La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Pratiques féministes et pratiques syndicales

· Cahiers du féminisme, n° 41-42, automne 1987 · p. 6-8 · 2 435 mots

Chantal Rogerat travaille dans une équipe de recherche du CNRS depuis 1982. A cette date, un conflit violent V avait obligée à quitter la direction d’« Antoinette », le journal féminin de la CGT, organisation au sein de laquelle elle était une militante élue, responsable nationale, confédérale depuis plus de dix ans.

Aujourd'hui, ses liens avec le mouvement des femmes sont restés forts. Elle anime, avec d’autres, le Club d’études et de recherches féministes Flora Tristan qui, depuis 1981, réunit femmes du mouvement et chercheuses. Elle a participé également à la création, en 1987, d’une nouvelle revue syndicale unitaire, « Collectif ».

Nous la remercions pour sa contribution à la réalisation de ce numéro des « Cahiers du féminisme ».

Il y a celles qui pensent que les femmes doivent s’investir dans leurs syndicats. Il en est d’autres qui condamnent sans appel le syndicalisme en le jugeant responsable de ce que subissent les femmes dans le monde salarié.

C’est alors l’ouverture de polémiques, qui prennent vite l’allure d’un débat stérile.

On le sait, l’histoire des femmes (par des femmes) ne s’écrit que depuis quelques années. L’histoire du mouvement ouvrier, elle, s’est faite, se fait depuis des décennies. Premier décalage , qui n’est pas encore véritablement analysé. Le mouvement des femmes, d’autre part, n’a pas encore atteint, du moins à mon avis, le point de non-retour de ce pouvoir subversif politique que Marx évoquait pour le mouvement ouvrier. Deuxième décalage donc. Pourquoi ne pas travailler, réfléchir là-dessus ? En prenant pour hypothèse que les deux mouvements ne sont pas substituables l’un à l’autre, qu’il n’y aurait donc pas concurrence au sens où on l’entend d’ordinaire ? Telle est ma première réflexion.

Le combat mené depuis plus de quinze ans a rendu aux femmes une certaine visibilité. Mais l’écart entre la loi et la pratique, entre le discours et les faits, reste, d’évidence. Et c’est cette évidence qu’il nous faut interroger, tout en sachant que le mouvement des femmes, dans sa diversité sociale et sa complexité théorisante, a engagé une marche vers une révolution des rapports sociaux, sans référence sur le passé. Cette dernière hypothèse n’étant pas, elle aussi, à travailler ?

Mais pour tout cela, avouons que nous ne disposons que de fort peu d’analyses approfondies. Le rapport des femmes au syndicalisme n’est encore l’objet que de rares études sauf en Grande-Bretagne et aux USA. Tout ou presque reste à faire sur l’histoire de ces dernières années '. Aussi, dans ces lignes, me contenterai-je de poser ce qui me paraît être pour l’instant des jalons et en premier lieu une question que sa simplicité rend déterminante : de quelles femmes parlons-nous ? Dans ce domaine, également, la recherche est loin d’ètre terminée ! Femmes en mouvement certes, mais loin d’être toutes dans le mouvement des femmes, de s’en savoir/vouloir partie prenante. Femmes diverses, oui, traversées par tous les clivages et contradictions de classes, de cultures, d’âges.

Les femmes sont aujourd'hui visibles

Elles sont en effet sorties du neutralisme sexuel. Et s’il est aujourd’hui un statut qui leur est facilement reconnu, c’est celui de l’infériorité. Tel est, de fait, le paradoxe de cette situation. Les modalités peuvent changer, le type de division du travail peut différer, mais une constante se dégage, rejoignant une analyse devenue internationale depuis 1975. Dans chaque pays, avec des variantes locales dont beaucoup restent à explorer, des inégalités se manifestent, continuent de s’installer. Qu’il s’agisse des chances d’emploi, des facilités de formation professionnelle, de l’inégalité des salaires...

S’il est d’autre part, en France, un élément plus nouveau, c’est sans doute une reconnaissance plus généralisée, reprise au niveau du politique, de la sexualisation de la société. La règle du jeu social ne se réfère plus (ou moins qu’avant) à un modèle dit « général », la société est en effet nommée comme masculine, faite par les hommes et pour les hommes. « Notre pays, de tradition latine, n ’a pas encore fait sa révolution politique en ce qui concerne les femmes 2. »

Cette division sexuée de la société fait-elle acquérir du même coup aux femmes un statut d’individues ? En fait, plus que jamais depuis ces dernières années, elles sont rejetées, absorbées dans le statut collectif de la famille dont elles ne sont qu’un membre et où le temps qu’elles y consacrent leur est présenté comme non contradictoire mais complémentaire au temps salarié qu’elles vivent aussi toutes, un jour ou l’autre de leur vie. La reaffirmation d’une volonté politique de revaloriser (sic) la fonction maternelle est mise en avant. « La dimension familiale de la femme a été, entre 1981 et 1986, négligée... La politique familiale constitue une priorité du gouvernement. Son efficacité dépend de la prise en compte des aspirations et des besoins des familles, des femmes au

5W7 de la famille? » C’est à ces réalités que se heurte le mouvement des femmes et ce sont ces mises en évidence qui posent question, depuis maintenant plus de quinze ans, à grand nombre de féministes à la recherche de l’identité collective des femmes. Recherche donc elle aussi en mouvement, où les interventions théoriques et les interrogations militantes se voudraient intrinsèquement conjointes.

C’est aussi à ce constat que devrait s’affronter le mouvement syndical, lui-même secoué par la diversité contradictoire de ses options politiques, de ses tactiques immédiates. Le fait-il ? Le discours et plus encore les pratiques paraissent rester opaques et rigides sans une prise en compte réelle de la division sexuelle du travail.

Le syndicalisme français vit une période difficile. Du temps de la gauche au pouvoir, il n’a pas su passer de son rôle d’opposition à un gouvernement conservateur à celui, plus nuancé, de contestation, de propositions. Depuis, bien des bastions syndicaux sont tombés sous le coup de la modernisation voulue par le capital et le syndicalisme a vu s’hyper-trophier son rôle de partenaire social, au détriment de ce qui reste néanmoins l’ABC du syndicalisme, c’est-à-dire l’établissement d’un rapport fort et sans faille aux salariés eux-mêmes. Quand on procède à la mise en rapport du discours syndical et des pratiques syndicales, le fait est patent.

Toutes ces difficultés réelles provoquent un repli sur soi, voire des pratiques technocratiques, en même temps que monte un sectarisme virulent qui pousse à des opérations commandos où les dimensions de l’action de masse sont abandonnées. Est-ce compatible avec la remise en question des rapports sociaux telle que l’imaginent les féministes ? Que deviennent les syndicalistes femmes dans un tel contexte ? Elles n’ont pas réellement d’alternative.

A la CGT, où entre 1977 et 1982, il y eut une véritable pression pour que la dimension féministe soit reconnue dans la problématique syndicale, une normalisation est rapidement intervenue, qui permet de continuer à parler des femmes comme d’une catégorie sociale analogue aux jeunes ou aux immigrés. L’activité femme se poursuit cependant. Il y a eu en 1985 une conférence des femmes de la CGT. Mais « le droit au travail, à l’égalité, à la dignité », y est revendiqué sans que la division sexuelle du travail salarié et domestique soit prise en compte. Le discours « féministe » des participantes ne sera pas suivi d’effets internes et la problématique générale de l’organisation n’en sera pas véritablement saisie.

La CFDT, elle, a été traversée par les idées féministes. Il y allait, aux yeux mêmes des responsables, de la crédibilité de leur organisation : « Seule une analyse complète des réalités, c ’est-à-dire prenant en charge les problèmes des femmes comme ceux des hommes, pourra nous permettre de bâtir une politique d’action syndicale adaptée à ce que vivent les hommes et les femmes salariés. » Sa dernière conférence de 1987 reprendra le même discours sans que pour autant, là encore, une réflexion féministe traverse la stratégie syndicale et la mette véritablement en question.

Quant à l’impulsion des luttes, pour la CGT comme la CFDT, la question des femmes n’échappe pas aux difficultés générales réelles que traverse le syndicalisme français ; même si des actions se constituent pour lutter contre le harcèlement sexuel à l’entreprise, cela reste pour l’instant minoritaire. D’autant plus que le mouvement des femmes en France n’a pas la virulence de la décennie 70-80 et n’est plus en mesure de jouer le rôle d’aiguillon qu’il a joué à maintes reprises dans les rapports toujours conflictuels du féminisme et du syndicalisme, depuis la fin du XIXe siècle.

En fait, s’il existe un dialogue entre les femmes qui veulent bien se couler dans le moule de travailleurs (et non de travailleuses) et le syndicat, la rupture se fait quand il s’agit de découvrir que le fait d’ètre femme veut dire... ne pas être un homme et que ce fait est à reconnaître comme une valeur dans la pratique syndicale.

De l’importance de se savoir femme

La résistance masculine au partage des pouvoirs 4 mériterait que des études soient développées à cet égard. A vrai dire, que ce soit à travers l’expérience du mouvement des femmes ou par l’intermédiaire des recherches faites notamment en sciences politiques ou en sociologie, il y a concordance dans les constats : les hommes sont encore nombreux à vouloir éviter la mixité ou la concurrence, dans la sphère politique et publique, et contestent dans leur pratique que les femmes soient en mesure d’occuper des postes de haute responsabilité. Ceci, le plus souvent, en leur laissant l’exclusivité du règne domestique et éducatif ». Et ce ne sont pas les quotas -qui, du reste, dans les faits, ne sont pas respectés — qui permettent de « voir pourquoi les femmes n’ont pas la possibilité de prendre des responsabilités dans la sphère publique1 ». La mise en place de cette procédure, notamment au Parti socialiste et à la CFDT, n’a pas produit les résultats escomptés, on le sait.

Il se pose alors le problème de discerner comment les femmes — et les hommes — gèrent réciproquement leur autonomie. Peut-on dire aujourd’hui qu’il y a un changement dans la vie des femmes ? Tant que l’alternance — aux femmes le travail salarié (d’un certain type) et la famille, aux hommes le travail salarié et la cité — restera porteuse de sens, comment les femmes pourraient-elles accéder à une nouvelle citoyenneté ? La réponse se fait attendre. Le mouvement étudiant de la fin 1986 a fait surgir de nouvelles questions. Les étudiantes par rapport aux garçons sont-elles plus soucieuses de transformer radicalement l’ordre politique et social ? Les diplômes, comme l’ont cru certaines, procurent-ils aux femmes un « capital » atténuant ou effaçant les réactions propres à leur sexe social ? Dans la mesure où elles accèdent à un maniement de pratiques jusqu’alors qualifiées de masculines, ont-elles une chance de devenir des « actrices sociales », ou plus simplement de s’intégrer à un idéal-type présenté comme neutre mais en réalité sexué masculin ? On a dit du mouvement étudiant qu’il exprimait le refus fondamental d’être de la « chair à patrons » mais qu’en l’absence d’un véritable projet collectif pour l’éducation, il ne restait plus à ses acteurs que des « stratégies individuelles », la lutte des égoïsmes. C’est dans ce contexte social et politique, individualisé, que se construisent les nouveaux rapports de sexe, y compris dans le monde salarial. Alors nommer, identifier, mesurer la présence des femmes dans le monde d’aujourd’hui, c’est sans aucun doute nécessaire... Mais, avec la nouvelle génération — et pas seulement d’étudiants — il nous faut nous interroger sur la nouvelle histoire des relations entre les sexes qui est en train de se faire. La question étant : comment gérer cette inégalité hommes/ femmes, comment comprendre le processus d’identification qui est en train de se jouer pour les femmes, pour les hommes ?

Ceci m’amène à une question concrète : peut-on de nos jours avoir une double appartenance ? Etre partie prenante des luttes et des réflexions des femmes, mener un combat féministe et cependant ne pas se couper du mouvement ouvrier ?

Je voudrais ici introduire quelques réflexions : peut-on parler aujourd’hui de la volonté des femmes de s’affirmer socialement ? Ont-elles envie de vaincre ? Il me semble d’évidence que quelque chose Tait obstacle, paralyse, coupe la parole aux femmes. Dans la mesure où la société se module autour de la prééminence du masculin. Mais plus encore... quand une femme entre dans le jeu social, quand elle prend la parole dans une assemblée ou qu’elle diffùse un tract, c’est au prix d’un effort dont nous n’avons pas collectivement mesuré le poids social d’isolement par rapport aux autres femmes. On a pu parler de la solitude de la femme émancipée, mais disons-nous : il faut que la société change pour qu’elle exprime ce que je suis, moi — comme le disent les féministes italiennes ?

La réalité sociale et culturelle n’est pas neutre sexuellement, nous le savons, la recherche de l’existence sociale ne peut que rencontrer la prédominance du masculin.

C’est pourquoi raisonner en termes de rapports sociaux de sexe nous apparaît important. Extraire les rapports sociaux de leur apparente neutralité, c’est se permettre d’une part le constat d’un jeu social qui relève de la masculinité, c’est aussi la possibilité de comprendre pourquoi bon nombre de femmes préfèrent se maintenir à côté de la vie sociale et ne pas aller jusqu’au bout de l’émancipation.

Ne faudrait-il pas chercher à créer des précédents ? Où l’on ne parle plus seulement de la solidarité entre femmes mais où, en récusant la règle de la société masculine qui ne veut voir que la femme et ses stéréotypes, nous revendiquerions la diversité entre les femmes, les disparités réelles entre les femmes — et alors seulement ne serions-nous pas en mesure d’adopter une stratégie de libération des femmes, une stratégie de masse ? Et où les chercheuses féministes travailleraient sur les rapports entre les hommes et les femmes et pas seulement sur l’identité féminine, pour la raison que les femmes s’inscrivent dans un champ social et historique. Il s’agit de savoir ce que les femmes sont et ce qu’elles sont obligées de faire, conformément à cet être.

Il s’agit aussi sans doute d’apprendre à gérer la contradiction entre les deux formes de conscience : la conscience d’être une femme et la conscience d’être membre d’une classe bisexuée ayant un intérêt historique déterminé.

Nous avons voulu — nous voulons toujours — que le féminisme soit considéré comme une dimension incontournable du combat politique... En fait, il y a eu contournement du féminisme parce que les questions soulevées par et pour les femmes sont restées isolées, comme des problèmes sociaux particuliers. Le mouvement des femmes n’est pas reconnu comme un agent de transformation de toute la vie sociale et politique. Mais le veut-il ? Le peut-il ?

Chantal Rogerat

Notes

  1. 1. Cf. Cependant pour la France les travaux de Margaret Maruani, d’Annie Borzeix, de Danielle Kergoat.
  2. 2. Philippe Séguin, ministre des Affaires sociales et de l’Emploi, dont dépend, depuis les élections de 1986, ce qu'on appelle la «Délégation à la condition féminine » — in Dfi n° 1, décembre 1986
  3. 3. P. Séguin, idem
  4. 4. C’est dans le cadre de cette problématique aussi qu’il faudrait étudier le non-respect de l’égalité des chances, préconisée dans la loi sur l’égalité professionnelle de 1983.
  5. 5. Conférence des femmes de la CFDT, mars 1987

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