque, en effet, nous ne pouvons concevoir notre combat que comme une lutte à mort contre cette société. Notre projet d’émancipation des femmes, à l’échelle internationale ne peut se concevoir que dans le cadre d’une société radicalement differente, qui ne serait pas basée sur le profit. Oui, décidément le féminisme est radical.
Natacha Brink Danièle Lacoste