La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Au paradis du chocolat, des banques et de la Swatch

· Cahiers du féminisme, n° 41-42, automne 1987 · p. 33-34 · 2 038 mots

Pas de linge suspendu aux fenêtres , pas de clochards ni de pauvres apparents, les « réserves de crise » scrupuleusement remplacées chaque année dans la cave de chaque ménage suisse : le calme helvétique règne... Mais les quarante heures, la protection de la maternité, la protection contre les licenciements abusifs, la Sécurité sociale, les droits des travailleurs immigrés, restent encore à conquérir. D'ailleurs, jusqu’en 1971... les femmes n’avaient même pas le droit de vote au niveau fédéral, et ce « privilège » démocratique est encore jalousement gardé par les armaillis de la « Suisse primitive ».

Le développement économique impressionnant date d’un demi-siècle. Sans traverser de guerre, tout en douceur et au bénéfice d’un contrat de paix sociale tout juste vieux de cinquante ans, le patronat suisse a sculpté sur mesure une population laborieuse hyperproductive. Très peu de grèves (une moyenne de 1 ,6 jour par an pour les quinze années écoulées), peu de mouvements sociaux, un taux de chômage avoisinant le 1 %. Un vrai hâvre de sécurité et de stabilité pour les capitaux du monde entier. Comme partout ailleurs, les femmes ont dû apporter leur contribution au développement économique. Depuis un siècle environ, elles forment le tiers de la population active. Parmi les femmes immigrées, 45 % sont actives, contre 33 % chez les Suissesses. La proportion des femmes actives professionnellement évolue très faiblement, mais les temps partiels se multiplient. Cantonnées dans les secteurs féminins traditionnels (71 % d’entre elles), les femmes ont accédé à une formation professionnelle et aux études relativement plus tard que dans les autres pays européens. Les différences salariales restent inchangées depuis deux décennies. Malgré l’insertion en 1981 d’un article dans la Constitution stipulant « A travail égal de valeur égale : salaire égal », les salaires féminins représentent en moyenne 66 % de ceux de leurs collègues masculins. « En queue de peloton en Europe », titrait la presse lors de la dernière publication des statistiques fédérales. Une comédienne lausannoise avait gagné contre son employeur qui l’avait engagée à un salaire discriminatoire. Mais le recours patronal auprès du Tribunal fédéral vient de renverser le jugement, imposant à la femme de faire la preuve que la discrimination était « sexiste ». Une « perversion » du principe des droits égaux qui tend à se généraliser. Il n’est pas étonnant que dans un tel climat, les ouvrières hésitent à porter plainte.

Une perversion du principe d’égalité !

Avec la même logique, au nom de l’égalité, le droit des femmes à la retraite à soixante-deux ans (les hommes l’ont à soixante-cinq) risque d’être reporté à soixante-trois, voire soixante-quatre sous la pression du libéralisme bourgeois. L’introduction du travail de nuit pour les femmes, l’extension du travail du dimanche répondraient au même argument, de même que l’intégration des femmes à la défense nationale ou à la protection civile.

On pourrait multiplier les exemples communs aux femmes travailleuses d’ici et d’ailleurs, mais les discriminations y sont souvent plus crues, plus tenaces et plus I étouffées. Dernier pays en Europe à introduire une protection des femmes enceintes, la maternité reste en Suisse assimilée à une maladie. Ainsi, les travailleuses risquent \ encore d’ètre licenciées au cours de leur jj grossesse ; le congé maternité et l’indem-j nité de ce congé varient selon les secteurs f professionnels (de dix à seize semaines). jj

Quant aux femmes non salariées, elles jj n’ont aucun droit. La Confédération a reçu I en 1945 le mandat de créer une assurance ij maternité... Quarante-deux ans plus tard, j un projet-compromis a passé le cap des j

Chambres fédérales au début de cette année. Il est combattu par les associations }

patronales. Un référendum sera soumis en I décembre au peuple, sous prétexte qu’il ne \

faut pas surcharger les assurances sociales jj et qu’il faut bien réfléchir avant de décider une telle mesure !

Quant à la politique familiale, elle reste j discrète comparée aux offensives natalistes jj françaises. La baisse de la natalité à un taux f de 1,4 (1,9 en France) n’affole que les |

pans les plus conservateurs de la bourgeoi-j sie. La vague des divorces (un pour trois I mariages) se ralentit et celle des mariages j semble remonter son cours. De quoi cal-j mer les angoisses. Par contre, aucune législation sociale ne prend en compte les I enfants : des allocations familiales mensuelles équivalentes à une paire d’Adidas et un short par enfant ; un système fiscal qui ne tient pas compte des enfants, aucune aide au logement, des assurances sociales -toutes privées -qui exigent une cotisation par tête. Seuls quelques aménagements juridiques sont intervenus : le droit matrimonial datant du tout début du siècle vient enfin d’être modifié, mais le Code pénal en cours de révision maintient explicitement le droit du mari au « viol conjugal » en dépit des nombreuses protestations féminines.

Enfin, en 1987, la contraception reste à la charge des femmes : les caisses maladie ne la remboursent pas. L’avortement demeure punissable selon le Code pénal. De multiples votations et débats parlementaires aboutissent périodiquement à la même impasse. Dans la pratique, une libéralisation de fait s’est instaurée dans quelques cantons (départements) progressistes : six des vingt-quatre cantons se répartissent 84 % des quatorze mille avortements qui se font chaque année. Mais la loi de 1942 subsiste. Elle bloque toute évolution dans le reste du pays et maintient la criminalisation de l’avortement.

Des mutations en profondeur...

L’ampleur de la crise des valeurs et de la crise économique des deux dernières décennies a frappé les couches féminines de plein fouet. En dépit d’une protection sociale dérisoire, en dépit de discriminations profondes sur le marché du travail et de l’insuffisance des infrastructures pour les enfants, ce sont les femmes en tant que groupe qui ont conquis le plus de postes de travail au cours de la dernière décennie, en particulier les femmes mariées. Même si le mouvement de salarisation des femmes est moins spectaculaire que dans d’autres pays, il marque nettement la structure actuelle du marché du travail.

Un récent débrayage a touché 1 200 infirmières et femmes du personnel soignant des hôpitaux de la région bernoise. Du jamais vu. Des femmes dirigent un mouvement quasi exlusivement féminin dans un secteur qualifié, relativement jeune. Il porte moins sur les salaires que sur les horaires et sur la nécessité de formation continue et d’embauche de personnel. Ce mouvement est le fruit de l’explosion de ce secteur, mais aussi de la syndicalisation des femmes. « Nous, femmes, ne nous posons plus la question si nous voulons malgré tout aller travailler, mais bien plutôt quel travail nous faisons. » (Conférence féminine du Syndicat des services publics). Un récent forum, « Egalité dans la réalité, les femmes disent comment », renouait les contacts entre les diverses composantes du mouvement des femmes au niveau national.

Depuis le milieu des années soixante-dix, la restructuration a modifié sinon bouleversé de nombreuses branches. L’idéologie néo-libérale gagne du terrain. Au nom de l’égalité des droits, mais en réaction à un « égalitarisme éculé », les associations patronales ont avancé rapidement vers la flexibilité et la déréglementation. Les femmes sont une cible tout indiquée et il est facile de jouer sur l’ambiguité de l’égalité. Ainsi, à côté des tentatives de flexibilité, les cercles patronaux éclairés, relayés activement par les réformistes de tout poil, embouchent les trompettes de la promotion féminine. Un fondement évident en Suisse : la pénurie de personnel qualifié. Les revendications féministes d’égalité, la baisse radicale du nombre d’enfants libèrent des énergies importantes parmi les femmes. Des entreprises l’ont compris, qui ont lancé des programmes « De la parole aux actes » afin de promouvoir des femmes à des postes de cadres. Leur image de marque s’en trouvera réhaussée. Si de réels progrès peuvent sortir de ces projets au niveau de la hiérarchie des entreprises, on ne peut s’attendre qu’à voir mieux enterrées les revendications de la masse des femmes sous-qualifiées...

Le mouvement des femmes est-il passé par là ?

Dans les domaines de l’embauche et de la formation professionnelle, de la famille et de la sexualité, des divorces et de la natalité, les grandes tendances se retrouvent en Suisse comme ailleurs. Les diverses composantes du mouvement des femmes ont apporté les mêmes empreintes.

Pendant près d’un siècle, les revendications démocratiques égalitaires, en particulier le droit de vote des femmes, ont charpenté les premiers mouvements féministes. La Suisse a eu ses sufragettes jusqu’en 1971 ! Puis, dans la foulée, ce même courant a animé une campagne pour les « droits égaux », prenant appui sur l’élan fourni par l’Année de la femme en 1975. Un large congrès des associations féminines et des partis bourgeois et social-dèmo-crates réunissait alors des centaines de femmes et d’hommes pour appuyer ce projet et pour créer une Commission fédérale aux questions féminines. Cette commission regroupa neuf hommes et neuf femmes. Les femmes des syndicats y étaient représentées par deux hommes ! Nous avions alors organisé un « anti-congrès ». C’était l’expression du nouveau mouvement des femmes, autonome et non mixte, majoritairement composé des sections locales des MLF. Nous voulions mettre au centre des préoccupations féministes le droit à l’avortement et à la contraception libres et gratuits. Dès 1968, à Zurich, le premier MLF s’était créé, en dehors des partis et mouvements étudiants du moment. Les MLF se développaient en démontrant que « le privé est politique », l’appliquant essentiellement à la sexualité, l’avortement, le contrôle du corps. Dès 1975, les inégalités se chiffraient au grand jour. « Année de la femme, année des licenciements de femmes. » Les licenciements massifs d’ouvrières dans l’horlogerie provoquaient un débat et des tensions dans les MLF. Les femmes grévistes de LIP venaient faire part de leurs découvertes des droits des femmes. Peu à peu se dégageaient des sensibilités différentes et naissaient des tendances dites l’une radicale, l’autre socialiste, mettant l’accent respectivement sur la lutte des sexes et sur la lutte des classes. Un débat riche d’idées mais peu ancré dans les réalités sociales se développait. Pourtant, le féminisme pénètre et dérange. Dans les organisations politiques, les femmes « posaient des problèmes », des démissions ponctuaient les crises. Puis, dès 1977, une nouvelle organisation se développait en Suisse alémanique, l’Organisation pour la cause des femmes (OFRA). Née des Organisations progressistes (POCH), elle lançait un projet de campagne pour une protection efficace de la maternité. Ce fut l’occasion d’un large rassemblement des forces du mouvement des femmes, groupes autonomes et femmes des partis et syndicats. Pendant plusieurs années, le lancement de l’initiative et la récolte de cent mille signatures ont mobilisé les forces. Mais en 1983, lorsque notre projet fut soumis au peuple, un profond essoufflement avait déjà largement gagné les rangs des féministes. Les batailles sans résultat pour la légalisation de l’avortement, les blocages parlementaires affaiblissaient les rangs. Il fut difficile de retrouver les mêmes élans, la même unité.

De nombreuses femmes dans les années quatre-vingt ont pris d’autres voies. De multiples projets de femmes, centres d’accueil, maison de femmes battues, dispensaires, bistrots... ont vu le jour, répondant tant aux besoins des initiatrices que de femmes désemparées ou isolées. Dans les partis verts, les femmes ont souvent une place importante, sans le vent des Grünen allemands. L’écologie, allant parfois jusqu’au rejet du développement industriel, gagne du terrain, faisant resurgir des élans « naturalistes ». Les débats ouverts autour des nouvelles techniques de reproduction alimentent ce courant en Suisse alémanique. Ces dernières années, les mouvements de solidarité avec le Nicaragua ou l’Afrique du Sud attirent de nombreuses femmes, souvent même dans des projets spécifiques de soutien aux groupes de femmes. Enfin, l’insertion professionnelle a conduit une couche de femmes actives à développer des commissions féminines dans les syndicats, trouvant un nouveau terrain pour faire valoir les revendications féministes et pour organiser des femmes.

Le mouvement des femmes a provoqué une large diffusion de ses revendications, de ses « utopies », mais aujourd’hui il n’est plus en mesure, sous ses anciennes formes, de répondre aux questions sociales posées par les mutations en cours. La richesse des expériences, passées et actuelles, toutes dispersées qu’elles soient, offre une possibilité de rassembler au moins à certaines occasions nos énergies et de peser sur la réalité sociale. Un symposium féministe est en vue pour le 8 mars 1988.

Notes

  1. Marie-Thé Sautehin membre du MLF, actuellement de l’OFRA

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