La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Femmes d’Amérique latine

Cahiers du féminisme, n° 41-42, automne 1987 · p. 35-36 · 1 662 mots

Alors que se prépare la rencontre des femmes latino-américaines qui se tiendra à Mexico cet automne , le mouvement des femmes en Amérique latine est confronté, dans un contexte radicalement différent de l’Europe, à des questions proches des nôtres : les répercussions de la crise économique, l’emploi des femmes et la politique de l’Etat, les formes de mobilisation des femmes et la coordination des groupes féministes.

Les femmes ont été obligées de riposter face à la crise économique, à la détérioration du niveau de vie et aux attaques contre les droits démocratiques. La proportion des femmes sur le marché du travail a augmenté, car les familles avaient des revenus insuffisants : la première conséquence de la crise a été non le « retour au foyer », mais l’inverse. La majorité des femmes travaillent dans le secteur informel (comme marchandes ambulantes, domestiques etc.).

Par exemple, au Mexique, on compte quatre millions de femmes actives recensées, mais on dénombre dix millions au moins de femmes dans le secteur informel.

Par ailleurs, la croissance énorme des bidonvilles a stimulé au cours des quinze dernières années le développement de mouvements populaires s’appuyant presque exclusivement sur les femmes.

De la lutte pour la survie

Confrontées aux problèmes de logement, à la pénurie des services, à la famine qui affecte les millions de gens habitant ces zones, les femmes, pour assurer la survie de leurs familles, se regroupent dans leurs quartiers, en ligues de femmes, clubs de mères, syndicats ou organisations de femmes paysannes, pour exiger des salaires plus élevés, des livraisons d’aliments, la distribution des terres et d’autres revendications concrètes. Parfois elles ont recours à leurs propres initiatives en achetant en commun les aliments nécessaires, en formant des groupes de quartier pour effectuer des travaux de couture ou se distraire (c’est le cas notamment au Chili où la misère et la répression de la dictature empêchent dans beaucoup de quartiers toute forme de vie sociale), en créant des cantines collectives comme à Lima sur une grande échelle, ou au Chili, en constituant des coopératives de production pour augmenter le revenu familial ou financer l’organisation de la communauté. Les femmes représentent aussi la majorité des mouvements pour la défense des droits de l’homme.

Elles ont impulsé et constitué les comités des familles de prisonniers politiques et de disparus dans les différents pays du continent.

À la lutte pour la démocratie

Le cas le plus connu est celui des Mères de la place de Mai qui ont constitué l’avant-garde du mouvement pour le rétablissement de la démocratie en Argentine. Mais au Chili, au Pérou, en Uruguay, au Mexique, il y a aussi des groupes de cette nature. La participation des femmes à ces luttes crée une dynamique contradictoire : elles participent à la vie politique en tant que mères et épouses. Elles s’unissent, sortent de leurs maisons et leurs quartiers, affrontent le pouvoir d’Etat, le patronat, la bureaucratie syndicale, les groupes para-militaires et les notables des villes et des campagnes. Elles font ce que, selon les valeurs dominantes, une mère ou une épouse ne devrait jamais faire.

L’essentiel, c’est qu’elle se retrouvent entre elles : ainsi se créent les conditions d’une prise de conscience de leur oppression à une échelle de masse. Mais le développement d’un mouvement de masse féministe et de classe dépend de beaucoup d’autres facteurs : par exemple, le rapport de forces global entre la bourgeoisie et les travailleurs, la capacité de l’Etat à avancer une politique de récupération démobilisatrice, phagocytant le mouvement de masse, la force des organisations révolutionnaires et leurs liens avec la « question femme », les relations nouées entre les féministes et la masse des femmes qui se mobilisent.

Le survol rapide et non-exhaustif des différents pays latino-américains permet de mesurer les progrès réalisés.

Le cas du Nicaragua est très original, les conditions pour une élévation du niveau de conscience des femmes y sont qualitativement meilleures, parce que le peuple nicaraguayen est engagé dans un processus révolutionnaire : il y a beaucoup de progrès législatifs, des efforts de féminisation des postes de responsabilité, mais des contre-tendances aussi, conséquences de la pauvreté généralisée, des difficultés économiques croissantes liées largement aux attaques impérialistes, de l’arriération culturelle et des séquelles de la culture machiste. L’auto-organisation constitue la seule garantie d’une lutte efficace contre tous ces obstacles.

Contre la dictature, contre le patriarcat

Le Chili est le pays capitaliste du sous-continent où le mouvement des femmes a connu le développement le plus massif. Il est organisé sur la base des quartiers, des cantines communes, des coopératives d’achat et de production, des fronts de femmes (appartenant aux partis de l’opposition), des secteurs femmes des ligues paysannes, du département féminin de la coordination nationale syndicale et des groupes féministes. Le 8 mars 1987, quatre cent cinquante femmes appartenant à tous les courants oppositionnels signaient et distribuaient un tract pour « exiger le respect de nos vies et de leur épanouissement, la satisfaction des besoins en ce qui concerne la nourriture, la santé, l’éducation, le logement, les loisirs » de même que « la suppression de toute discrimination à l’égard de la femme sur le terrain juridique, social et culturel ». Elles revendiquaient « la participation des femmes aux décisions sociales à tous les niveaux » et « la fin de la dictature et de tout autoritarisme. » « La conquête de tous nos droits comme femmes va de pair avec notre libération en tant que peuple ». Ainsi se combinent les revendications démocratiques et les revendications spécifiques des femmes

Le verre de lait

Au Pérou, le mouvement des femmes s’exprime essentiellement par l’intermédiaire des organismes de ravitaillement, comme les comités pour le verre de lait et les cantines populaires, dans les bidonvilles de la région de Lima. Grâce à l’organisation des femmes dans ces comités ou organismes divers, des progrès importants ont été réalisés : un programme d’alphabétisation ; la création d’ateliers de production ; des projets de crèches de quartier et de cantines populaires et l’esquisse, par les comités pour le verre de lait, d’une politique alimentaire alternative à celle du gouvernement national. Lors de la rencontre des organisations populaires, ces comités ont affirmé leur autonomie par rapport aux organisations de quartier mixtes, dirigées par des hommes aux attitudes parfois machistes.

Récemment s’est créée la première fédération de femmes de Villa Salvador (région de Lima), fondée sur les comités et les cantines et préoccupée des problèmes du ravitaillement et de l’oppression en général.

Au Brésil, l’urbanisation massive a créé les conditions d’une participation massive des femmes de quartiers et des bidonvilles aux divers mouvements urbains. Les exemples les plus significatifs au cours de la dernière décennie ont été la lutte pour les crèches à Sao Paulo (1980-1982) et la lutte pour la distribution de lait bon marché dans la même ville (1984-1987). Par ailleurs, les directions syndicales ont prêté une certaine attention aux femmes travailleuses, dans le souci d’abord d’élargir leur base. La CGT a ainsi organisé des rencontres massives de femmes travailleuses, mais sans aucun résultat concret. Quant à la CUT, centrale syndicale nouvellement fondée, elle estimait que l’entrée massive des femmes dans l’industrie représentait une menace pour l’emploi et pour la famille ! Depuis, des progrès ont été réalisés : constitution d’une commission nationale femme de la CUT et de commissions dans quelques états, campagne nationale du syndicat pour les crèches, création de commissions syndicales catégorielles (par exemple, dans la chimie à Sao Paulo), création d’une coordination permanente de femmes-.paysannes au Rio Grande do Sul. La plupart des groupes féministes n’ont pas de rapports permanents avec les femmes organisées dans le mouvement populaire et syndical et ne sont même pas coordonnées de manière stable. Pour l’instant, cependant, il y a des contacts grâce aux rencontres féministes annuelles.

Le syndicat des couturières

Le Mexique est le pays qui connut le premier le développement des groupes féministes, au début des années soixante-dix, puis après l’Année de la femme en 1975. A partir de 1980, les groupes féministes connaissent une crise ouverte, alors que les grèves éclatent notamment dans les usines de la vallée de Mexico où les femmes sont majoritaires. Par la suite, des rencontres ont eu lieu qui ont donné naissance à des coordinations de lutte, comme la Coordination nationale du mouvement urbain et populaire formée après la première rencontre des femmes des quartiers en 1983. Cette coordination a réuni les femmes de plus de trente quartiers en lutte pour les petits déjeuners dans les écoles, l’achat des tortillas et les services. Elle a été à l’initiative de rencontres à propos de la violence contre les femmes.

L’expérience syndicale la plus importante a été la lutte des couturières après le tremblement de terre de 1985. Elle a prouvé que les femmes sont capables non seulement de participer aux syndicats, mais aussi de les diriger et de remporter des victoires dans des conditions difficiles. L’autorité morale dont les couturières disposent aujourd’hui, malgré l’offensive dirigée contre elles par le gouvernement, le patronat et la bureaucratie syndicale, a stimulé un regroupement de femmes travailleuses de différents secteurs.

Les expériences des dernières années ont eu comme résultat de réanimer les secteurs féministes liés à ces luttes. La discussion théorique a été relancée. Pour l’instant, cela a abouti à la formation d’un regroupement appelé Convergence féministe, qui est conçu par celles qui y participent comme un lieu de discussion sur la stratégie féministe au Mexique.

Les formes de coordination entre les différents secteurs du mouvement des femmes varient beaucoup d’un pays à l’autre, en fonction de leurs objectifs, de leur ampleur, de leur durée. Des contacts ont été établis au niveau continental, à l’occasion de trois rencontres féministes latino-américaines (Colombie, Pérou, Brésil). D’autres contacts ont été établis à la conférence de fondation du Front continental de femmes, à la conférence sur la participation politique de la femme dans le Cône sud et lors de différentes rencontres, colloques et réunions. Ces contacts sont sporadiques et inégaux, mais ils stimulent les débats et constituent de riches lieux d’échanges.

Notes

  1. ♦ Le présent article est largement inspiré de l’article de Heather Deshwer «ta Radicalisation des femmes en Amérique latine », paru dansla revue «Quatrième Internationale », if 25, septembre 1987.

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